Terriennes

Quand les filles ne croient pas en leur intelligence, une étude déprimante mais des solutions

La fameuse poupée Barbie, dans une version présentatrice de Journaux télévisés à gauche et ingénieure en informatique à droite. Une image qui ne semble pas s'imprimer dans les cerveaux des filles, selon la revue américaine Science
La fameuse poupée Barbie, dans une version présentatrice de Journaux télévisés à gauche et ingénieure en informatique à droite. Une image qui ne semble pas s'imprimer dans les cerveaux des filles, selon la revue américaine Science
Mark Lennihan/AP

Dans son édition de février 2017, la revue américaine Science montre que les stéréotypes sexuels s'inscrivent dès le plus jeune âge. A partir de 6 ans, la majorité des filles se reconnaissent beaucoup moins que les garçons dans la catégorie "très intelligents". Au même moment en France, le Haut Conseil à l'égalité femmes/hommes préconise de muscler la formation des enseignants dans cette chasse aux clichés sexistes.

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Les auteurs de l'enquête, publiée par Science en ce début d'année 2017, sont partis de cette constatation, une évidence : les stéréotypes nous conduisent à associer le génie, le talent, avec les hommes, beaucoup plus souvent qu'avec les femmes. Et ces clichés, intégrés en nous si profondément, nous poussent à des réflexes au quotidien : ils découragent les femmes, les empêchent même d'envisager, d'entrer dans une carrière prestigieuse, de tenter des domaines tels la physique ou la philosophie.

La construction des stéréotypes dans l'enfance, un domaine en friche

Cette construction sociale de sexe, dans l'enfance - un domaine de recherche "peu exploré" selon les universitaires impliqués -, se mettrait en place dès les premiers pas à l'école... Entre six et sept ans. N'en déplaise à celles et ceux qui sont effrayés par les prétendues "théories du genre" et les programmes mis en place en Europe et ailleurs, pour enrayer les déterminismes sociaux et économiques liés au féminin et au masculin.

"En tant que communauté, nous associons un haut niveau de compétences intellectuelles aux hommes plutôt qu'aux femmes, et notre recherche suggère que cette association est intégrée par les enfants dès six ou sept ans", conclut Andrei Cimpian, professeur associé au département de psychologie à l'Université de New York, co-auteur du travail de recherche menée auprès de 400 écoliers entre 5 et 7 ans, nés pour la plupart au sein de la classe moyenne, et pour les trois quarts dans des familles blanches (les études par groupe d'origine sont légion outre-Atlantique). Autres données : des âges identiques d'entrée à l'école, des notes aussi bonnes pour les filles que pour les garçons. 

Dans la première partie des conclusions de l'enquête, filles et garçons étaient sollicités pour dire ce qu'était "une personne vraiment intelligente, futée", afin de comprendre la conception enfantine de la "brillance", et pour identifier de telles personnes parmi quatre portraits photographiques qui leur étaient présentés. Sur ces photos, deux personnes de chaque sexe, habillées professionnellement de la même façon, du même âge, et semblant pareillement heureux. Jusqu'à cinq ans, les enfants associent l'intelligence à leur propre sexe. Mais dès six ans, ils/elles s'engouffrent dans les stéréotypes et que ce soit des enfants ou des adultes sur les photos, les filles désignent les garçons comme synonymes de "vraie" intelligence.

A partir de 5 ans, les injonctions de modestie semblent beaucoup plus prégnantes pour les filles, inversement à la confiance en soi qui tend à submerger les garçons
Etude : "les stéréotypes sexuels sur la capacité intellectuelle émergent tôt et influencent les intérêts des enfants"

Plusieurs investigations ont été conduites de conserve : le développement des stéréotypes et les conséquences de leur imprégnation sur les enfants dans leur choix d'études envisagées. Et les appétences pour tel ou tel personnage dans les jeux de rôle ont été intégrées - c'est à dire ce que les uns et les autres imaginent pour les filles ou pour les garçons.

