Regards croisés sur les "révolutions" arabes

<p>Des Egyptiens manifestent devant le ministère de l'Intérieur, le 29 janvier 2015, en brandissant des images de la militante Shaimaa el-Sabagh, tuée lors d'une marche célébrant l'anniversaire de la révolution dans le pays. </p>

Des Egyptiens manifestent devant le ministère de l'Intérieur, le 29 janvier 2015, en brandissant des images de la militante Shaimaa el-Sabagh, tuée lors d'une marche célébrant l'anniversaire de la révolution dans le pays. 

©AP Photo/Amr Nabi

Que retient-on de ces "révolutions", de ces "printemps", quatre ans après les soulèvements de 2011 ? Quels rôles ont tenu les femmes ? Quels impacts ont eu ces événements sur leurs vies ? Pour y répondre, Camille Leprince a créé son projet "Ma Joconde, ma Guernica, mon Amour". Sur Terriennes, elle nous offre les regards croisés de femmes témoins, militantes, artistes de part et d’autre de la Méditerranée. Toutes gardiennes de mémoire. Entretien.

dans

Qu’est-ce qui vous a amené à réaliser ce projet « Ma Joconde, ma Guernica, mon Amour » qui sera publié régulièrement sur Terriennes sous forme de série d’interviews croisées sur ce qu’il reste des révolutions arabes ? 

Le principal élément déclencheur a été la mort de Shaima al-Sabagh, assassinée en Egypte, en janvier dernier. On la connaît comme militante de gauche des droits sociaux mais elle était aussi une femme passionnée de danse et très érudite sur les danses traditionnelles de sa région d’origine Alexandrie. 

La force de cette image d’elle, dans les bras d’un ami, couverte de sang, m’a beaucoup interrogée parce qu’elle a ensuite été beaucoup reprise par des artistes égyptiens qui en ont fait une icône. Je me suis rendue compte qu’il y avait un certain nombre d’images de femmes symboliques de ce qu’il se passait dans le monde arabe post-révolution. 

Cela m’interrogeait sur le fait que dans le grand public et les médias généralistes, on ne retenait de ce qu’il se passait depuis les révolutions presque uniquement des images d’émeutiers, de barbus en Kalachnikov, de soldats, de dictateurs, … Finalement, ce sont beaucoup de stéréotypes masculins.

Aujourd’hui, je me disais que pour proposer une autre représentation du monde arabe-musulman et des lendemains des révolutions, il était intéressant de travailler sur des images et des parcours de femmes. Donner à voir leur expérience dans les révolutions et après. C’est ce qui a un peu déclencher cette envie de réaliser ces interviews croisées. 

Je ne voulais pas non plus tomber dans une surenchère où une représentation de la femme qui pouvait être caricaturale. Je montre des femmes qui ne sont pas des victimes. Je ne voulais pas tomber dans cette imagerie parfois devenue un peu orientaliste où l’on montre les femmes dans la beauté de leur souffrance, entre la madone et la mère martyre ou alors l’image d’héroïne. 

J’ai essayé de trouver un juste milieu dans ces représentations de la femme et d’en montrer toute la complexité au travers de leurs parcours. 

Pourquoi ce titre : « Ma Joconde, ma Guernica, mon Amour » ?

J’ai donné ce titre parce que quand Shaima al-Sabagh a été assassinée pour avoir voulu commémorer justement l’anniversaire de la révolution égyptienne - ce qui a été interdit par le régime actuel - un écrivain algérien Kamel Daoud a écrit un hommage à cette femme qui s’intitulait « Ma Joconde, mon amour, ma Guernica ». Cela a fait naître en moi un sentiment d’universalité. D’autres gens passés par des révolutions avortées et des guerres civiles pouvaient se reconnaître dans cette femme et voulaient lui rendre hommage. 

Pourquoi avoir choisi des femmes pour témoigner de ce qu’il reste de ces révolutions ? Que pouvaient-elles dire de plus que des hommes ? 

