Terriennes

Quand Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes « culottées »

Dans son album à venir, "Les Culottées", Pénéloppe Bagieu brosse les portraits de 30 femmes souvent méconnues et oubliées de l'histoire. 
Dans son album à venir, "Les Culottées", Pénéloppe Bagieu brosse les portraits de 30 femmes souvent méconnues et oubliées de l'histoire. 
©capture d'écran/ Pénélope Bagieu

Toutes ont une histoire palpitante, parfois extrêmement tragique. Toutes ont dû braver des préjugés et l’adversité pour s’émanciper, obtenir plus de liberté. Mais rares sont celles dont on connaît encore le nom. La dessinatrice, Pénélope Bagieu pointe son crayon sur ces femmes méconnues d’hier à aujourd’hui. 

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Elles sont stars du rock, journaliste, transgenre et chanteuse, impératrice, activiste, militante féministe, athlète. Elles s’appellent The Shaggs, Christine, Phulan Devi, Wu Zetian, Thérèse Clerc, Sonita Alizadeh, … Certains de ces noms ne vous disent peut-être rien parce que l’histoire les a oubliées ou pas encore considérées. Parce que ce sont des femmes ? 
 
C’est ce que pense la dessinatrice et scénariste de bande dessinée Pénélope Bagieu qui a décidé de brosser leur portrait dans des planches publiées chaque semaine dans son blog du monde.fr.  
 
Elle renoue une fois plus avec les histoires de femmes. Après avoir raconté les aventures de Joséphine, son héroïne, trentenaire célibataire attachante, drôle et farfelue, Pénélope Bagieu racontait dans son dernier album intitulé « California Dreamin » la vie et carrière méconnue de Cass Elliot, la voix du groupe The Mamas and the Papas. Cette fois, elle nous explique pourquoi elle a choisi de réaliser cette galerie de portraits de femmes (trop) méconnues.
 


Pourquoi l’histoire est-elle toujours écrite sans les femmes
Pénélope Bagieu

Pourquoi avez-vous choisi de réaliser ces portraits de femmes de 700 ans après Jésus Christ à nos jours ? 
 
Pénélope Bagieu : Je lis beaucoup de biographies et j’en regarde beaucoup en documentaires. Cela me donne toujours envie de le partager ensuite. Je me rends compte aussi que ce soit à l’école, ou en pop culture, j’ai l’impression en général qu’on fait toujours un peu l’impasse sur les personnages de femmes. 

Thérèse Clerc a lutté pour le droit des femmes. 
Thérèse Clerc a lutté pour le droit des femmes. 
©Pénélope Bagieu/Lemonde.fr/Gallimard

Je suis toujours étonnée quand j’apprends l’existence de femmes dont je n’ai jamais entendu parler ? Pourquoi parle-t-on toujours des mêmes hommes ? Pourquoi dans ces classements de personnages qui ont changé l’histoire, il y a en général une ou deux femmes maximum sur 100 alors qu’il existe plein de femmes qui ont fait des choses aussi marquantes que les hommes. Pourquoi l’histoire est-elle toujours écrite sans elles ? 

 
Vos dessins sont-ils une façon de les remettre en lumière ? 
 
Oui, et j’essaye d’éveiller une étincelle d’intérêt pour ces personnages que j’adore. Comme le récit est bref, mon idée c’est surtout donner envie d’en lire plus plutôt que de faire une énième biographie. 
 
Comment avez-vous fait votre sélection ? 
 
Elle est complètement subjective. Je choisi aussi bien une femme qui s’oppose à des dictatures et qui perd la vie pour ça, qu’une femme qui a inventé le maillot de bain. A partir du moment où elles se sont frottées à une forme d’adversité et qu’elles en ont triomphé, ça suffit pour m’intéresser.
 
Pour les choisir et les raconter, j’ai besoin de créer une empathie avec chacun des personnages pour pouvoir me les approprier, les rendre humains, attachants et sortir de la biographie pure et froide. J’ai besoin d’être révoltée par quelque chose pour que ça me donne l’énergie, l’envie de le raconter et de transcender la fiche Wikipedia. Pour différentes raisons, j’ai un lien avec chacune. 
 
Comment vous documentez-vous sur leurs vies pour vous appropriez leur personnage ? 
 
