Terriennes

Quand Wikipedia s'engage pour les femmes sans pages

Wikipedia veut combler en retard sur les "entrées" femmes de son encyclopédie en ligne. Ici, des chercheures américaines avancent aussi sur le projet, en anglais, Wikipedia femmes et sciences
Wikipedia veut combler en retard sur les "entrées" femmes de son encyclopédie en ligne. Ici, des chercheures américaines avancent aussi sur le projet, en anglais, Wikipedia femmes et sciences
AP Photo/Steven Senne

Le projet de Wikipedia lancé à Genève, Suisse francophone, pour combler l'« écart de genre » sur l’encyclopédie en ligne s’installe au cœur de la francophonie.

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On les appelle « Women in Red » sur la Toile anglophone, « Sans PagEs » en francophonie : on leur flanque dans ce cas un E majuscule pour suggérer qu’il s’agit de personnalités de sexe féminin. Ce sont des femmes qui, dans un monde parfait, auraient leur biographie sur Wikipédia comme leurs homologues masculins. Le monde étant ce qu’il est, elles ne l’ont pas. Elles n’ont pour l’instant qu’une ligne en rouge: la couleur des choses à faire. La liste de leurs noms est une incitation à combler le « gender gap » (le « fossé entre les sexes »), en créant les pages manquantes et en faisant passer leurs identités du rouge au bleu : la couleur qui désigne sur Wikipédia les choses faites et les missions accomplies.

A retrouver dans Terriennes :

> Wikipedia, où sont les femmes ?

Pour avancer dans ce travail de rattrapage, le projet « Let’s Fill the Wikipedia Gender Gap » (« Comblons l’écart de genre sur Wikipédia ») a été lancé à Genève par le Bureau de l’égalité de l’Université. Rattrapage double, portant sur les contenus de l’encyclopédie, mais aussi sur la participation à sa rédaction: seules 10 à 15% des personnes qui y contribuent seraient des femmes. Bilan ? Entre septembre 2015 et juillet 2016, 86 biographies de femmes notoires, ayant œuvré en Suisse romande en tant qu’écrivaine, astrophysicienne, chorégraphe ou juge fédérale, ont été créés par 70 contributrices et par deux ou trois contributeurs.

Le rassemblement mondial de la communauté wikipédienne, tenu fin juin 2016 dans le village alpin d’Esino Lario en Italie, a classé l’initiative genevoise parmi les « projets les plus cools de l’année ». Et le « chapitre » français du mouvement wikipédien a programmé deux interventions de l’équipe romande lors de la première WikiConvention francophone, en août 2016 : l’une portera sur « Comment féminiser un village de Schtroumpfs » (titre emprunté au Temps, pour le plus grand ravissement de celui-ci), l’autre sur le langage épicène (c'est à dire avec des formes neutres, ndlr). Voyons un peu.

Des novices et des « bots »


« Lorsqu’on veut étoffer collectivement Wikipédia sur un sujet donné, on organise en général des edit-a-thons: des marathons contributifs qui attirent plutôt des contributeurs chevronnés. Nous avons travaillé, au contraire, avec des personnes débutantes, les accompagnant tout au long du processus », note Natacha Rault, responsable du projet. Première contrainte : la nature encyclopédique de l’ouvrage exige une forme d’écriture particulière. « Les néophytes font l’erreur d’adopter un ton non neutre, un style lyrique, un langage marketing ou une approche journalistique, c’est-à-dire avec un angle. Une biographie sur Wikipédia doit rester factuelle: il faut éviter adjectifs, interprétations, extrapolations et supputations. De plus, on ne peut pas faire du travail inédit, ce qui est difficile pour des universitaires qui ont l’habitude de créer du savoir. Wikipédia, c’est de la vulgarisation, il faut que l’information existe déjà quelque part et qu’on puisse renvoyer à des sources publiées. »

Une femme aura tendance à hésiter si elle a l’impression de ne pas maîtriser complètement un sujet. Un homme est parfois capable de créer une page en écrivant juste le titre
Natacha Rault

