Terriennes

Quand Marilaure Mahé marchait pour l'égalité et contre le racisme

Marilaure Mahé aujourd'hui à Marseille tient une photo d'elle au moment de la marche en octobre 1983
Marilaure Mahé aujourd'hui à Marseille tient une photo d'elle au moment de la marche en octobre 1983

La France de 1983 est en pleine effervescence sociale. Les grèves dans le secteur automobile se multipliaient, occupé massivement par des travailleurs que les grands groupes français étaient allés chercher de l'autre côté de la Méditerranée. La guerre d'Algérie s'est achevée vingt ans auparavant et les crimes racistes sont légions. Partis en octobre 1983 de Marseille, arrivés à Paris deux mois plus tard, des milliers de jeunes, toutes origines confondues, marchent pour l'égalité des droits. Trente ans plus tard, cette revendication est toujours d'actualité. Rencontre avec Marilaure Mahé, une marcheuse quelque peu désenchantée.

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Juillet 1983. Taoufik Ouanes, neuf ans, est tué par un policier au pied d'une tour de la cité des 4000 à la Courneuve, dans la banlieue Nord de Paris. Le journal Libération rend compte alors de ce crime raciste et d'autres passés sous silence. En lisant l'article, Marilaure Mahé se sent "perturbée", elle ne comprend pas pourquoi l'opinion publique ignore tous ces morts. Alors en première année d'école d'éducation spécialisée à Paris, elle abandonne son projet de partir six mois en Colombie pour étudier la prostitution et n'hésite pas à rejoindre sa ville natale, Marseille, pour se lancer dans la Marche pour l'égalité et contre le racisme.

Comme l'ont fait Ghandi en Inde ou Martin Luther King aux Etats-Unis autrefois, une grande marche, lancée par des jeunes de la cité des Minguettes à Vénissieux (banlieue de Lyon), est organisée pour dire stop aux crimes racistes et demander l’égalité des droits. "Je voulais en savoir plus sur pourquoi des jeunes de mon âge meurent sous les balles des flics sans qu'on le sache", explique-t-elle trente ans plus tard, assise, un café à la main, à la terrasse de son pavillon, situé dans une zone résidentielle des quartiers nord de Marseille.

15 octobre 1983 - la marche pour l'égalité s'ébranle, une photo que regarde Marilaure Mahé encore aujourd'hui
15 octobre 1983 - la marche pour l'égalité s'ébranle, une photo que regarde Marilaure Mahé encore aujourd'hui
"Faire entendre la douleur des cités"

Marilaure Mahé, 51 ans, est née dans la cité phocéenne. Fille d'une pied-noir marocaine et d'un breton qui "détestait" la Méditerranée, elle grandit loin d'elle, à Pornichet en Loire-Atlantique. Pendant longtemps, elle ignore tout de l'histoire des pieds-noirs et de la guerre d'Algérie, pays dans lequel elle fera "un voyage initiatique", en 1981, alors que la gauche vient d'arriver au pouvoir en France.

Lorsque le 15 octobre 1983, elle débarque à la gare Saint-Charles, avec une copine, elle ne sait pas vraiment dans quoi elle s'embarque. Elle participe à une première marche dans Marseille avant de partir en direction d'Aix-en-Provence. C'est dans cette ville qu'elle repère la vingtaine de marcheurs avec qui elle parcourra les 1000 kms qui les séparent de Paris. Hommes, femmes, nés en France, au Maroc, ou en Algérie, vieux, jeunes, fumeurs de cannabis, serviteurs de Dieu, la même ambition les anime, faire entendre "la douleur et la souffrance des jeunes des cités qui ressentent au minimum l'ostracisme et au pire subissent un racisme meurtrier". Elle qui ne connaît pas la discrimination est là "pour dire qu'il faut l'égalité". 

Les Unes du quotidien Libération du 15 octobre 1983 et celle 15 octobre 2013
Les Unes du quotidien Libération du 15 octobre 1983 et celle 15 octobre 2013
"Former mon militantisme"

Composée en majorité de jeunes issus de l’immigration maghrébine, la marche ne porte aucune revendication politique. "La seule chose importante pour nous est alors de marcher, de rencontrer des gens, de vivre cette expérience. On veut faire quelque chose d'audacieux et de déterminé. On s'en fout du résultat", assure Marilaure Mahé alors qu'elle feuillette les pages d'un album, dédié à ces années-là. Le sourire aux lèvres, elle évoque l'ambiance du périple, l'accueil chaleureux de la population, l'effervescence des meetings: "C'est ça qui m'a permis de former mon militantisme. Quand on parle d'immigration, on parle de tout. D'économie, de logement, de sécurité, c'est hyper formateur."

