Condition féminine : attention, réparations en cours !

La brune, Fanny Atlan, et la blonde Corinne Merle, en pleine reconstruction sur scène.
La brune, Fanny Atlan, et la blonde Corinne Merle, en pleine reconstruction sur scène.
©Lineka

Deux comédiennes incarnent sur scène l'histoire des femmes, de toutes les femmes. De pensées graves en réparties désopilantes et témoignages émouvants, Fanny Atlan et Corinne Merle proposent un concentré réparateur de Women Power.

dans
C'est en cuisine que les spectateurs sont invités à reconstruire la condition féminine. Deux chantiers sont en cours : tout en découpant et préparant les légumes d'une ratatouille à partager avec le public à la fin du spectacle, Antoinette et Cathy décortiquent et accommodent à leur sauce les ingrédients de la condition féminine. Résultat : un état des lieux salutaire du chantier, ou plutôt des multiples chantiers du féminisme. Car "les dominants ne renoncent jamais de bon gré à leurs privilèges," nous rappelle le spectacle. Et c'est pour cela qu'il faut continuer à se battre, à réparer, à se réparer.
 
Droit à l'avortement et à la contraception, égalité femmes-hommes en politique ou dans le monde du travail, viol et violences conjugales, ambitions, maternité, éducation... Balayant tout le spectre de la condition féminine, ou presque, les thèmes abordés s'emboîtent dans un kaléidoscope de réflexions intimes et de textes phares du féminisme signés Christine Delphy, Viriginie Despentes, Benoîte Groult, Gisèle Halimi ou Luc Frémiot, émaillés d'extraits de film, comme Une affaire de femmes de Chabrol, et de chansons, telle Rimes féminines par la chanteuse Juliette, de témoignages dans lesquels toute femme se reconnaît, ou reconnaît au moins une partie d’elle-même et de son vécu. Le tout saupoudré de quelques chiffres éloquents et de cinglantes contre-vérités distillées par petites touches avec une fausse naïveté teintée d’autodérision. Les répliques sont savoureuses, l’ambiance bon enfant et l’humour des actrices salvateur. Très différentes physiquement, les deux femmes le sont aussi dans leur féminisme : Catherine, la blonde aux cheveux longs, viscérale et spontanée, met le front haut les pieds dans le plat ; Antoinette, la brune aux cheveux courts intello et prudente à outrance, se départit difficilement de faux air de s’excuser d’être une femme. Ce que toutes ont en commun, c’est de vouloir être libres.

Les femmes travaillent plus…

Le bilan est nuancé, annonce, Antoinette, la mine effarouchée. Et citant la sociologue Christine Delphy, l’intello prudente d’expliquer : « Nous avons assisté (…) à l’entrée des femmes dans des professions qui leur ont été jusque la` interdites, et je prends au hasard deux exemples, députée et conductrice d’autobus.
 Alors, c’était des professions où les femmes n’étaient pas, n’avaient pas le droit d’aller, et ce n’est pas pour les députées que c’était le plus difficile, parce que on savait depuis longtemps que les femmes pouvaient parler, mais jusqu’à récemment, tout le monde était persuadé qu’elles n’arriveraient jamais à atteindre les pédales, avec leurs petites jambes !
 Donc, si les mentalités étaient restées aussi rétrogrades eh bien nous aurions normalement beaucoup de femmes députées et peu de femmes conductrices !
 Oh miracle c’est le contraire ! » De fait, les femmes ne sont représentées qu’à 27% à l’Assemblée Nationale.

La femme, un homme japonais

D’un côté, les femmes travaillent plus, mais de l’autre, elles travaillent plus… Un paradoxe expliqué par A + B à tous les non-scientifiques dans le public, et qui amène les comédiennes à interpeler le public : "Saviez-vous, messieurs, que vous êtes mariés à un homme japonais ?" Ce sont les statistiques qui l'affirment, car comme les Nippons de sexe masculin, les femmes travaillent 72 heures par semaine ! Et pourtant, elles restent moins bien payées que les hommes et occupent 80 % des emplois à temps partiel…

Impouvoir, misogynie d'appoint, fémellitude et phallicité

Autant de termes "savants" du féminisme que démythifient les comédiennes avec humour pour mieux pointer la réalité : le pouvoir des hommes est toujours là, même s'il ne s'impose plus avec l'évidence d'une loi naturelle. Mais il revient parfois à la charge à la force des poings, énoncent avec gravité les comédiennes. Et les témoignages de viols et de violences de ramener le public aux réalités que personnes ne veut voir.

