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Première Barbie voilée : geste politique, coup de pub et polémique ?

L'escrimeuse olympique Ibtihaj Muhammad tient la Barbie portant le hijab créée à son effigie, le lundi 13 novembre 2017, à New York. (Photo par Evan Agostini / Invision / AP)<br />
 
L'escrimeuse olympique Ibtihaj Muhammad tient la Barbie portant le hijab créée à son effigie, le lundi 13 novembre 2017, à New York. (Photo par Evan Agostini / Invision / AP)
 

Pour la première fois de son histoire, le groupe Mattel lance une Barbie portant le foulard islamique. Créée à l’effigie de l’escrimeuse américaine Ibtihaj Muhammad, elle suscite de vives polémiques avant même sa commercialisation prévue en 2018. Les réactions sont fortes, mais ça tombe bien, l’athlète, habituée aux brimades, l’est aussi.

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Elle est en passe de lui voler la vedette. Présentée lundi aux Etats-Unis, la Barbie en hidjab de Mattel déchaîne les passions. Le symbole est fort: pour la première fois de son histoire, le fabricant de jouets, en difficulté financière, couvre d’un voile sa poupée fétiche aux mensurations irréelles. Un bout de tissu associé à une tenue d’escrimeuse. Forcément: la Barbie est en fait une Ibtihaj Muhammad en miniature.
Ibtihaj Muhammad est cette escrimeuse américaine parvenue à imposer son hidjab aux Jeux olympiques de Rio en 2016. Elle est la première sportive des Etats-Unis à l’avoir fait. Spécialiste du sabre, elle y a d’ailleurs remporté une médaille de bronze, en équipe.

«Choix révolutionnaire»

Ravie, Ibtihaj Muhammad, 32 ans le mois prochain, dit à qui veut l’entendre qu’avec cette poupée, un de ses rêves d’enfant se réalise. Dans ses interviews, elle qualifie ce choix de «révolutionnaire», particulièrement dans une période où le président des Etats-Unis, Donald Trump, a déclenché une polémique avec son «décret anti-musulmans». Quant à Mattel, le groupe se dit heureux d’honorer l’escrimeuse avec cette «poupée Barbie unique». «Ibtihaj continue d’inspirer partout les femmes et les jeunes filles pour qu’elles repoussent les barrières», écrit le groupe sur son compte Instagram.

Geste militant ou calcul opportuniste pour rebooster des ventes en chute libre, la décision de Mattel de commercialiser une Barbie voilée dès 2018 n’est pas anodine. Pour l’escrimeuse, «sa» Barbie est désormais une arme de plus qu’elle brandira contre l’intolérance et la haine. Ibtihaj Muhammad fait de son port du voile islamique une croisade, une fierté. Et l'a exprimée par ces mots sur Twitter :  "merci Mattel de m’avoir présentée comme nouveau membre de la famille Barbie Shero ! Je suis fière de savoir que les petites filles partout peuvent maintenant jouer avec une Barbie qui choisit de porter le hijab! C'est un rêve d'enfance devenu réalité."
 
Elle s’échine à démontrer qu’elle n’est pas une victime d’un islam rigoriste, soumise à son entourage masculin, mais claironne que c’est son choix. Et que porter un voile n’empêche en rien d’être coquette et sexy.

Ibtihaj Muhammad développe une ligne de vêtements pour musulmanes

Le lieu choisi pour présenter la nouvelle Barbie ne doit rien au hasard: c’était lors de la remise du prix des «Glamour Women of the Year», à New York. Fashionista affirmée, Ibtihaj Muhammad développe d’ailleurs avec son frère et ses sœurs une ligne de vêtements pour musulmanes, Louella.
 
Comme figure publique musulmane, je suis habituée à être stigmatisée, cela fait partie de ma vie.
Ibtihaj Muhammad
On y trouve notamment un sweat-shirt avec l’inscription, en lettres dorées, «Everything Is Better in Hijab». Mais tous ses mannequins ne portent pas le voile. Lundi, la jeune femme déclarait: « Comme figure publique musulmane, je suis habituée à être stigmatisée, cela fait partie de ma vie. Mais ça reste choquant pour moi de lire des commentaires très négatifs sur des poupées.» «A quand une Barbie avec une ceinture explosive?» ont par exemple suggéré certains.