Le 3 décembre 1983, lorsque les "marcheurs" atteignent Paris, ils sont près de 100 000, keffiehs autour du cou et cheveux en bataille, à se rassembler dans les rues de la capitale. Le journal Libération titre alors en une “Paris sur beur”, le Président François Mitterrand reçoit une délégation à l’Elysée et annonce la création d'une carte de résident de dix ans. Marilaure Mahé n'en est pas. "J'ai compris que l'Elysée sélectionnait seulement les marcheurs qui avaient un casier judiciaire vierge. J'étais très proche de Bouzid qui en avait un, dit-elle. Alors qu'on marchait pour demander l'égalité, l'Etat faisait une distinction alors que Bouzid avait payé sa dette à la société. J'ai trouvé ça aberrant."

Marilaure a été photographiée durant la marche pour l'égalité en compagnie de l'une de ses compagnes pour l'éternité...
Marilaure a été photographiée durant la marche pour l'égalité en compagnie de l'une de ses compagnes pour l'éternité...
"Aucune ambition politique"

Aujourd'hui, l'ancienne militante estime que cette marche a "marqué une génération", elle a changé le regard de la population sur ces Français d'origine immigrée. "On ne voyait plus chez eux de jeunes délinquants qui volent le pain des autres. Tout à coup, la société a réalisé que c'était une jeunesse positive qui voulait faire des études, avoir un boulot et pouvoir entrer en boîte de nuit", témoigne-t-elle. Les jeunes des cités se sentent alors légitimes. Les associations et les collectifs émergent un peu partout en France. La justice reconnaît davantage le caractère raciste de ces crimes. Les sursis et le non-lieux se transforment au fur et à mesure en prison ferme.

Mais, l'espoir, suscité par la Marche, retombe vite. "La plupart des marcheurs n'avaient aucune ambition politique, certains sont rentrés chez eux dès le lendemain", lance Marilaure Mahé. Elle qui refuse d'en faire de même, poursuit le combat. Elle participe, dès l'année suivante, à Convergence 84. Pour surfer sur la vague du succès de la première marche, un collectif parisien en organise une deuxième mais cette fois-ci à mobylette. "Plus autonome vis-à-vis des religieux", le collectif fait partir plusieurs groupes de Paris, Strasbourg, Marseille, Toulouse, Lille et Brest avec des marcheurs, issus d'origines différentes. En décembre 1984, 30 000 personnes se rassemblent à Paris.

Arrivée à Paris de la marche pour l'égalité à Paris le 3 décembre 1983 - Wikicommons
Arrivée à Paris de la marche pour l'égalité à Paris le 3 décembre 1983 - Wikicommons
Un bilan peu glorieux

Le mouvement est très vite traversé par des conflits internes et la déferlante SOS Racisme, né la même année, étouffe l'initiative. Marilaure Mahé ne se décourage pas, elle s'investit en 1987 dans le collectif Mémoire fertiles qui a pour objectif de créer un pont entre la première et la seconde génération. "On disait qu'il ne faut pas se couper des vieux et que dorénavant il faut réclamer des droits." Mais l'année suivante, un soulèvement éclate en Algérie, les militants soutiennent le mouvement, participent aux manifestations et néglige le contexte national.

Les réunions sont de plus en plus rares. Marilaure Mahé s'éloigne et reprend des études d'histoire, de démographie et de criminologie, s'implique en parallèle dans des radio associatives, Fréquence Paris Plurielle et Radio Gazelle à Marseille. Elle rejoint sa ville natale pour s'y installer durablement et s'engage autour du thème de la précarité. "Au micro et sur place dans les agences ANPE, pour empêcher les radiations", sourit-elle.

Trente ans après la Marche, son bilant n'est pas glorieux. "On parle toujours de l'immigration en tant que problème, dit-elle. La population immigrée qui est restée dans les quartiers ne vit pas mieux, elle se sent toujours aussi reléguée. L'Etat a résorbé les bidonvilles et les cités de transit mais le sentiment du mal-vivre est toujours présent et la discrimination à l'emploi et au logement toujours d'actualité."

A 51 ans, Marilaure Mahé ne milite plus mais s'engage toujours dans les combats qui lui semblent justes. Elle fait, depuis peu, partie du collectif des quartiers populaires populaires de Marseille (CQPM). Un regroupement de citoyens des quartiers nord qui revendiquent, comme en 1983, l'égalité des droits. Une telle marche serait-elle d’ailleurs encore possible aujourd'hui? "Non", pense-t-elle. "Il y a des milliers de combats dans tous les domaines. Tellement de choses que plus personne n'y ferait attention. Je pense que ce qui a marché pour nous, c'est qu'on était déterminé. Aujourd'hui, il faut trouver ce qui est le plus urgent à changer, ce qui fait consensus et trouver la bonne forme..."