Que se passe-t-il donc après cinq ans ? L'école peut-être... Brusquement, nous disent les enquêteurs, à cette charnière, les injonctions de modestie semblent beaucoup plus prégnantes pour les filles, inversement à la confiance en soi qui tend à submerger les garçons. Avant de tempérer : "Il serait important de vérifier si ces résultats vont au-delà d'un contexte culturel américain de classe moyenne et majoritairement blanc."

La faute à l'école ? Aux parents ? Aux copains ? Aux gouvernants ?

A la question "qui est responsable de ces stéréotypes", l'investigation n'a pas permis de trouver de réponses très affirmatives. Les parents, les enseignants et les copains sont les suspects habituels. Mais il est clair que des mesures doivent être prises pour que les aspirations professionnelles ne soient pas entravées avant même d'exister. "Il faut instiller dans les esprits que quel que soit le travail que vous voulez faire, cela ne dépend pas d'une compétence innée, mais de la passion avec laquelle vous vous y mettez", dit encore le pédagogue/psychologue Andrei Cimpian. Qui pense aussi que "mettre les filles en présence de modèles féminins de réussite", peut aider à faire exploser les barrières érigées dans les têtes.

Nous devons expliquer aux enfants que les lois ont presque toujours été votées pour empêcher les femmes de devenir des grandes scientifiques, artistes, compositrices, écrivaines, exploratrices et cheffes d'Etat
Rebecca S. Bigler, professeure de psychologie à l'Université du Texas

Rebecca S. Bigler, professeure de psychologie à l'Université du Texas à Austin, qui ne tarit pas d'éloges sur le travail mené par ses collègues de New York, suggère pour sa part que les préjugés s'installent à l'école primaire, lorsque l'on remplit la tête des enfants de célébrités et autres génies, presque tous des hommes. Elle pense que l'on devrait dès, ce moment là, combiner l'éducation, l'accès aux connaissances avec une information sur les discriminations sexuelles. "Nous devons expliquer aux enfants que les lois ont presque toujours été votées pour empêcher les femmes de devenir des grandes scientifiques, artistes, compositrices, écrivaines, exploratrices et cheffes d'Etat. Les enfants seront alors plus enclins à croire en leur propre potentiel intellectuel et à contribuer ainsi à la justice sociale et à l'égalité, en poursuivant leur propre carrière." assène-t-elle en guise de conclusion.

En France, lutter contre les verrous, inconscients ou pas, de l'inégalité sexuelle à l'école

Un beau programme qui enchanterait le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes. Hasard des calendriers, ce 22 février 2017 cette institution gouvernementale française présentait son rapport sur  la "Formation à l'égalité filles-garçons"  : "Faire des personnels enseignants et d'éducation les moteurs de l'apprentissage de l'égalité" accompagné des recommandations pour parvenir "à construire aujourd’hui la société égalitaire de demain." Le HCE a lui aussi enquêter, en 2015, pour connaître les verrous, inconsciemment ou pas, tirés par les enseignants entre filles et garçons.

Citée par le rapport, Nicole Mosconi, professeure en sciences de l’éducation, professeure en sciences de l'éducation, spécialiste de l'étude du rapport au savoir et du rôle des rapports sociaux de sexe dans l'acquisition des connaissances, rejoint en pensée par delà les océans ses collègues américains. Elle  explique que « inconsciemment les enseignant.e.s jugent filles et garçons selon un “double standard”. Cela est vrai pour les performances mais aussi pour les comportements des élèves : l’indiscipline des garçons est tolérée, vue comme un comportement fâcheux mais inévitable, alors qu’elle est stigmatisée et rejetée parfois violemment chez les filles dont on attend la docilité. Le double standard joue aussi sur l’appréciation des capacités des élèves. »
Un exemple de ce double standard cité par le HCEf/h ? " Les enseignant.e.s interagissent en moyenne plus fréquemment avec les garçons (56 %) qu’avec les filles (44%)..." Et cela en toute bonne conscience.

