Rahel Zegeye, domestique le jour, cinéaste et dramaturge la nuit

Chaque dimanche, Rahel, croyante, se rend à l’église pour la messe et dans un centre théologique pour répéter sa pièce de théâtre. Photo - Melinda Trochu
Chaque dimanche, Rahel, croyante, se rend à l’église pour la messe et dans un centre théologique pour répéter sa pièce de théâtre. Photo - Melinda Trochu

L'histoire de Rahel ressemble presque à un conte de fée. Sauf qu'elle ne doit qu'à elle même sa bonne fortune. Femme forte de 33 ans, Rahel Zegeye est un exemple pour ses compatriotes exilées comme elle au Liban. La jeune Ethiopienne est arrivée voilà quatorze ans pour rejoindre la cohorte d’employées de maison au pays du Cèdre. Mais Rahel n’est pas qu’une domestique, elle est aussi réalisatrice, auteure de pièce de théâtre et qui sait peut-être bientôt…  avocate. Rencontre roborative !

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Elles viennent de partout, Madagascar, Philippines, Ethiopie, Côte d’ivoire… pour rejoindre leur « Madame » et leur « Monsieur » et élever les petits Libanais. Les employées de maison au Liban dépendent du système « kefala » qui fait de leurs patrons leurs tuteurs, dont elles peuvent difficilement se séparer en cas d’abus et de violences, entrainant des morts chaque semaine, comme le montre un récent rapport de l'ONG Human Rights Watch.

Rahel Zegeye en sait quelque chose. « J’ai eu une mauvaise « Madame » pendant six ans, j’ai beaucoup pleuré… », se remémore-t-elle. « Je préparais tout le temps mon sac pour la quitter, nous avons eu beaucoup de disputes car elle ne voulait pas me payer. Je manquais de nourriture et je n’avais même pas d’argent pour m’acheter une bouteille d’eau. Je la suppliais de me payer… ».

Surmonter les peurs

Lorsque Rahel se retrouve à la rue pendant la guerre de 2006, abandonnée par sa patronne, une amie de son église lui conseille de travailler pour un « Monsieur ». Mais l’idée de vivre chez un homme célibataire ne plaît pas à la jeune femme : « Pendant une semaine je n’ai pas dormi… J’avais peur. » Par chance, Pierre Koutoujian, son nouveau patron, la prend sous son aile. « Il est devenu comme mon père. Il a même rencontré ma famille en Ethiopie. Je me sentirais mal maintenant de le laisser », raconte-t-elle avec émotion.

Grâce au soutien de Pierre et de ses amies, Rahel se lance dans la réalisation d’un film "Beirut" sur le sort des migrantes au Liban qu’elle autofinance et tourne pendant tous ses dimanches durant deux ans. Elle vient également d’écrire une pièce de théâtre sur la même thématique. Rahel, ravie, raconte : « Le gouvernement libanais m’a autorisée à jouer cette pièce et beaucoup de Libanais sont venu la voir, ça m’a vraiment fait plaisir. »

Chaque fin de semaine, Rahel accueille ses amies, domestiques elles aussi, dans sa chambre.
Chaque fin de semaine, Rahel accueille ses amies, domestiques elles aussi, dans sa chambre.
Mais pour Pierre, l’histoire n’est pas si rose : « Quand Rahel et ses amies éthiopiennes se sont présentées à l’entrée du campus de l’université américaine de Beyrouth pour la représentation, on ne les as pas laissées entrer… Il a fallu passer un coup de fil. » Car les préjugés liés à la couleur de peau ont la vie dure au Liban. Lorsque les gens croisent Rahel dans la rue, c’est la domestique qu’ils voient, pas la réalisatrice, dont le script de son prochain film est prêt, même si elle n’a pas l’argent pour le réaliser.

Se défendre et défendre les autres

Rahel est habituée aux défis. Le prochain : tenter sa chance en Allemagne pour étudier le droit et enfin prendre son envol. « Si je vivais en Ethiopie, j’aurais des responsabilités, des enfants… Mais au Liban, même si tu as 50 ans tu dépends d’un patron. Il n’y a pas de liberté ici. » L’éternelle battante, qui aide sans relâche les autres migrantes, respire une colère profonde contre le gouvernement libanais mais aussi contre l’Ethiopie « qui vend ses femmes ». « Nous sommes des êtres humains, pas des animaux ! On nous prend pour des machines. C’est pour ça que des filles se suicident », lance-t-elle.

Pourtant Rahel, profondément croyante, a foi en la nouvelle génération libanaise qui peut opérer « un changement rapide ». Attachée au Liban, « un pays spécial dont on parle dans la Bible », Rahel puise sa force dans le souvenir de son père, un capitaine de l’armée éthiopienne : « C’est un homme intègre qui m’a appris à être juste. Un jour, on m’a frappée dans la rue en Ethiopie. Quand je suis rentrée à la maison, mon père m’a frappée aussi… Parce que je ne m’étais pas révoltée contre mon agresseur. Cette leçon, je l’ai gardée. Mon père est mon exemple. »

Une émancipation racontée en quelques clichés