Quand Sofia Ashraf, rappeuse indienne, fait vaciller la multinationale Unilever

Colère écologique de Sofia Ashram contre la dépendance indienne du géant multinational de l'agroalimentaire.
Colère écologique de Sofia Ashram contre la dépendance indienne du géant multinational de l'agroalimentaire.
Capture d'écran du clip de Sofia Ashram sur Youtube

Une rappeuse indienne a réalisé un clip contre les empoisonnements au mercure dans la région de  Kodaikanal, dans l'Etat du Tamil Nadu, provoqués par le géant de l'agroalimentaire Unilever. La vidéo fait le buzz en Inde et dans le monde entier. Ce n'est pas la première fois que la jeune femme s'engage dans des causes écologiques.

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L'Inde est loin d'être peuplée seulement de femmes soumises et victimes de crimes sexuels, une image mais aussi une réalité révélée par des dizaines d'affaires de viols meurtriers ultra médiatisées, dans le pays mais aussi au delà. Cet Etat, depuis son indépendance voilà presque 70 ans, et même déjà auparavant, recèle d'innombrables féministes, artistes, intellectuelles, guerrières, dirigeantes politiques ou industrielles. Sofia Ashraf s'inscrit dans cette lignée de  femmes exceptionnelles qui ont bâti l'Inde.

Contre le monde selon Unilever ou Dow Chemicals Graphiste au sortir de l'université, ayant fait ses premiers pas dans l'univers de la publicité, elle se bat avec les armes de son temps, celles qui permettent de mobiliser le plus de personnes en un temps record : le rap, la musique, la vidéo et les réseaux sociaux. Agée de 25 ans aujourd'hui, elle s'était fait connaître lors d'un concert collectif organisé pour ne pas oublier les dizaines de milliers de victimes de la catastrophe de Bhopal, cette capitale  de l'État du Madhya Pradesh où l'usine de Union Carbide explosa en décembre 1984.

Dans le portrait aux accents lyriques que lui consacre alors le Times of India, Jamal Ayub écrit : "Elle rappe pour les victimes du gaz de Bhopal, amplifiant leurs voix et leurs souffrances. Sa chanson a même inspiré le 'flash mob' contre Dow Chemicals (le repreneur de Union Carbide, ndlr), organisé à Londres à l'occasion des jeux olympiques." Elle confiait alors : "Le concert pour les victimes de Bhopal a changé ma vie et a donné une nouvelle expression à ma musique". Elle avait choisi de chanter voilée "pour  donner plus de force à son message", disait-elle encore (voir vidéo du concert ci-dessous).

Cette fois, c'est tête nue qu'elle s'adresse à une autre multinationale et la presse du monde entier s'enflamme pour cette pasionaria de la cause environnementale. Dans le collimateur de sa voix, le géant anglo-hollandais de l'agro-alimentaire Unilever, et plus précisément sa filiale indienne Hindustan Unilever. Sur son site la compagnie affiche fièrement sa devise "Nous créons un meilleur futur chaque jour". Sauf pour les ouvriers de l'usine de Kodaikanal (souvent abrégé en Kodai), dans l'Etat de Tamil Nadu, à l'extrême sud du sous-continent, et dont est originaire Sofia Ashraf.

Sollicitée par  Nityanand Jayaraman, un ancien journaliste devenu activiste de l'écologie,  Sofia Ashraf s'est emparé d'un tube déjà existant, Anaconda, de la rappeuse américaine Nicki Minaj.

Tout le monde a une conscience, et je devais faire quelque chose

"Lorsque vous utilisez un air déjà populaire, les gens commencent à prêter attention aux paroles, ce qui était de la plus haute importance dans ce cas. Je n'ai pas très consciemment voulu devenir une rappeuse activiste sociale. Mais tout le monde a une conscience, et je savais que je devais faire quelque chose, surtout après avoir rencontré les personnes affectées par l'empoisonnement au mercure à Kodaikanal" confiait-elle au Guardian.

Orginaire du Tamil Nadu, là où se niche Kodaikanal, elle était doublement sensible à cette catastrophe. Au coeur de ces superbes et très touristiques montagnes qui culminent à plus de 2000 mètres au dessus de la mer, Unilever avait racheté une fort rentable usine de thermomètres à mercure, vendus en Inde mais aussi aux Etats-Unis et en Europe. Jusqu'à ce que les militants de Greenpeace découvrent la contamination des travailleurs de la fabrique mais aussi des terres environnantes. Les dirigeants de la branche indienne ont décliné toute responsabilité et ont refusé de décontaminer le site ou d'indemniser les victimes. L'affaire toujours en attente de décision judiciaire avait bien besoin d'un coup de pouce.

