Quand business et misogynie se conjuguent dans la Silicon Valley

Ellen Pao est devenue le symbole de la lutte contre le sexisme à l'oeuvre au coeur de l'industrie numérique en poursuivant son employeur Kleiner Perkins, même si elle a perdu son procès
Ellen Pao est devenue le symbole de la lutte contre le sexisme à l'oeuvre au coeur de l'industrie numérique en poursuivant son employeur Kleiner Perkins, même si elle a perdu son procès
AP Photo/Jeff Chiu

Loin de l'image détendue d'entreprises qui veillent au bien-être de leurs employés, la Silicon Valley dévoile une part d'ombre. Une étude récente intitulée « Elephant in the Valley » indique que 60% des femmes qui y travaillent ont été victimes de harcèlement sexuel. Des chiffres bien plus élevés que dans le reste des Etats-Unis, où une femme sur trois indique avoir subi du harcèlement au travail.

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Lorsque Michele Madansky s'est lancée dans l'aventure «Elephant in the Valley», elle ne s'attendait pas à de tels résultats. L'étude, publiée en janvier 2016 a fait grand bruit dans les médias américains, tant les chiffres révélés sont inattendus : 60% des femmes interrogées disent avoir été victimes de harcèlement sexuel dans des entreprises de la Silicon Valley, ce pôle de technologie de pointe situé au sud de San Francisco.

Michele Madansky, consultante freelance à l'origine de l'étude Elephant in the Valley, véritable pavé dans la mare
Michele Madansky, consultante freelance à l'origine de l'étude Elephant in the Valley, véritable pavé dans la mare
DR

Consultante marketing freelance, Michele Madansky a travaillé avec cinq autres femmes sur le projet, toutes entrepreneuses ou chercheuses. Elles ont d'abord mené l'étude dans leur entourage professionnel, ciblant les femmes cadres avec au moins dix ans d'expérience. Mais le gros du travail a commencé une fois l'étude publiée, après que plus de cinq cents femmes les eurent contactées pour partager des histoires similaires.

A mesure que les langues se délient, Michele Madansky prend conscience de l'ampleur du problème : « Personnellement, je n'ai jamais été victime de harcèlement ou de comportements déplacés dans mon travail. Mais en lisant les témoignages, je me suis rendue compte que comme d'autres femmes, je subissais les agissements souvent inconscients des hommes de notre milieu professionnel : par exemple, certains ne regardent jamais leurs collègues dans les yeux lorsqu'ils leur parlent. » Parmi les 200 femmes interrogées pour l'étude, toutes anonymement, figurent des employées de start-up mais aussi d'entreprises renommées comme Apple ou Google.

#thankyouellenpao


A l'origine de l'enquête, le procès Ellen Pao. En février 2015, Trae Vassalo, l'une des partenaires de Michele Madansky est appelée à témoigner dans cette affaire hyper médiatisée. A cette époque, Ellen Pao intente un procès à son ancien employeur, la firme de capital-risque Kleiner Perkins, pour discrimination sexuelle. Elle reproche à ses supérieurs de ne pas lui avoir donné de promotion au motif qu'elle est une femme, et de l'avoir licenciée. Très vite, Ellen Pao devient le symbole de la lutte contre le sexisme dans la Silicon Valley. Son procès agit comme un déclencheur, et dans la foulée d'autres entreprises sont mises en cause : Facebook, Google, Twitter essuient tous des plaintes pour motifs similaires.

Trae Vassalo, qui témoigne publiquement en la faveur d'Ellen Pao, est contactée par des dizaines de femmes. Ne sachant pas si elles sont des phénomènes isolés, elle décide de quantifier le problème, et se lance dans l'aventure « Elephant in the Valley ». Et fait ainsi connaître au plus grand nombre les problèmes des femmes qui travaillent dans l'industrie de pointe.