Ces femmes que personne ne regarde, que personne n’écoute…


"Parce que comme on l’a entendu tout au long de cette audience, lorsque la porte est fermée, on ne sait pas ce qui se passe derrière. Mais la vraie question, c’est de savoir si l’on a envie de savoir ce qui se passe. Si l’on a envie d’écouter le bruit des meubles que l’on renverse, des coups qui font mal, des claques qui sonnent et des enfants qui pleurent. Ici, dans les cours d’assises, on connaît bien les 'auteurs' des violences conjugales. De leurs victimes, on n’a le plus souvent qu’une image, celle d’un corps de femme sur une table d’autopsie, » plaidait Luc Frémiot en 2012.

Marcher sur la tête

Allier le tragique et le comique, le banal et l’historique pour dresser un état des lieux de la condition féminine est une idée jaillie du travail de fusion des deux actrices : "Quand l'une était en panne d'idée, c'est l'autre qui rebondissait, aussi bien dans l'écriture que dans le montage des textes et dans la mise en scène. Un peu comme dans le spectacle..." se souvient Fanny Atlan.
 
Voici des années que Corinne Merle produit des spectacles de créatrices et organise le festival féminin itinérant : « En accompagnant la diffusion de ces spectacles de femmes auprès des programmateurs, en majorité des hommes, j’en ai eu assez d’entendre toujours la même réponse : ‘très intéressant, mais il faudrait l’intégrer dans une programmation particulière, car cela traite de problèmes particuliers.’ Quand une femme crée, elle doit attendre le mois de Mars pour être programmée ! Les hommes, eux, peuvent parler de tout ou de rien sans se retrouver cantonnés à une programmation spécifique. Comme si l’homme était le genre humain ! » Et pourtant le public de théâtre n’est-il pas en majorité féminin ? « C’est là que l’on marche sur la tête ! » lance Corinne dans un éclat de rire.

©lineka

De l’humour, il en faut une bonne dose quand on est femme et que l’on chausse les lunettes de l’égalité : « Je vois des manquements partout, dit Corinne, des différences inacceptables, omniprésentes. » Mais comme on peut être féministe sans être hystérique ni anti-hommes, et se faire aussi les ongles en préparant la cuisine, les comédiennes ont voulu jouer cette carte-là : « L’humour est un outil de communication et ça fait du bien. Ce sont les textes de Christine Delphy sur l’égalité des genres qui nous ont donné le fil conducteur du spectacle. » Résultat : un état des lieux de la condition féminine dédramatisé, sans explication de texte, qui touche aussi les hommes. « Les jeunes sont presque les plus enthousiastes, les plus touchés de ne plus se sentier exclus de cette problématique, constate Corinne. » Car une fois le rideau tombé, les comédiennes convient le public à partager leurs impressions et la ratatouille mitonnée sur scène. « On a des retours très forts du public, raconte Fanny Atlan. Parfois même au prix de scènes de ménages entre Monsieur qui pense que les choses ont bien avancées, alors que Madame n'en est pas si sûre !"

Chantier inachevé

« Jeunes, les comédiennes sont tout de suite cataloguées, raconte Corinne. Blonde et un peu gironde comme j’étais, j’avais tout le temps des rôles de soubrettes. Moi, je voulais être tragédienne ! A vingt ans, je m’énervais déjà qu’on me demande de dénuder ma poitrine. Et puis plus elles prennent de l’âge, moins les comédiennes ont de travail. Après 40 ans, c’est très très dur, même pour les stars… »

« En matière de féminisme, la tentation est grande de reléguer au grenier comme étant d’un autre temps un chantier qui reste inachevé, soit de tout recommencer à zéro. Pourquoi ? s’exclame Corinne. Tous ces textes existent déjà, qui font entendre la voix des femmes. » Et commencer son spectacle avec la plaidoirie de Gisèle Halimi au procès de Bobigny en 1972, pour finir avec le réquisitoire de Luc Frémiot, un avocat général qui défend une femme en 2012, si cela, ce n’est pas une réparation magistrale ! 

 
Après Avignon et Paris, Réparations en cours continue sa tournée : « Jouer me répare tous les jours, » confie Corinne. Les représentations et ses textes, disponibles sur le site du spectacle, se destinent aussi à des fins pédagogiques pour, à la faveur d'une forme abordable et humoristique, aller susciter le débat dans les collèges, les lycées, les écoles des métiers. Après des représentations au festival d’Avignon et à Paris, entre autres, Fanny Atlan et Corinne Merle espèrent ne pas avoir à attendre le 8 mars pour être à nouveau programmées…