Petite, Ibtihaj Muhammad, qui a grandi dans le New Jersey, avait toujours des poupées basanées. Un choix de sa mère pour qu’elle puisse davantage s’identifier à elles. Elle et ses sœurs leur confectionnaient des foulards. Avant de choisir l’escrime, elle s’est essayée à plusieurs sports mais, à chaque fois, sa religion l’empêchait de le pratiquer en raison de la tenue. Un jour, à 13 ans, elle passe devant un groupe d’escrimeuses. «Je ne sais pas ce que c’est, mais quand tu iras au collège, tu feras ça!» lui dit sa mère. C’est ce qu’elle fit.

Acception tardive du hidjab dans le sport

Elle n’a pas trop eu à se battre pour imposer son hidjab en escrime: son voile n’est pas vraiment visible, il est caché sous son masque. D’autres ont eu bien plus de peine à l’imposer dans leur sport. La FIFA a par exemple attendu 2014 pour autoriser ses joueurs à porter des turbans ou des hidjabs. Et la Fédération internationale de volley n’a changé qu’en 2012 sa réglementation imposant le bikini ou le maillot une pièce. L’Egyptienne Doaa Elghobashy est la première volleyeuse à avoir porté une longue tenue avec un hidjab lors de Jeux olympiques, grâce à une autorisation de dernière minute. 
 
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C’était aussi en 2016, à Rio. Depuis, le hidjab en sports fait son chemin. De grandes marques ont flairé le bon filon. Nike promet un modèle adapté en 2018, le Nike Pro Hijab. La campagne de promotion bat son plein. C’est la coach sportive égyptienne Manal Rostom qui en est l’icône.
 
Quand l’équipe américaine marchera à Rio, l’athlète qui tiendra le drapeau pourrait être une championne d’escrime portant le hidjab.
Barack Obama, ex président des Etats-Unis
Ibtihaj Muhammad s’est toujours sentie doublement discriminée: comme Afro-Américaine et comme musulmane. Le climat post 11-Septembre n’a rien amélioré. Au New Yorker, elle raconte à quel point les attentats l’ont ébranlée. Rebelle, elle réagit au quart de tour quand elle se sent victime d’injustice, que ce soit dans les aéroports ou ailleurs. Son père, un ex-détective, l’a toujours mise en garde contre son caractère de révoltée. Mais voilà, Ibtihaj Muhammad est une sanguine. Fière, tenace, militante. Et sourde aux cris d’orfraie de certaines féministes. En avril 2016, Times l’a classée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde. Elle est consciente 
que son hidjab fait aujourd’hui bien davantage parler d’elle que ses exploits sportifs.

Citée en exemple par Barack Obama

Même Barack Obama l’a donnée en exemple. C’était en février 2016, lors de la visite d’une mosquée à Baltimore, pendant que le candidat Trump se répandait en propos islamophobes. «Quand l’équipe américaine marchera à Rio, l’athlète qui tiendra le drapeau pourrait être une championne d’escrime portant le hidjab, Ibtihaj Muhammad. Elle est ici avec nous», avait-il lancé. Au final, c’est le nageur Michael Phelps qui a eu l’honneur d’être le porte-drapeau.
 
Ce n’est pas la première fois que Mattel recourt à une sportive américaine pour étoffer sa gamme de poupées. L’an dernier, la gymnaste noire Gabby Douglas, championne olympique 2012, a eu droit à sa Barbie musclée. Misty Copeland, la première danseuse étoile afro-américaine de l’American Ballet Theater, a aussi sa poupée. Comme la Barbie voilée, elles font partie d’une ligne spéciale, Sheroes. Une ligne en hommage aux femmes qui brisent des barrières sociales.
 
Une collection de voiles pour Barbie existait déjà
 
Capture d'écran
Capture d'écran

Ce n’est pas la première fois en réalité que le voile sur des poupées et notamment sur les Barbie fait irruption sur le marché. En mai dernier deux américaines Kristen Michaels et Gisele Fetterman avaient lancé la collection « hello hijab »,  mise en vente sur internet. Bien que non musulmanes, elles ont crée des mini foulards islamiques, comme accessoires à ajouter sur les poupées afin d'éduquer les enfants à la diversité culturelle et religieuse. Elles ont tenu à préciser « qu’avec ces Barbie, elles n’essaient pas de faire passer un message politique ni de faire la promotion d’une religion. Elles veulent juste que leurs enfants sachent qu’il y a beaucoup de religions différentes qui doivent être respectées, et que ce n’est pas un problème d’être différent. »
 
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>La femme derrière la Barbie en hijab