Terriennes

Au procès de Hissène Habré, le courage des femmes

Haoua Brahim (à gauche), ici le 7 septembre 2015, est l’une des quatre femmes à avoir témoigné de viols au procès d’Hissène Habré.
Haoua Brahim (à gauche), ici le 7 septembre 2015, est l’une des quatre femmes à avoir témoigné de viols au procès d’Hissène Habré.
(AP Photo/Jane Hahn)

Le tribunal a reconnu Hissène Habré, 73 ans, coupable de crimes contre l'humanité, viols, exécutions, esclavage et enlèvement. Et l'a condamné le lundi 30 mai 2016 à perpétuité. Au cours de ce procès de presque un an, les témoignages de femmes victimes de viol avaient constitué l'un des moments clés.

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C'était le 9 novembre 2015. Après dix jours d’interruption, le procès pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité de l’ancien président tchadien Hissène Habré et son cortège de témoignages difficiles de victimes avait repris à Dakar, au Sénégal.

Parmi toutes les personnes entendues à la barre depuis le 20 juillet 2015, début des audiences, ce jour-là quatre femmes sont sollicitées. Elles se nomment Khadidja Hassan Zidane, Kaltouma Deffalah, Haoua Brahim et Hadje Mérami Ali. Aujourd'hui âgées pour certaines, elles ont toutes, selon leurs dires, été violées, torturées et enfermées à Ouadi-Doum, un camp militaire situé au Nord du pays en plein désert, du temps de l’ex-président, renversé en 1990. L’une d’elles n’avait à l’époque que treize ans… Et elles vont faire rentrer ces viols dans l'acte d'accusation après des mois de bataille.

Je ne vais rien cacher, ils ont couché avec moi

L’histoire des sévices qu’elles racontent avoir subis, remonte à il y a bientôt trente ans. Ainsi, le 19 octobre 2015, Khadidja Hassan Zidane, coiffée d’un foulard noir et rouge, les traits tirés, relatait avoir été tout d’abord emprisonnée dans la résidence présidentielle et violée à quatre reprises par l’ancien chef de l’État tchadien.

Lors de sa prise de parole, le président de la Chambre lui avait proposé un huis-clos, rapporte Henri Thulliez, chargé de mission sur l'affaire Habré pour Human Rights Watch (HRW) dans une tribune publiée le 9 novembre par le quotidien Libération. Le procès, public, était retransmis en direct à la RTS, la télévision sénégalaise. « Non, je ne vais rien cacher, ils ont couché avec moi. Je peux même me déshabiller. » Selon son témoignage, elle aurait été poignardée avec un stylo au niveau du sexe, notamment. Une autre de ces femmes a, quant à elle, souhaité ne pas répéter tout ce qu’elle avait pu déclarer lors de sa déposition provisoire, du fait de la publicité du procès. « J’ai des enfants. Je ne peux pas vous en dire plus. »

Dans la base militaire, les femmes devaient, selon leurs témoignages, transporter de l’eau aux militaires et laver leurs habits. « Le soir, on nous prenait à tour de rôle deux par deux, sauf les trois femmes âgées, pour faire les objets sexuels », rapporte l’une d’elles.

Jurer de ne pas parler

Le calvaire de ces femmes s’interrompt finalement en 1989 avec la mobilisation d’Amnesty international. L’organisation avait alors lancé une campagne au nom de l’une d’elles, Haoua Brahim. Âgée de treize ans, elle avait, selon HRW, était enlevée pour « piéger sa mère » qui vivait à l’étranger. Les deux femmes auraient été emmenées ensemble, une fois la mère rentrée au Tchad. Avant leur libération effective, les femmes ont dû jurer sur le Coran de ne pas parler de ce qu’elles avaient subi.

Je suis très fière et forte d'être ici aujourd'hui pour raconter mon histoire

« Ces femmes courageuses ont rompu un long silence pour parler des choses les plus douloureuses qui soient ». C'est ainsi que les salue Reed Brody, conseiller juridique et porte-parole à HRW. En 2001, son organisation s’est procurée des documents officiels de la police politique de l’ex-président. Ces pièces à conviction confirment que neuf femmes, dont les quatre témoins au procès, ont bien été envoyées dans le désert. « Je suis très fière et forte d’être ici aujourd’hui pour raconter mon histoire, alors que cet homme, qui jadis était le dictateur, est assis là en silence », affirmait pour sa part Kaltouma Deffalah. Lacte d’accusation ne comprenait alors pas celles de viol et d’esclavage sexuels, et les avocats de ces femmes ont demandé à ce qu’elles soient rajoutées.

Ne pas poursuivre Hissène Habré pour crimes sexuels serait un rendez-vous manqué avec l’histoire

Les défenseurs des victimes violentées s'appuyaient sur une lettre ouverte adressée le 16 octobre par dix-sept organisations de défense des droits humains au président et au procureur général du tribunal. Parmi les signataires, le Dr Mukwege, lauréat du prix Sakharov 2014, au chevet des femmes violées depuis des décennies : « Nous notons cependant avec regret que l’ordonnance ne comprend pas de chefs d’accusation de viol, d’esclavage sexuel ou d’autres formes de violence sexuelle de gravité comparable, bien qu’elle fasse état de faits de viols et agressions sexuelles. Ne pas poursuivre Hissène Habré pour crimes sexuels serait un rendez-vous manqué avec l’histoire. Nous déplorons ainsi la faible attention que les violences sexuelles ont reçue jusqu’à présent dans laprocédure contre Hissène Habré, y compris à l’encontre d’hommes. »

Ces témoignages avaient suscité de violentes réactions de la part des proches de l’ex-président. Plusieurs communiqués ont alors été publiés sur son site internet, qualifiant les paroles de ces quatre femmes de « bal des rombières », et les accusant, notamment, d’être des prostituées et des espionnes à la solde de la Libye. Face à ces accusations, deux des quatre victimes avaient porté plainte pour injure et diffamation à l'encontre de l'hébergeur du site.

Hissène Habré n'est pas le premier dictateur à avoir confondu  pouvoir et puissance sexuelle sur les femmes. La chute de Mouammar Kadhafi a permis de dévoiler au grand jour les habitudes criminelles du dictateur libyen avec ses concitoyennes...

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