Terriennes

Rapport OXFAM : 90% des nouveaux milliardaires sont … des hommes

Sur 10 nouveaux milliardaires, 9 sont des hommes indique l'ONG britannique Oxfam dans son rapport intitulé "Récompenser le travail, pas la richesse" publié mi-janvier 2018.
Sur 10 nouveaux milliardaires, 9 sont des hommes indique l'ONG britannique Oxfam dans son rapport intitulé "Récompenser le travail, pas la richesse" publié mi-janvier 2018.
Crédit OCDE/David Parry

Ne devient pas milliardaire qui veut, enfin surtout pour celle qui le voudrait. Selon le rapport de l'ONG britannique OXFAM, un nouveau milliardaire apparait tous les deux jours. Sur les 2 043 milliardaires recensés aujourd’hui dans le monde, neuf sur dix sont des hommes.

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Les riches sont de plus en plus riches, mais les pauvres un peu moins pauvres ? Un constat aux allures de vraie fausse bonne nouvelle en tout cas du côté des femmes, car ce sont elles que l'on trouve toujours et encore au bas de l'échelle.

Pour le dénoncer, l’ONG britannique OXFAM sait manier l’art des chiffres et des comparaisons. Tout aussi choquantes les unes que les autres avec pour objectif celui de nous interpeller, nous et surtout ceux qui font partie de la minorité la plus riche de la planète, celle qui se retrouve cette semaine au sommet annuel mondial économique de Davos en Suisse.

Dans ce rapport intitulé "Récompenser le travail, pas la richesse", on apprend que 62 personnes (53 hommes, 8 femmes) sont aussi riches que la moitié des habitants de la planète, leur fortune a augmenté de 44% depuis 2010, celle des autres a chuté de 41%.

Ce boom incroyable équivaut à sept fois le montant qui permettrait de mettre fin à la pauvreté extrême dans le monde. 82 % des richesses créées dans le monde en 2017 ont bénéficié aux 1 % les plus riches, alors que la situation n'a pas évolué pour les 50 % les plus pauvres.

L’enquête publiée quelques jours avant la tenue du World Economic Forum (WEF), l’ONG nous explique qu’il ne faut que quatre jours au PDG de l’une des cinq premières marques mondiales de textile pour empocher ce qu’une ouvrière du secteur au Bangladesh mettra une vie entière à gagner.
 
« Les travailleuses et travailleurs pauvres s'échinent sur des tâches dangereuses et mal rémunérées pour alimenter l'extrême richesse d'une minorité. Les femmes occupent les postes les plus difficiles tandis que la quasi-totalité des grandes fortunes sont entre les mains d'hommes », peut-on lire.
 
La directrice exécutive d'Oxfam International, l’Ougandaise Winnie Byanyima s'est rendue cette semaine à Davos pour interpeller le ghota des plus riches de la planète, et pour leur dire que selon elle, « Le boom des milliardaires n'est pas le signe d'une économie prospère, mais un symptôme de l'échec du système économique ».
 
"On exploite les personnes qui fabriquent nos vêtements, qui assemblent nos téléphones portables et cultivent les aliments que nous mangeons, afin de garantir un approvisionnement constant en produits pas chers, mais aussi pour grossir les profits des entreprises et leurs riches investisseurs", a-t-elle aussi déclaré pour commenter les résultats de l'enquête menée par Oxfam.
 
En décembre 2017, en marge d'une conférence du FMI, la directrice lançait un appel, emprunt d'émotion et de colère, "Huit hommes, et pas une femme, détiennent à eux seuls autant de richesses que 8,6 milliards de personnes. Chaque soir une personne sur neuf s'endort la faim au ventre. Je suis en colère. Je ne peux pas accepter ces contradictions, que chacun se contente de dire il y a des vainqueurs et des perdants".

Les grandes marques de la confection mondiale pointées du doigt

Au Myanmar, où Oxfam œuvre auprès des jeunes ouvrières du textile qui confectionnent des vêtements pour les grands noms de la mode. Celles-ci sont rémunérées 4 dollars par jour, soit deux fois plus que le seuil d'extrême pauvreté. Pour cela, elles travaillent six ou sept jours par semaine, à raison de 11 heures par jour. Malgré tout ce temps passé au travail, elles peinent à répondre à leurs besoins élémentaires (nourriture, médicaments) et se retrouvent fréquemment endettées.

Pour le plus grand bénéfice des grandes marques. Comme le montre le dividende annuel versé par la société mère de la chaîne de magasins de vêtements Zara à Amancio Ortega (la quatrième plus grande fortune privée au monde), qui s'élève à environ 1,3 milliard d'euros. Même chose du côté de Stefan Persson, dont le père a fondé H&M, classé 43e rang du classement Forbes des personnes les plus riches du monde, il a récolté l’année dernière un dividende de 658 millions d’euros.  
 
