Terriennes

Quand les Saoudiennes se dévoilent

Des Saoudiennes / Photo AFP
Des Saoudiennes / Photo AFP

Huit femmes se sont confiées à la journaliste française Clarence Rodriguez correspondante depuis neuf ans en Arabie saoudite. Militante, artiste, femme d’affaire, mère de famille, princesse, elles témoignent de leurs combats, leurs peurs et leurs espoirs de vivre un jour dans un pays où les femmes seront prises en considération. Elles se battent toutes pour y parvenir. Pas facile, même si pour la première fois une femme vient d'être nommée rédactrice en chef d'un quotidien, dans un royaume où les dignitaires religieux continuent à faire la pluie et le beau temps : en cette mi février 2014, le cheikh Qays al-Moubarak a rappelé aux Saoudiennes, qu'elles devaient être accompagnées d'un tuteur chez le médecin. Comme pour sortir du pays...

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« Il faut s’attaquer à tout ce qui doit être amendé ou transformé pour permettre à la femme de se tenir sur un strict pied d’égalité avec l’homme. Et cela concerne aussi bien le domaine professionnel que le statut personnel », confie la princesse Adela, fille du souverain saoudien, qui se fait l’avocate de la cause des femmes au plus haut niveau du pouvoir. Un signe que les temps changent même dans ce royaume connu pour son extrême rigorisme religieux à l’encontre des femmes ?  C’est ce que la journaliste française Clarence Rodriguez a voulu montrer dans son recueil de témoignages "Révolution sous le voile".  Les choses changent en Arabie saoudite…doucement, progressivement. « Il y a des femmes qui ne sont pas passives sous ce voile, souligne la journaliste. C’est une révolution certes, silencieuse, car les femmes sont soumises à des contraintes, des interdictions mais elles se manifestent chacune dans son domaine. »
 
Manal al-Sharif, la première à se faire filmer en train de conduire / DR
Manal al-Sharif, la première à se faire filmer en train de conduire / DR
Combats

Les huit Saoudiennes rencontrées par Clarence Rodriguez luttent pour leur émancipation et celle de leurs concitoyennes. Chacune à leur manière, elles se sont distinguées pour leur combat : Haifaa al-Mansour , réalisatrice du film de notoriété internationale Wadjda, Eman al-Nafjan auteur du blog Saudiwoman (lien en anglais), Manal al-Sharif qui a diffusé sur Youtube une vidéo d’elle en train de conduire (interdit aux femmes dans le pays) et qui lui a valu la prison, Wojdan Ali Seraj Abdulrahim première judokate saoudienne qui a participé aux Jeux olympiques de Londres en 2012, Hoda al-Helaissi qui siège au conseil consultatif mixte saoudien (une des dernières réformes) et la princesse Adela, l'une des têtes couronnées à agir, pour ne citer qu’elles. 

Tour à tour, elles racontent dans le livre leurs luttes quotidiennes pour un peu plus de liberté, leurs réussites, leurs espoirs et leurs peurs parfois face à cette violente répression à l’encontre des femmes. « Parfois j’ai peur... Qui sait jusqu’où tout cela peut aller ? Mais, en fin de compte, il faut continuer. On n’a pas le temps d’avoir peur. Si vous avez peur, vous finissez par arrêter », confie Manal qui a dû subir la prison après avoir diffusé sa vidéo en train de conduire, puis des rumeurs blessantes sur elle et ses proches. Une vindicte médiatique pour mettre au ban celle qui a voulu sortir du rang.

Beaucoup d’entre elles ont vécu l’incarcération et les brimades des mottawas, la police religieuse, l’annihilation de leur vie professionnelle. Autant de coups qui font prendre conscience au lecteur qu’être femme en Arabie saoudite, c’est être des « sans-voix et des sans-droits », des « moins-que-les-mâles », écrit Clarence Rodriguez. Ou la négation d’un être humain. 

Des réformes existent : droit de faire du vélo à condition d’être couverte d’une abaya (robe islamique), droit de vote et de candidature aux municipales dès le prochaine scrutin en 2015, âge de mariage repoussé à 16 ans, … De « simples gadgets », pour la blogueuse Eman. Mais qui, selon Clarence Rodriguez, montre que le pays change.
 
Une conductrice en Arabie saoudite / Photo AFP
Une conductrice en Arabie saoudite / Photo AFP
Mises sous tutelle

Les changements restent difficiles. Comme le souligne la blogueuse Eman : « En Arabie saoudite, toutes les réformes en faveur des femmes revêtent un caractère éminemment symbolique. Ce qui fait à la fois leur force et marque leurs limites. » Et engendre certains paradoxes : les femmes ont ainsi le droit de vote mais pas de conduire. Un vrai tabou en Arabie saoudite : « On peut parler de n’importe quoi ou presque, mais pas de « ça ». « Ça » - que les femmes prétendent conduire – les rends fous », raconte Manal.

