Quand les jeunes femmes jouent de leurs muscles sur les réseaux sociaux

Sur le compte d'une geek française
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Elles sont jeunes et sportives. Elles partagent sur les réseaux sociaux leur mode de vie sain et leurs physiques bien entretenus. Pourquoi les Fit Girls diffusent-elles les images de leurs prouesses ? Par goût de la célébrité et un sens certain du marketing, sans doute.

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Elles sont belles, musclées mais pas trop, semblent avoir adopté un mode de vie hypersain. Difficile de ne pas être au moins une fois tombé sur une de leurs photos aux centaines, voire milliers de «like». Les Fit Girls ont envahi les réseaux sociaux. A l’heure où le marché du fitness et le mode de vie «healthy» (sain en anglais) sont en pleine expansion elles inondent Instagram de leurs prouesses.

Les disciplines sportives se comptent par centaines. Mais pourquoi s’adonnent-elles majoritairement à cette musculation en salle? «A l’époque, le fitness c’était l’aérobic. Les femmes faisaient du cardio, explique Christophe Jaccoud, professeur de sociologie du sport à l’Université de Neuchâtel. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’exercices qui permettent de se fabriquer un corps, de travailler dessus, de le sculpter, comme si nous en devenions le manufacturier.» Pour lui, le corps devenu objet de (re) présentation, est essentiel dans une société qui se montre de plus en plus dure face aux imperfections physiques. «De nombreuses filles arrivent avec une photo d’une Fit Girl à qui elles veulent ressembler, raconte François Victor, adjoint de Direction au Let’s Go fitness à Lausanne et ancien coach sportif pendant 25 ans. Elles veulent des résultats et adoptent un programme d’une forte intensité. Elles ont le choix entre de nombreuses formes d’exercices et de cours, contrairement au fitness d’autrefois. Elles sont plus curieuses que les hommes et sont donc motivées à essayer de nouvelles choses.»
 

Reprise en main

Caroline, qui gère avec une amie un compte Instagram dédié à cette hygiène de vie ainsi qu’un blog mode et lifestyle, reconnaît cette volonté de transformation, de travail sur soi. «Je voulais être plus ferme, plus musclée sans vouloir non plus ressembler à un homme. Je voyais ces filles sur les réseaux sociaux et ça m’a motivée à m’y mettre.» Pour Vicky, coach sportif spécialisée pour les femmes au Let’s Go fitness, se reprendre en main était avant tout une démarche psychologique: «J’étais souvent malade, stressée et je ne savais pas pourquoi. J’ai alors commencé à suivre ces filles sur les réseaux et elles m’ont donné des pistes: changer son alimentation, faire du sport. Ça m’a fait énormément de bien moralement et physiquement. J’ai même réussi à en faire mon métier.»
 
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L’exercice physique c’est une chose, mais il doit s’accompagner d’un changement de régime. «C’est même le 70% du travail», ajoute Caroline. Vicky abonde. «Certaines de mes clientes me demandent souvent un rééquilibrage alimentaire. Les filles sont assaillies, au travers des réseaux sociaux et des médias, de fausses idées sur tel ou tel aliment. Elles arrivent avec énormément de questions auxquelles je réponds.» Sur Instagram, la nourriture est également omniprésente sur les comptes des Fit Girls. «Afficher ce que l’on mange est une manière de montrer que l’on adopte une certaine discipline», explique Christophe Jaccoud. Une discipline qui passe aussi par le dépassement physique de soi. «Depuis environ 4 ans je remarque cette envie chez les femmes, constate François Victor. Les gens se comparent sur les réseaux sociaux. Cela crée un esprit de compétition.» Aller au-delà, repousser les limites, c’est exactement ce que recherche Améline, étudiante en sport à l’Université de Lausanne. Au point d’avoir cessé le fitness pour se tourner vers le crossfit, un entraînement à la dure qui mixe plusieurs activités. «J’utilise tout mon corps pendant un temps donné, c’est ça qui me plaît dans cette discipline. Au fitness, on ne travaille que l’esthétique. Mais mon corps se muscle également au crossfit: un bon moyen de combiner physique et performance.»
 

Mieux que les hommes

Les femmes restant peu médiatisées dans le milieu du sport, diffuser ses performances sur les réseaux, serait-ce une manière de se faire une place dans le vestiaire des hommes? «Le sport est, pour des raisons culturelles et historiques, une institution masculine et virile, reprend Christophe Jaccoud. Les femmes ne sont pas exposées. Cela a créé un décalage et des inégalités. Le fait de s’afficher sur les réseaux peut être perçu comme une envie de se réapproprier sa féminité et de la montrer.» Une volonté de se remettre au même niveau que les hommes que François Victor constate également. «Certaines filles vont soulever plus de poids, par exemple, pour revendiquer ce pied d’égalité avec leurs confrères masculins. Aujourd’hui, les femmes font des exercices d’hommes et les hommes viennent nous demander des programmes minceur ou des entraînements pour galber leurs fessiers.» Améline ressent cette envie de se comparer et surtout de prouver qu’elle peut être «mieux qu’un homme.» La Lausannoise a déjà été confrontée à des garçons qui, étonnés par ses prouesses à la salle, venaient carrément lui demander des conseils.
 
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D’où cette situation paradoxale de voir ces motivations personnelles envahir l’espace numérique, au vu et au su du plus grand nombre. «Ces filles veulent être leur propre chef tout en ressentant la nécessité d’avoir des témoins, note Christophe Jaccoud. Une communauté sportive s’est créée et fabrique du réseau. Des individus qui ont besoin de ce collectif, souvent inconnu et éloigné, pour se rassurer et s’assurer qu’ils font juste.» Selon François Victor, le besoin de s’exposer est aussi une manière d’attester d’une sorte de réussite sociale. Il s’appuie sur la pyramide de Maslow qui classe les besoins humains en cinq grandes catégories. «Il y a d’abord le besoin d’appartenance à cette communauté de gens «fit», suivi du besoin de reconnaissance. Ce dernier apparaît lorsqu’on commence à se faire un nom dans le milieu, qu’on devient plus connu.»
 

Le marketing du «like», gage de la célébrité

Si la blogueuse Caroline est active sur les réseaux sociaux, Améline et Vicky se montrent plus réservées. «J’ai ouvert un compte spécial fitness. Mais j’ai été critiquée. Les gens n’ont probablement pas aimé que j’ose m’affirmer. Maintenant, je partage mes photos sportives sur mon Instagram personnel», explique Améline surprise d’avoir ainsi vu ses «like» exploser, passant d’une cinquantaine à plus de 200. Pour Vicky, les réseaux sociaux servent à faire tourner son business. «Je suis de nature timide. Mais je n’ai pas le choix, je dois être active sur Facebook et Instagram. Dans le monde du fitness, l’un ne va pas sans l’autre.»

Article original paru sur le site de notre partenaire Le Temps