Natacha Rault, responsable du projet Sans PagEs à Genève
Natacha Rault, responsable du projet Sans PagEs à Genève
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En prime, les ateliers offrent « une sensibilisation à la ténacité: si on reçoit des commentaires agressifs de la part des membres de la communauté, comme cela arrive souvent lorsqu’on débute, on ne lâche pas ». Cela vaut surtout pour les contributrices : « Une femme aura tendance à hésiter si elle a l’impression de ne pas maîtriser complètement un sujet. Un homme (nous l’avons vu) est parfois capable de créer une page en écrivant juste le titre et d’en être satisfait: boum, page créée ! En réalité, si un article est fabriqué ainsi sur Wikipédia mais qu’il n’y a rien dedans, il est aussitôt supprimé par les bots, les programmes automatiques qui parcourent la plateforme pour corriger certaines erreurs flagrantes. »

Si « Le Temps » le fait…


Venons-en au langage épicène, c’est-à-dire, selon les termes de Wikipédia, « une règle d’écriture » qui « vise à rendre neutre le langage du point de vue du genre » et « à promouvoir l’égalité des sexes dans la rédaction ». Natacha Rault et son équipe abordent cela sous l’angle vernaculaire : celui des différentes langues régionales – suisses, wallonnes, africaines, québécoises… – qui composent la francophonie globale. « Jusqu’à présent, se basant sur une discussion qui a eu lieu il y a quelques années dans le Bistro (la page consacrée aux débats de fond), le Wikipédia francophone rejette le langage épicène : c’est le point de vue de l’Académie française qui prime. Notre argument consiste à dire que le langage épicène est utilisé ailleurs dans la francophonie et que ce n’est pas à l’Académie française de régir ce qui se passe sur Wikipédia. »

C’est ainsi que les 86 nouvelles biographies ajoutées à l’encyclopédie sont écrites sous une forme épicène : « En Suisse, ça se fait. Nous avons été regarder dans les archives du Temps: on voit qu’au fil du temps, la fréquence monte. Si des membres de la communauté Wikipédia contestent l’emploi d’un mot tel qu’écrivaine, on leur montre les sources: voilà, Le Temps l’a utilisé 50 fois au cours de la dernière année. »

« Je la suis devenue »


À côté des traits d’union (« les candidat-e-s »), des doubles désignations (« les collaboratrices et collaborateurs ») et de la quête des tournures unisexes qui « devient une sorte de contrainte poétique » aux yeux de Natacha Rault, le fait de féminiser les noms des professions, titres et fonctions renvoie, lui, à l’épaisseur historique de la langue. « Au Moyen Âge, les métiers se déclinaient au masculin et au féminin. Au XVIIIe siècle, des tournures telles que "J’étais née pour être sage et je la suis devenue", dans les Noces de Figaro, sont parfaitement admises. Ces formes disparaissent ensuite sous la poussée de l’Académie Française, qui masculinise la langue en considérant que le masculin est un principe supérieur, englobant le féminin. » Pour la petite histoire, « l’Académie française avait été créée en 1635 par Richelieu sur le modèle de ce qu’avait fait en Espagne le grammairien Antonio de Nebrija; dans les deux cas, ça allait de pair avec la colonisation: il s’agissait d’unifier par la langue les territoires conquis ». Deux siècles plus tard, « lorsque les féministes monteront au créneau, dans les années 1970, l’Académie fera un tour de passe-passe en sortant de son chapeau l’idée du masculin générique, qui hériterait du neutre latin et qui engloberait donc tout… »

Il y a du chemin à faire, mais on peut rester optimiste. « Je suis Française. Quand je suis arrivée à Genève et que j’ai commencé à travailler à l’université, bien que féministe, je trouvais que le langage avec des tirets, ce n’était pas beau. Mais ces arguments esthétiques traduisent en réalité des habitudes: dans la langue comme en peinture, les nouvelles formes paraissent souvent inesthétiques. Après, on s’habitue, on réfléchit, et on finit par changer d’avis. »

Article original paru dans Le Temps le 28 juillet 2016