Stefan Persson, fondateur de H&M à gauche, et Amancio Ortega, patron du groupe Zara à droite.
Stefan Persson, fondateur de H&M à gauche, et Amancio Ortega, patron du groupe Zara à droite.
Crédit AP Photo/Itsuo Inouye/Iago Lopez
Le rapport cite le cas d’Anju au Bangladesh. Rencontrée par OXFAM Australie, la jeune femme coud des vêtements destinés à l'exportation. Elle travaille jusqu'à 12 heures par jour, jusque tard dans la nuit. Il lui arrive souvent de sauter des repas par manque d'argent. Elle gagne un peu plus de 900 dollars par an.  

Autre témoignage, celui de Lan, couturière au Vietnam : « Lorsque je suis tombée enceinte, la direction m'a transférée dans l'entrepôt. Il y avait plein de boîtes de chaussures, que je devais étiqueter. Avec dedans de très belles chaussures idéales pour mon fils.J'aimerais les voir à ses pieds un jour, mais c'est impossible. Je sais qu'il en voudrait, je suis triste pour lui. Ce sont des chaussures vraiment belles. Mais mon salaire mensuel ne couvre même pas le prix d'une paire. »
 
Selon les experts consultés par l’ONG, « La revalorisation des salaires des 2,5 millions d'ouvrières et d'ouvriers de la confection vietnamien.ne.s à un niveau décent coûterait 2,2 milliards de dollars chaque année. Cela équivaut à un tiers des sommes versées aux actionnaires par les cinq plus grandes entreprises du secteur de la confection ».
 
Dans le monde, les hommes possèdent davantage de terres, d'actions et d'autres actifs que les femmes.
Rapport Oxfam
Le rapport pointe aussi les inégalités économiques  entre les femmes et les hommes, qui restent étroitement liées : « Alors que, dans la plupart des pays, l'écart salarial entre les femmes et les hommes a fait l'objet d'une plus grande attention, les écarts de richesses entre les femmes et les hommes sont généralement encore plus importants. Dans le monde, les hommes possèdent davantage de terres, d'actions et d'autres actifs que les femmes; à travail égal, les hommes gagnent davantage que les femmes, et les hommes sont plus nombreux dans les emplois plus prestigieux et mieux rémunérés. »
 
Des inégalités encore plus frappantes quand il s'agit de travail temporaire ou précaire, la norme dans bien des pays en développement, phénomène qui s'intensifie dans les nations riches. Les employé.e.s temporaires ont des salaires plus bas, moins de droits et bénéficient d'un accès réduit à la protection sociale. Ces emplois sont le plus souvent occupés par des femmes et des jeunes.
 
D'après l'OIT, plus de 2,78 millions de travailleuses et de travailleurs meurent chaque année des suites d'un accident du travail ou de maladies professionnelles, soit 1 personne toutes les 11 secondes.
Partout dans le monde, les femmes au travail sont souvent victimes de graves blessures, mettent en péril leur santé ou sont exposées à des violences sexuelles sur leur lieu de travail, nous dit aussi le rapport. « Le personnel hôtelier interrogé par Oxfam en République dominicaine, au Canada et en Thaïlande a signalé des cas réguliers d'agressions ou de harcèlement sexuels perpétrés par des clients masculins. Il est également sujet à des problèmes de santé liés à la manipulation de substances chimiques contenues dans les produits de nettoyage. »
 
 Le harcèlement sexuel est monnaie courante dans ce type de travail. Au moins 90 % des employées sont harcelées par des clients ou par les propriétaires. La justice est du côté des entreprises. Extrait rapport OXFAM
Les enquêteurs d’OXFAM rapportent ce témoignage, celui de Myint, femme de ménage immigrée. Elle travaille dans un hôtel en Thaïlande, victime de harcèlement sexuel par des clients, ses patrons l’incitent à accepter la situation au risque de perdre son emploi.

"Pause pipi" interdite

Autre exemple de violence subie au travail par les femmes, « Au Bangladesh, de nombreuses jeunes femmes travaillant dans des usines de confection souffrent d'infections urinaires à répétition parce qu'elles ne sont pas autorisées à se rendre aux toilettes. »
Une enquête menée aux Etats-Unis en 2016 par Oxfam auprès du personnel travaillant dans la transformation des volailles aux États-Unis avait déjà révélé qu'une partie de la main-d'oeuvre portait des couches, pour pallier à l'interdiction de "pause pipi".
 
J'avais honte de leur dire que je devais changer ma couche.
Dolores, Arkansas
Dolores, ancienne employée dans une usine de transformation de volailles dans l'Arkansas, témoigne aujourd'hui : « C'était totalement dévalorisant. Nous arrivions à 5 heures du matin et travaillions jusqu'à 11 ou 12 heures sans aller aux toilettes. J'avais honte de leur dire que je devais changer ma couche ».