Je suis parfois la seule femme dans tout l'étage
Une employée de Google

La Silicon Valley, que certaines décrivent comme un « Wall Street à l'époque des Golden Boys », laisse peu de place aux femmes. Les statistiques de l'emploi parlent d'elles-mêmes. Chez Google, Apple, Facebook, et autres géants du domaine, environ 7 employés sur 10 sont des hommes. Des chiffres encore moins élevés lorsque l'on se limite aux cadres. Une employée de Google témoigne : « J'apprécie tous les avantages qu'offre Google, mais comme dans toutes les grandes entreprises de nouvelles technologies, je suis parfois la seule femme dans tout l'étage. » Anne Bezancon, expatriée française et présidente de Placecast a monté 5 start-ups aux Etats-Unis en 25 ans : « Le monde de l'entrepreneuriat tech et du capital risque est très 'mâle dominant'. Il y a moins de 5% de femmes fondatrices ou co-fondatrices de start-ups, et moins de 5% de femmes qui investissent dans le capital risque. Donc tout part de là. »

Une Amérique trop puritaine ?


Au milieu de ces mâles alpha, il faut donc se faire sa place, et subir parfois les conséquences d'un milieu macho. Selon Michele Madansky, c'est l'une des clés du problème du harcèlement sexuel : « Les femmes interrogées évoluent dans un milieu parfois strictement masculin, et elles ont au moins dix ans d'expérience, donc les occasions ont été plus nombreuses... »
 

Anne Bezancon, expatriée française et présidente de Placecast a monté 5 start-ups aux Etats-Unis en 25 ans
Anne Bezancon, expatriée française et présidente de Placecast a monté 5 start-ups aux Etats-Unis en 25 ans
DR

Pour Anne Bezancon, l'explication se trouve aussi ailleurs : « Ici, les rapports professionnels entre hommes et femmes sont plus réglementés qu'en France... avec une définition du harcèlement sexuel plus large. » Une vision partagée par Claire*, Française employée depuis plusieurs années par une entreprise d'informatique de la Silicon Valley : « En France, l'ambiance de travail est plus laxiste et tolérante, 'gauloise'. On se permet plus de choses qui ici seraient mal vues. La notion de respect n'est pas la même. Ici, un collègue masculin ne se permettrait pas de dire "Tu as un pull sympa aujourd'hui", car il sait que ça pourrait être mal interprété, avec des conséquences graves pour lui. »

A la lecture de l'étude « Elephant in the Valley », la classification de certains des témoignages peut intriguer : dans la rubrique « harcèlement sexuel », on trouve cet exemple : « Lors d'une soirée de travail, l'entreprise organisatrice avait invité des femmes acrobates, qui portaient peu de vêtements : elles étaient principalement peintes. » Des femmes acrobates semi-nues, du harcèlement sexuel ? Michele Madansky s'explique : « Elles étaient quasiment nues... », avant de se raviser : « Mais on ne l'a peut-être pas classé dans la bonne rubrique. »

30% de cas de harcèlement non signalés


Les Américains seraient donc hypersensibles en ce qui concerne le harcèlement sexuel. Dans la loi américaine, il est considéré comme une forme de discrimination, et à la différence de la France, l'employeur peut être tenu pour responsable en cas de harcèlement sexuel entre ses salariés. Loin des clichés de l'Amérique puritaine, c'est surtout la peur du procès qui impose les limites des codes sociaux au travail. En cas de harcèlement, un employé peut réclamer à son patron plusieurs millions de dollars de réparation.

