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Rencontre : Sandra Muller par qui #BalanceTonPorc est arrivé, l'une de celles qui ont fait 2017

Sandra Muller, celle par qui #BalanceTonPorc est arrivé, à Manhattan en décembre 2017
Sandra Muller, celle par qui #BalanceTonPorc est arrivé, à Manhattan en décembre 2017
(c) Charlotte Oberti

C'est à Sandra Muller que l'on doit le mot dièse #BalanceTonPorc. Elle fait partie des personnalités de l’année 2017 honorées par le magazine américain Time. Une reconnaissance inattendue pour cette journaliste, qui aimerait que la France bouge aussi vite que les Etats-Unis, où elle vit, dans la lutte contre le harcèlement sexuel. Mais qui refuse le féminisme. Rencontre paradoxale à Manhattan.

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L’espace de cinq minutes, assise au comptoir d’un café dans le nord de Manhattan, Sandra Muller pianote sur son téléphone, répond à un appel, à des mails, part fumer une cigarette, revient, envoie des SMS. Il est 15h heure de New York, c’est l’heure du bouclage du magazine qu’elle dirige, “La lettre de l’audiovisuel”. Cette Française, qui vit aux Etats-Unis depuis un peu plus de quatre ans, va à la vitesse new-yorkaise. “C’est ce que j’aime ici, le côté action réaction. On ne réfléchit pas trop longtemps avant d’agir, ça va vite, ça me correspond bien.

Il y a deux mois, alors qu’éclatait l’affaire Harvey Weinstein, elle n’a pas réfléchi à deux fois avant de tweeter, après une discussion au téléphone avec une amie : "#balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends". Peu avant, elle avait partagé sa propre expérience, racontant qu’un patron d’une chaîne de télévision française s’était permis de lui dire, quelques années plus tôt : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ». 
Voici les deux messages, le général et le personnel, qu'elles avaient postés le 13 octobre 2017, mettant le feu aux poudres :

Faire bouger la France

Sandra Muller a été inspirée par le “courage" des actrices de Hollywood qui prenaient alors la parole, “malgré leur statut souvent précaire dans cette industrie”. Deux mois plus tard, cette journaliste quadragénaire est présente au côté de certaines de ces stars américaines, dont Ashley Judd, Alyssa Milano et Rose McGowan, dans les colonnes du Time. Ces “briseuses de silence” ont été nommées par le magazine “personnalités de l’année 2017”. “C’est une reconnaissance inattendue”, admet Sandra, qui a été totalement submergée par l’ampleur du mouvement et les demandes d’interview.
Moi, j’ai écrit 14 lettres : balance ton porc. J’ai créé un canal et ce sont celles et ceux qui ont témoigné qui ont créé le mouvement. Ce qui est super, c’est que dorénavant on prend plus facilement les femmes au sérieux. On écoute davantage les victimes. Et c’est la même chose pour moi. Quand je parle on m’écoute maintenant alors qu’avant, quand je parlais, on ne m’écoutait pas.
 
C'est très mal vu de dénoncer quelqu'un en France. On y est encore traumatisé par Vichy
Sandra Muller
En deux mois d’existence, le hashtag a donné lieu à 675 000 messages sur les réseaux sociaux, précise Sandra Muller qui surveille les statistiques de la plateforme de veille des réseaux sociaux Visibrain. “En grande partie, ce sont des témoignages. Il y a aussi des messages de soutien et quelques trolls. Je pensais que l’engouement pour #BalanceTonPorc allait se calmer mais non. On en est encore à 12 000 messages par jour.

Toutefois, l’ampleur du mouvement anti-harcèlement sexuel en France est loin d’arriver à la cheville de celui des Etats-Unis, avec le #MeToo, où une avalanche de dénonciations secoue le monde médiatico-politique depuis début octobre. “Ici, il y a quasiment un homme qui tombe par jour”, observe Sandra Muller.

Depuis l’éclatement du scandale Harvey Weinstein, le 5 octobre 2017, 47 hommes très médiatisés des Etats-Unis ont été licenciés ou ont été contraints de démissionner après avoir été accusés de comportements sexuels inappropriés, selon un décompte établi par le New York Times. Vingt-six autres hommes de premier plan ont par ailleurs été suspendus temporairement de leurs fonctions. (L'un d'entre eux sera réintégré. Le correspondant vedette du New York Times à la Maison Blanche, Glenn Thrush, reprend donc le chemin du  journal, mais pas au même poste après enquête sur des accusations de harcèlement sexuel, dont les conclusions indiquent, selon le quotidien, qu'"il ne mérite pas d'être licencié").

La dénonciation, plutôt que la délation, une nuance peu évidente 

En France, les choses sont plus lentes, commente Sandra Muller. On réfléchit beaucoup, on intellectualise, et on met du temps à agir. Et pourtant, la société est plus machiste en France qu’aux Etats-Unis, donc il y aurait de quoi faire. Pour l’instant, Emmanuel Macron a annoncé des mesures. La culture populaire s’empare petit à petit du thème : des vidéos, comme le clip du rappeur Vin’S, apparaissent. Tout ça, c’est bien, mais en ce qui concerne les dénonciations, c'est beaucoup plus compliqué en France qu'aux Etats-Unis. C'est très mal vu de dénoncer quelqu'un en France.

Un point de vue qui fut exprimé en France par le ministre de l'Economie, et dans lequel se sont retrouvés des citoyens mais aussi des citoyennes : 
Pour Sandra Muller, la dénonciation, contrairement à la délation, est pourtant quelque chose de positif. “A New York, après la tentative d’attentat du 11 décembre, la première réaction de la police a été de demander aux gens ‘Si vous avez vu quelque chose, dites quelque chose.’ En France, je crois qu’on est encore traumatisés par Vichy.
 
Je ne suis pas féministe. Je n'aime pas ce mot
Sandra Muller 
Même à des milliers de kilomètres de son pays natal, Sandra Muller garde les yeux rivés sur l'Hexagone. Elle voudrait trouver un moyen de répondre de façon constructive aux témoignages, parfois durs, qu’elle reçoit. “J’aimerais créer une association pour accompagner les victimes quand elles sont plusieurs, afin de les aider à porter plainte et éventuellement mettre en place un système de partage de frais d’avocat”, dit-elle. “Mais je ne suis pas sur place en France donc c’est compliqué.

Quant à l’option de rejoindre une association déjà existante, cela ne la convainc pas. “Je voudrais rester apolitique”, précise-t-elle. De plus, celle qui a contribué à faire émerger un mouvement de libération de la parole des femmes indique ne pas se retrouver dans les organisations féministes, dont certaines sont trop violentes selon elle. “Je sais que ça ne plaît pas que je dise ça mais je ne suis pas féministe, je n’aime pas ce mot. Pour moi, il suppose une opposition entre les hommes et les femmes qui me dérange", estime-t-elle. "Il faudrait inventer un autre terme.