Outre le droit de conduire seule, toutes ces femmes se rejoignent sur un autre combat d’ampleur : l’abolition du tutorat des hommes qui entrave considérablement leur liberté et entraîne aussi des contraintes pour leurs époux/pères/frères : être accompagnée pour aller chez le médecin ou sortir du pays, par exemple.

En dépit des difficultés, ces huit femmes montrent une grande détermination à acquérir plus de libertés comme l’exprime fermement Manal : «  Il faut que les Saoudiennes ouvrent les yeux pour ne pas rester dans le noir où on les a enfermées. Car tant qu’une femme ne comprend et ne connaît pas ses droits, elle ne les réclame pas. La première chose, par conséquent, est d’oser remettre en cause ces coutumes qui nous sont imposées et qui nous asservissent. Les religieux veulent faire croire qu’elles émanent de la voix de Dieu, alors qu’il ne s’agit que de leur voix à eux. (…) Donc les femmes doivent chercher la vérité par elles-mêmes. Ce qui signifie se battre (…). »

De nombreux efforts restent à faire mais un tournant semble s’amorcer. Toutes en tout cas y croient. Clarence Rodriguez rapporte cette réalité dans son livre.
 

En attendant le siècle des lumières...

Entretien avec la journaliste Clarence Rodriguez

Le roi Abdallah / Photo AFP
Le roi Abdallah / Photo AFP
Des réformes sont faites : autorisation de faire du vélo, droit de vote aux municipales, participation à la choura, … Mais ne sont-elles pas lentes à se mettre en place ?

Cette révolution est lente parce qu’elle va au rythme du pays. Il ne faut pas juger à l’aune de nous, femmes occidentales. Il y a plus de réformes ces 10 dernières années qu’il n’y en a eu avant.

Cela va petit à petit parce que le roi Abdallah doit tenir compte de la société. Il ne peut pas prendre de décisions, seul, il est obligé de tenir compte du consensus et de faire avec les religieux. Cela fait parti de l’histoire du pays.

La référence qui est pour moi importante c’est celle de l’avocat Saud al-Shamary dans mon livre qui me dit « Lors de votre siècle des Lumières, les Diderot, les Rousseau étaient écoutés par qui ? Les intellectuels mais pas par la classe populaire et c’est par là que ça a bougé. Vous avez eu presque 200 ans pour en arriver là où vous en êtes. Nous, nous sommes en train de vivre notre siècle des Lumières ». Je trouve cela très fort.
 
Des Saoudiennes faisant des achats de lingerie / Photo AFP
Des Saoudiennes faisant des achats de lingerie / Photo AFP
Ces réformes ne restent-elles pas symboliques comme le dénonce la blogueuse Eman dans votre livre ?

Effectivement, on parle de « réformettes »… Mais quand le roi autorise les femmes de voter aux prochaines élections municipales en 2015, pour elles ce n’est pas une petite réforme.

Ces femmes peuvent désormais vendre de la lingerie ou être caissière. Quand vous alliez acheter de la lingerie, c’étaient des hommes qui vous demandait votre tour de poitrine alors que c’est un pays où la mixité est interdite. Cela fait partie des paradoxes du pays.
Les femmes qui sont avocates et peuvent en défendre d’autres, les femmes qui peuvent voter l’année prochaine, les femmes qui peuvent participer aux JO. On peut dire que ce sont de petites réformes sauf que pour elles, ce sont des avancées quand même, c’est énorme !

Eman a raison de dire que ce sont peut-être des « réformettes » car elle aimerait que cela aille plus vite. Mais c’est une blogueuse donc elle a un regard sur le monde. Elle est au courant de beaucoup de choses comme toutes ces femmes que j’ai interviewées. Elles ont ou bien étudié ou bien voyagé à l’étranger et, par conséquent, elles s’inspirent des autres sociétés.

C’est comme ça que cette société va évoluer. C’est par ces femmes, ces jeunes gens et jeunes filles qui partent à l’étranger et qui reviennent avec un état d’esprit neuf. On n’est plus dans l’archaïsme des parents ou des grands-parents. C’est comme ça que les choses avancent dans ce pays.
 
Women2drive / DR
Women2drive / DR
On a l’impression justement dans votre ouvrage que ce sont des femmes d’exception. Sont-elles cependant l’illustration d’un mouvement général des Saoudiennes ?