Illustration de couverture du rapport français "Formation à l’égalité filles-garçons : Faire des personnels enseignants et d’éducation les moteurs de l’apprentissage et de l’expérience de l’égalité"
Illustration de couverture du rapport français "Formation à l’égalité filles-garçons : Faire des personnels enseignants et d’éducation les moteurs de l’apprentissage et de l’expérience de l’égalité"
HCE - elisegravel.com – "Tu peux"


"Le rôle de l’école — où les élèves passent environ 30 heures par semaine pendant les 18 ans que dure en moyenne leur scolarisation — est central pour construire aujourd’hui la société égalitaire de demain." Pourtant elle reproduit "des attentes différenciées vis-à-vis des filles et des garçons", nous dit le préambule du rapport. Et d'énumérer les raisons de cette reproduction :
"- les évaluations des élèves sont différentes selon leur sexe : à même niveau, les commentaires des bulletins de note apprécient le « travail » des filles quand les garçons « ont des capacités » inexploitées ;
- les enseignant.e.s interagissent en moyenne plus fréquemment en classe avec les garçons (56 %) qu’avec les filles (44 %) ;
- dans les programmes comme dans les manuels scolaires, l’importance des femmes est minorée et elles restent cantonnées à des rôles traditionnels : dans les manuels de lecture de CP, les femmes représentent 40 % des personnages et 70 % de ceux qui font la cuisine et le ménage, mais seulement 3 % des personnages occupant un métier scientifique ;
- enfin l’orientation des filles et des garçons reste toujours très sexuée. Malgré en moyenne une meilleure réussite scolaire, les filles se concentrent sur un éventail plus restreint de formations puis de secteurs professionnels souvent moins prestigieux socialement et moins bien rémunérés.
"

L'institution préconise donc six recommandations pour parvenir à renverser la tendance de cet inégalitarisme séculaire, universel et ancré en nous tous "à l'insu de notre plein gré" selon la célèbre formule des "Guignols de l'Info".

Les préconisations du Haut Conseil à l'égalité pour faire des enseignants les meilleurs avocats de l'égalité entre garçons et filles

RECOMMANDATION N°1 : Renforcer et généraliser l’éducation à l’égalité filles-garçons dans la formation initiale des personnels enseignants et d’éducation.
RECOMMANDATION N°2 : Conforter la présence de personnes ressources sur l’égalité femmes-hommes dans chaque établissement scolaire.
RECOMMANDATION N°3 : faire de l’égalité filles-garçons une connaissance requise pour l’obtention des diplômes d’enseignant.e.s, de personnels d’inspection, de direction, des conseiller.e.s d’orientationpsychologues
et des conseiller.e.s principaux.ales d’éducation.
RECOMMANDATION N°4 : Développer et garantir une offre de formation continue sur l’égalité des sexes.
RECOMMANDATION N°5 : élaborer un guide pratique de la formation à l’égalité filles-garçons visant à accompagner et outiller les professionnel.le.s de l’Education nationale.
RECOMMANDATION N°6 : Développer et faire connaître un réseau de formateurs et formatrices à l’égalité filles-garçons.

L'égalité passe par la conquête de l'espace commun

Il n'y a pas que les enseignants qu'il faudrait former. Il n'y a pas que les enseignants qu'il faudrait former. Il y a aussi les concepteurs des école et de leurs espaces communs - architectes, aménageurs, urbanistes... Dans les cours de récréation, entre les terrains de foot ou ceux de basket, les filles si elles ne sont pas invitées à jouer, ou si elles ne s'imposent pas, sont reléguées sur les bancs de touche, au propre comme au figuré. Le site Rue 89 a consacré un dossier à une expérience menée par une professeure de français Sarah Rosner, et une géographe du genre, Edith Maruéjouls, dans un collège de Bordeaux. Les résultats ne sont malheureusement pas étonnants. "En général, les garçons ont l'espace central avec le terrain de football, le terrain de basket, ou des jeux qui demandent de l'expression, c'est-à-dire de courir, de prendre de la place... Ils s'organisent entre eux dans des jeux comme ça, et les filles, sans s'en rendre compte, vont se mettre sur les espaces qu'on leur laisse" explique la géographe.
Le reportage de France Télévision réalisé dans une école primaire, raconte précisément cette "marginalisation".


Des habitudes identifiées aussi aux Etats-Unis par les universitaires de New York. Il y a manifestement urgence à échanger entre pédagogues et chercheurs des deux côtés de l'Atlantique...

Suivez Sylvie Braibant sur twitter : @braibant1