J’avais l’idée de casser ces représentations stéréotypées du monde arabe. On a une vision qui n’est pas très nuancée et qui tourne beaucoup autour de stéréotypes machistes et de femmes que l’on pense souvent invisibles. 

En dehors des périodes de conflits où l’on voit des héroïnes ou des amazones, émergées,  souvent je trouve que, vu d’Occident, on s’interroge peu sur la réalité de l’expérience des femmes de l’autre côté de la Méditerranée. 

Mon intuition c’est qu’on lit ce qu’il se passe là-bas à l’aune de notre vision des choses et de notre propre questionnement en France. Sur le voile, sur la place de la femme musulmane dans la société, je pense qu’il y a plein de malentendus qui participent à rendre les femmes invisibles. En tant que féministe, c’est important pour moi de ne pas tomber ni dans un relativisme culturel, ni dans une vision laïcarde caricaturale. 

Les femmes ont plein de choses à dire sur ce que les révolutions ont fait bouger dans le cadre privé, familial et intime. Il y a aussi la question de leur place dans la sphère publique. Cela me paraissait important de montrer les femmes en tant qu’actrices du changement politique dans l’espace publique. 

Quand on les a vu au moment des révolutions, on s’en est presque étonnés. Il ne faut pas s’en étonner. Il faut plutôt questionner la richesse de cet engagement et quelle est leur place et quel est leur rapport aux hommes dans cet engagement ? En fait c’est la question du genre dans cette période de transition qui m’intéressait. 

Comment avez-vous choisi les témoins et les pays ? 

J’ai choisi des pays sur lesquels j’ai travaillé dans le domaine de la solidarité internationale. Ce sont aussi des pays qui me permettaient d’incarner au mieux le questionnements du genre en période de crise, de transition, de révolution. 

Cette série d’interviews commence par l’Algérie. C’est une manière de rappeler pourquoi aujourd’hui on en est là dans ce pays. Pour rappeler aussi que c’est une forme de cas d’école. Ce que mis à part les spécialistes, on a tendance à oublier. Puis, je me suis intéressée à la Tunisie, à l’Egypte, la Syrie jusqu’au Kurdistan. L’actualité m’amènera peut-être à revoir mes choix. 

J’ai aussi choisi des pays où je savais que je pouvais trouver à la fois des femmes-témoins d’un engagement particulier tout en travaillant autour de poèmes mis en musique dans des portfolios. Ce qui m’intéressait c’était de pouvoir toucher à la fois à la politique, au social, au sociétal mais aussi l’artistique. 

Pour l’Algérie, j’ai choisi la poétesse Habiba Djahnine parce qu’elle représente à la fois une figure féministe et artiste. Et puis elle a vécu les années 1990 à la fois comme militante mais aussi dans sa chair puisque sa soeur été assassinée. Aujourd’hui, son poème incarne bien cette question de la sortie de la sidération et d’une possible reconstruction. 

D’un autre côté pour introduire cet effet miroir entre des femmes d’ici et de là-bas, j’ai choisi En France, Solenn Mabo, une jeune historienne qui travaille sur les femmes dans la révolution française. Je trouvais que c’était un moyen de sensibiliser un public français francophone à ce qu’il se passe dans le monde arabe actuellement en partant de nous, pour questionner ce qu’il s’est passé en France : comment les femmes ont été engagées, est-ce que leur engagement a été rendu visible dans la révolution française ? 

En partant de cela, je me suis dit que ça aidera peut être des gens pour qui ce qu’il s’est passé dans le monde arabe est très loin. Au début des révolutions, je vivais en Algérie, et tout le monde me questionnait en tant que Française, me demandait mon avis : est-ce que je pensais que ces révolutions étaient similaires à la révolution française. 

>> Lisez le premier volet de cette série « Ma Joconde, ma Guernica, mon Amour »  intitulé « Algérie, deux femmes gardiennes de mémoire ».

>> La page Facebook du projet de Camille Leprince