Kodaikanal, ses montagnes et son lac, un paradis pour touristes, mais pas pour les ouvriers d'Unilever, à l'extrême sud de l'Inde, dans l'Etat du Tamil Nadu
Kodaikanal, ses montagnes et son lac, un paradis pour touristes, mais pas pour les ouvriers d'Unilever, à l'extrême sud de l'Inde, dans l'Etat du Tamil Nadu
Wikicommons


Une semaine après sa diffusion sur youtube et autres réseaux sociaux, le clip de Sofia Ashraf avait déjà été vu près de 2 700 000 fois. Un succès qui a obligé Unilever a réagir enfin. Paulus Gerardus Josephus Maria Polman, le directeur général hollandais de Unilever est sorti du bois via son compte twitter : "Nous travaillons activement à une solution pour Kodai depuis plusieurs années déjà. Sommes déterminés à trouver une solution. Mais il faut tous les faits et faire attention à la falsification des émotions."
 


Les mots simples, directs et rythmés de Sofia Ashraf réussiront-ils à accélérer le mouvement ? Oui, si le feu de paille ne s'éteint pas aussi vite qu'il s'est enflammé… Pour l'heure la campagne se poursuit sur les réseaux sociaux, accompagnée du mot dièse #UnileverPollutes. Ci-dessous, une jeune Indienne écrit : "Cher Paul Poleman, écoutez vos travailleurs et essayez de laver vos mains du sang de Kodaikanal". Une photo accompagne ces quelques mots. Sur la pancarte d'un ancien travailleur de l'usine incriminée, on peut lire :  "Nous vous avons rendus riches. Et vous nous avez empoisonnés !"

                           Kodaikanal ne veut pas !

Texte de la pétition et paroles, traduites en en français, du clip "Kodaikanal don't want !" de Sofia Ashraf

"Unilever a répandu du mercure à Kodaikanal, empoisonnant les travailleurs et les forêts. Depuis 14 ans, Unilever n'a rien fait pour nettoyer la contamination ni pour dédommager ses employés et leurs familles, en dépit de leur affichage tonitruant autour de leur responsabilité sociale d'entreprise. Alors maintenant, Kodaikanal ne veut pas".

Kodaikanal ne veut pas, Kodaikanal ne veut pas se taire, tant que vous ne nous aurez pas dédommagés.
C'est l'histoire de la frustration des habitants de Kodaikanal, connue de nous comme la princesse des stations de montagne.
Unilever est venu et a laissé la dévastation
en exposant la terre à la contamination
Voilà l'histoire
Ils ont installé une usine thermomètre
Où les travailleurs manipulaient du mercure
Et ont abandonné les déchets dans un bois local
Et maintenant il y a des merdes toxiques
Et qu'en disent-ils ?
Que leur usine était sûre
Qu'ils ne croient pas un mot de ce que disent les ouvriers
Et le mercure ? Et l'empoisonnement
C'est une une vie de peur. Il y a des enfants qui souffrent
Il y a du poison dans le sol, vous ne parviendrez pas à nous enfumer
Votre nettoyage n'était que comédie, il y a du poison dans l'air
Vous n'avez rien rien rien fait
Kodaikanal ne veut pas, Kodaikanal ne veut pas se taire, tant que vous ne nous aurez pas dédommagés.

Unilever, nettoyez vos dégâts
Unilever, nettoyez vos dégâts
Unilever, nettoyez vos dégâts
C'est ça Unilever, nettoyez vos dégâts
Unilever se cache derrière ses sourires de dentifrice
Ils se lavent les mains de Kodaikanal avec leur savon
Il n'y a vraiment rien de juste ou de sympathique dans cette affaire
Mais ce qui est clair c'est que cette exposition prolongée au poison a tué nombre d'hommes
Des enfants sont nés déjà malades
L'environnement est toujours pollué
Et il y a toujours des merdes toxiques

Et qu'est ce qu'ils en disent ?
Que leur usine était sûre
Qu'ils ne croient pas un mot de ce que disent les ouvriers
Et le mercure ? Et l'empoisonnement
C'est une une vie de peur. Il y a des enfants qui souffrent
Il y a du poison dans le sol, vous ne parviendrez pas à nous enfumer
Votre nettoyage n'était que comédie, il y a du poison dans l'air
Vous n'avez rien rien rien fait
Kodaikanal ne veut pas, Kodaikanal ne veut pas se taire, tant que vous ne nous aurez pas dédommagés.