Elles sont exceptionnelles car, de toute façon, elles ne sont pas majoritaires. La majorité de la population est conservatrice. Mais elles tirent vers le haut toutes celles qui voudraient bouger. Elles sont une référence pour ces femmes là. Les femmes que j’ai choisies représentent tous les milieux, ce n’est pas l’élite mais la classe moyenne aussi.

J’ai fait ce livre dans un but : montrer une réalité. C’est la première fois que des Saoudiennes s’expriment en leur nom. Chaque fois, on parle  beaucoup d’elles sans qu’elles n’aient jamais pu s’exprimer. Il faut les réhabiliter et tordre le coup aux préjugés.

Vous écrivez que ces femmes doivent inventer leur propre lutte. Pourquoi ?

Elles n’ont aucune référence, aucun exemple dans la société. Elles s’inspirent de l’extérieur tout en étant profondément musulmanes et ancrées dans leur religion. Elles n’ont pas forcément de référence occidentale car elles sont tout de même animées par l’islam qu’elle respecte profondément.

Cette lutte peut-elle être aidée par les réseaux sociaux ?

Bien sûr. Puisqu’elles ne peuvent pas descendre dans la rue et manifester, cette plateforme qu’offrent les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook, leur permet  de rendre leurs revendications plus visibles.
En 1990, lorsque les 47 femmes ont pris le volant, elles ont été arrêtées. C’était pendant la guerre du Golfe. On n’avait pas parlé de ces femmes, cela n’avait pas été médiatisé, il n’y avait pas les réseaux sociaux. Voyez la différence entre le 17 juin 2011 avec Women2drive, le 26 octobre 2013 tout ça a été médiatisé. Elles ont d’ailleurs appelé à conduire sur les réseaux sociaux.
 
Une Saoudienne essaye une voiture / Photo AFP
Une Saoudienne essaye une voiture / Photo AFP
La conduite semble être un véritable tabou encore en Arabie saoudite. Si ce droit leur est octroyé, cela amènera-t-il d’autres libertés ?

Effectivement, la conduite c’est plus qu’un symbole, cela permet aussi aux femmes d’aller travailler. C’est un vecteur de liberté pour elle. Elles peuvent  aller chez le médecin, emmener les enfants à l’école, etc. Sauf que là, elles sont inféodées à un mari, à un père ou un fils quand elles sont veuves. Cela rejoint presque le tutorat par un homme.
La voiture c’est important, mais leur première revendication, c’est l’abandon du tutorat des hommes.

Les femmes qui ne conduisent pas, cela coûte plus cher aux hommes car il faut payer un chauffeur et ce sont des contraintes pour eux aussi : il faut qu’ils arrêtent le travail pour emmener les enfants chez les médecins, emmener leur femmes faire des courses. Il vaut mieux qu’une femme puisse conduire.

Mais les choses sont en train doucement d’avancer. Les femmes peuvent être cheffes d’entreprise, chercheures, ingénieures, caissières, des choses que l’on ne voyait pas il y a quelques années encore.
 
La judoka saoudienne aux JO de Londres / Photo AFP
La judoka saoudienne aux JO de Londres / Photo AFP
Et les hommes ? Le changement viendra-t-il seulement des femmes ?

Le dénominateur commun qu’il y a entre toutes ces femmes dont je parle dans le livre, c’est que derrière, elles ont un homme : un père pour Lama (une femme d’affaire, nldr) qu’elle idolâtre d’ailleurs, un mari comme Madeha (photographe et psychothérapeute, ndlr). Sans eux, elles ne peuvent pas avancer.

Dans leur lutte, elles sont obligées de considérer que ces hommes jouent un rôle important. Le roi a permis à 30 femmes d’intégrer le Majlis al-Choura. Alors bien sûr c’est un conseil consultatif, c’est vrai que c’est symbolique. Mais ces femmes quand il y a des débats, elles apportent leur regard en tant que femmes, elles apportent autre chose. Même si c’est patriarcal, elles apportent leur regard et c’est ça qui est important et créé une différence de plus en plus.
 

Clarence Rodriguez revient sur les premiers JO d'une Saoudienne dans l'émission #MOE

 
 

A propos de l'auteur

Clarence Rodriguez est la première femme journaliste occidentale à être accréditée en Arabie saoudite où elle vit à Riyad depuis 2005 avec sa famille. Régulièrement, elle collabore avec des médias français : radios, presse et télévision comme TV5MONDE dont elle est la correspondante sur place.