Pour Oxfam, les ouvrières se retrouvent "tout en bas de la pyramide". « Dans le monde entier, les femmes gagnent moins que les hommes et elles sont sur-représentées dans les emplois les moins bien payés et les plus précaires », constate Winnie Byanyima .
 
« 9 milliardaires sur 10 sont des hommes. Les femmes ont fourni 10 billions (mille milliards) de dollars en soins non rémunérés tandis que les fortunes des milliardaires ont augmenté de 762 milliards de dollars l'an dernier. 1% possède plus de richesse que tout le reste de l'humanité » , pointe cette internaute.

Sur cette question des soins non rémunérés, nous avons joint Erik Van Mele, chargé de plaidoyer politique sur les inégalités chez Oxfam Belgique. Il estime que « Nous, les hommes, devrions partager à part égale ces tâches, cela rééquilibrerait la répartition du travail non rémunéré. Ce sont 10 mille milliards de dollars de soins, en quasi totalité effectués par les femmes, pour les enfants ou les personnes âgées, non rétribués qui ne sont pas comptabilisés dans le produit intérieur brut des pays. Ce n'est pas valorisé !  »
 
L'ONG lance un appel aux dirigeants réunis à Davos pour que « l'économie fonctionne pour tous et pas uniquement pour une riche minorité ». Elle préconise la limitation des dividendes pour les actionnaires et les dirigeants d'entreprises, la fin de "la brèche salariale" entre hommes et femmes, ainsi que la lutte contre l'évasion fiscale.

Ce sondage a été réalisé pour Oxfam auprès de 70.000 personnes représentatives d'un quart de la population mondiale, dans dix pays : en Inde, au Nigeria, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Mexique, en Afrique du Sud, en Espagne, au Maroc, aux Pays-Bas et au Danemark.
 
Isabelle Guérin, directrice de recherches CESSMA à Paris.
Isabelle Guérin, directrice de recherches CESSMA à Paris.
Crédit Cessma
Isabelle Guerin, directrice de recherches au CESSMA (Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques, à Paris) et co-auteure de plusieurs ouvrages collectifs Sous le développement, le genre. Editions IRD (2015) et aussi de Femmes et économie solidaire Editions La Découverte (2003), a répondu aux questions de Terriennes, depuis l'Inde où elle est en mission pour quelques jours.

Terriennes : Etes-vous surprise par les résultats de cette enquête d'Oxfam, montrant que les femmes sont toujours les moins biens loties concernant la répartition des richesses mondiales ?

Isabelle Guerin :  Le résultat de cette enquête, concernant les femmes n’est pas surprenant et je reste d’ailleurs très pessimiste, car les barrières restent nombreuses. Ce qui se passe au bas de la pyramide est valable à tous les échelons de la pyramide, c’est systématiquement la même chose. La question du pouvoir est le nœud du problème, elle transpire dans toutes les stades de la vie quotidienne, et elle est intériorisée par les deux camps, les dominants comme les dominés.

Il y a un entremêlement entre les dimensions sociales, symboliques et économiques, qui sont les plus difficiles à modifier. Il y a tellement à faire encore pour faire changer les mentalités. Ne serait-ce que sur le plan de l’éducation. Voyez les réactions d'hostilité en France quand il a été question d'introduire des cours de genre à l'école. Cela dit, quand on voit les politiques de développement menées depuis 30 ans, pour l'éducation des petites filles, pour moi le bilan est assez catastrophique, voir tout cet argent consacré à ces politiques, pour un résultat somme toute assez décevant. C’est en tout cas mon point de vue, je ressens une certaine désillusion. Et puis, les résistances persistent. Il n’y a qu’à voir pour citer un exemple la Banque mondiale, quand vous voyez qu’en son sein, les femmes sont encore peu présentes, quelles politiques peut mener sur le terrain une organisation dans laquelle les hommes sont largement majoritaires pour favoriser les femmes ou les petites filles ou pour porter la bonne parole sur les questions de genre ?!

Il y a aussi des résistances dans les pays du sud, et parfois venant des femmes elles-mêmes, sur l’émancipation féminine présentée comme le bon exemple à suivre, mais encore une fois dictée par le nord.


Terriennes :  pourtant de nombreuses études tendent à démontrer que plus d'enrichissement des femmes serait bénéfique pour les marchés, l'économie et qu'il profiterait à tous ?

Isabelle Guérin : Cet argument revient encore et encore. Il y a selon moi une certaine perversité dans cet argument. Utiliser les businesskeys (enjeux commerciaux ndlr) pour lutter contre les inégalités entre les genres me semble un peu pernicieux. Pourquoi autant de résistance alors qu’on aurait tout à y gagner ? Admettons que ce soit vrai, je reste convaincue qu'il y a une absence de volonté politique forte, prenez n’importe quel type de politique publique, les femmes restent considérées comme une variable d’ajustement dans la plupart des cas, parce que ça sert la société, parce que ça relève de l’interêt général.

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