En général, je farfouille sur internet, je trouve des personnages, je creuse et quand je vois qu’il existe de la documentation plus conséquente dessus, je la lis. 
Il faut se permettre une marge de création et de fiction. Pour ça, il faut se décoller de la véracité à tout prix. Comme ce sont des histoires qui font 4, 5 pages, je suis obligée de faire le deuil de plein d’éléments de la vie de chacune de ces femmes pour me concentrer sur ce qui m’intéresse moi. Donc, je prends des chemins de traverse, je fais des ellipses, ..

Sonita Alizadeh, rappeuse.
Sonita Alizadeh, rappeuse.
©Pénélope Bagieu/Lemonde.fr/Gallimard

Mais globalement pour me mettre dans sa vie et créer une proximité avec elle, je trouve que lire les autobiographies quand elles existent ça reste le meilleur moyen de comprendre la personne de l’intérieur et sans filtre, sans que ce soit raconté par des journalistes ou des auteurs. 

 
L’histoire de Phulan Devi, la reine des bandits, ça n’aurait eu aucun sens que je lise éternellement des articles qui ne racontent que la fin de son histoire quand elle prend les armes et qu’elle massacre un village. Or pour comprendre ça et pour le lui pardonner, il faut lire son autobiographie et saisir ce qui a été sa vie pour qu’elle soit animée d’une telle rage. 
 
Cela fait six mois que je lis des autobiographies de femmes à qui il est arrivé des choses horribles. J’ai hâte d’avoir fini et de lire de la fiction, ou n’importe quoi de léger. 

 

Quelle que soit l’époque, le contexte historique ou les régimes : c’est toujours plus difficile pour les femmes
Pénélope Bagieu

Vous avez donc choisi des femmes de 700 ans après Jésus Christ à aujourd’hui…
 
Ce qui m’importait, c’était de raconter des histoires qui se passent à toutes les époques et dans tous les contextes géopolitiques ou géographiques parce qu’il y a toujours cette constante, quelle que soit l’époque, le contexte historique ou les régimes : c’est toujours plus difficile pour les femmes. Face à une adversité équivalente, c’est toujours deux fois plus dur pour les femmes parce qu’elles ont plus de combats à mener et encore moins de liberté que les autres.
 
Je dois faire prochainement le portrait d’une avocate de lanceurs d’alerte. Que ce soit elle ou une femme qu’on n’a pas laissée être enterrée avec son mari parce qu’ils n’avaient pas la même religion, je trouvais intéressant de montrer un spectre historique assez large de choses exaspérantes contre lesquelles les femmes se sont levées. 
 
Qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans les histoires que vous racontez ? 
 
Ce qui m’a le plus surprise c’est qu’à peu près toutes ces femmes ont un même postulat de base : « Reste dans le rang », « Les choses sont comme ça », « Fais avec ce que tu as ». Mais toutes se sont dit à un moment : « Je vaux plus que ce qu’on me répète toujours ». 

Temple Grandin, interprète des animaux. 
Temple Grandin, interprète des animaux. 
©Pénélope Bagieu/Lemonde.fr/Gallimard

C’est vraiment cette prise de confiance, d’empouvoirement (empowerment en anglais) qui demande toujours de soulever des montagnes de courage pour parvenir à se dire ça. Et c’est quelque chose qu’on rencontre toutes. On est toujours auto-conditionnées et on se dit a priori : je ne vaux pas plus que ça. De manière totalement innée et intégrée, on s’applique toujours une autocensure. Et j’aime bien ces femmes qui se sont dit : « Non, on va faire comme j’ai envie ». 

 
Après "Joséphine", "California Dreamin", on peut vous dire un peu, beaucoup féministe ? 
 
Complètement ! Mais on l’est toutes et tous même si c’est un mot qui fait peur à pas mal de gens. Ce n’est pas possible de ne pas l’être, de ne pas vouloir l’égalité, de ne pas vouloir qu’on soient tous traités à la même enseigne. 
 
Quel est votre coup de coeur jusqu’à présent parmi tous ces personnages ? 
 
Toutes m’ont plu mais celle qui a été le plus gros coup de coeur c’est cette vieille dame que j’ai découverte lors d’une visite à Montauk au bout de Long Island (près de New York) en famille. J’ai visiter un phare où une toute petite pièce rendait hommage à cette vieille dame qui a sauvé toute seule le phare de Montauk de l’érosion.

J’ai vu une photo d’elle sur une coupure de journal. Immédiatement, je suis tombée amoureuse de cette petite dame et de son histoire. C’était très spontané. Dans le genre têtue et tête de mule, je l’ai trouvée formidable.