En Californie, la loi oblige les entreprises de plus de 50 employés à sensibiliser leurs cadres aux discriminations. L'entreprise de Claire* a nommé un « chef de la diversité » et propose des ateliers sur ce thème. Elle se dit chanceuse, car elle entretient de bonnes relations avec ses collègues. En parallèle de son travail, elle a participé à des réunions sur les femmes dans l'informatique : « Ca m'a ouvert les yeux sur la gravité de la situation, que j'ignorais. Pendant ces réunions, les femmes se lâchent vraiment et racontent tout. C'est là qu'on prend conscience que ça arrive souvent, et dans des extrêmes vraiment horribles. Mais beaucoup, et surtout selon les pays d'où elles viennent, se taisent. »

Dans les faits, 30% des femmes ne signalent pas le harcèlement dont elles ont été victimes, et 60% des femmes qui en parlent ne sont pas satisfaites du dénouement.

Les affaires se règlent fréquemment en dehors des cours de justice, les procès sont souvent difficiles à gagner, faute de preuves tangibles. Ellen Pao a elle aussi perdu son action en justice. Elle n'a pas fait appel, confiant qu'elle voulait avant tout que quelque chose change dans le milieu : « Mon expérience montre à quel point il est difficile de s'attaquer à la discrimination à travers le système judiciaire. » a-t-elle confié aux médias le jour où elle a appris qu'elle avait perdu. « J'ai raconté mon histoire, et des milliers de gens l'ont entendue. Mon histoire, c'est leur histoire. Si j'ai aidé à niveler le terrain pour les femmes et les minorités dans le capital-risque, alors le jeu en valait la chandelle ». Ce jour-là, le hastag #thankyouellenpao est devenu l'un des plus populaires sur Twitter.

*Le prénom a été modifié

Katharine Zaleski et Milena Berry, cofondatrices de "Powert to fly", un site pour les mères en quête d'emploi
Katharine Zaleski et Milena Berry, cofondatrices de "Powert to fly", un site pour les mères en quête d'emploi
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Des start-up pour redonner le pouvoir aux femmes au travail


Le procès Ellen Pao a placé la discrimination dont sont victimes les femmes au travail au coeur des débats. Pour lutter contre ce problème endémique, des entrepreneuses ont décidé d'agir en créant des start-up pour faciliter l'accès des femmes au travail.

Ursula Mead a fondé "In Her Sight" (Dans sa vue), qui permet de noter son employeur selon 14 critères, en matière d'accès à l'emploi des femmes. Sur le site, Google fait figure de bon élève : 3,9 étoiles sur 5, mais l'entreprise reste mal notée dans la catégorie "Carrière". On n'oublie pas que le géant des moteurs de recherche a par deux fois été sévèrement épinglé en matière d'égalité sexuelle. En juin 2014, ses statistiques internes avaient dévoilé une société d'hommes blancs. Un an plus tard, une étude de l'Université Carnegie Mellon, aux Etats-Unis,  montrait que l'algorithme utilisé par Google dans ses publicités, notamment pour des offres d'emplois, serait biaisé - en faveur des hommes...
 

Ursula Mead a fondé "In Her Sight" qui permet de noter son employeur en matière d'accès à l'emploi des femmes
Ursula Mead a fondé "In Her Sight" qui permet de noter son employeur en matière d'accès à l'emploi des femmes
DR

Le géant de la grande distribution Walmart offre de meilleures opportunités de carrière, mais il reste loin derrière, avec 2,2 étoiles. Les causes ? Pas assez de soutien aux familles, ni d'attention portée sur le développement personnel des employés.
Parmi les entreprises les plus fréquemment notées, celle de la Silicon Valley. L'entrepreneure explique :  "Clairement, là où les entreprises de nouvelles technologie ont de mauvaises notes, c'est sur deux critères : la proportion de femmes dans les postes à responsabilité, et les opportunités d'accéder à ces postes."

Autre initiative, "Power to Fly" (le pouvoir de voler), une plateforme qui met en relation des mères à la recherche d'un emploi flexible avec des employeurs potentiel. Katharine Zaleski, sa co-fondatrice raconte : "Aux Etats-Unis, 80% des femmes deviennent mères avant 40 ans, et on n'a rien fait pour changer ce système, qui n'a jamais été pensé pour nous à la base."