Rififi chez les Femen : Amina Sboui/Tyler claque la porte pour cause d'islamophobie du mouvement

Amina Sbouï/Tyler, le 1er août 2013, à sa sortie du Tribunal de Sousse (au Sud de Tunis) - AFP
Amina Sbouï/Tyler, le 1er août 2013, à sa sortie du Tribunal de Sousse (au Sud de Tunis) - AFP

Quand elles ne s'avancent pas seins nus dans les rues de Kiev, Paris, Londres ou Tunis, ou qu'elles ne sont font pas tabasser par des nervis ukrainiens, même quand elles sont en vacances, les Femen brassent toujours du vent. Le dernier remous est venu de Tunisie avec la défection cinglante, annoncée dans le Huffington Post, de la jeune Amina Sbouï/Tyler. La jeune activiste tunisienne qui a fait la Une au Maghreb et en Europe accuse le mouvement d'islamophobie. Le groupe installé à Paris l'avait pourtant soutenue de toutes ses forces, jusqu'à expérimenter les prisons de Tunis pour trois de ses membres.

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"Je ne veux pas que mon nom soit associé à une organisation islamophobe. Je n'ai pas apprécié l'action où les filles criaient 'Amina Akbar, Femen Akbar' (une parodie de prière, ndlr) devant l'ambassade de Tunisie en France, ou quand elles ont brûlé le drapeau du Tawhid (dogme fondamental de l'islam, ndlr) devant la mosquée de Paris ! Cela a touché beaucoup de musulmans et beaucoup de mes proches. Il faut respecter la religion de chacun. ". Moins d'un mois après sa sortie de prison, le 1er août 2013, alors qu'elle était poursuivie pour avoir tagué le nom de l'organisation féministe franco ukrainienne sur le muret du mur d'un cimetière de Kairouan, Amina Sbouï/Tyler (les deux noms qu'elle utilise comme activiste) semble bien peu reconnaissante aux militantes qui l'ont soutenue jusqu'à expérimenter la détention à Tunis. Dans l'entretien qu'elle accorde à l'édition maghrébine du Huffington Post, il est un peu difficile de suivre les méandres de son raisonnement.

Si l'on peut partager ses réticences face aux anathèmes, parfois extrêmes, proférés par les Femen à l'encontre de l'Islam, mais aussi du catholicisme ou de l'orthodoxie, on a du mal à la suivre lorsqu'elle s'interroge ainsi : "Je ne connais pas les sources de financement du mouvement. Je l'ai demandé à plusieurs reprises à Inna (Inna Shevchenko, leader ukrainienne du mouvement, ndlr) mais je n'ai pas eu de réponses claires. Je ne veux pas être dans un mouvement où il y a de l'argent douteux. Et si c'était Israël qui finançait? Je veux savoir."

La cheffe de file des Femen lui a aussitôt répondu, avec un brin de condescendance, par voie de presse elle aussi, sur le site  du quotidien français Libération : « Nous savions que la prison a brisé Amina. Il est habituel qu'une personne sous pression baisse les bras et prenne ses distances. D'autres militantes des Femen qui ont été arrêtées ont eu la même réaction. » Inna Shevchenko regrette ainsi qu'Amina ait « trahi les milliers de femmes de plusieurs pays qui se sont désabillées pour la soutenir lors de la campagne "free Amina", qui ont affronté les représentants islamistes pour elle. C'est grâce à cette campagne qu'Amina est hors de prison. » Et de poursuivre « Maintenant ils (les islamistes) pourront utiliser sa décision pour dire qu'elle regrette et s'en serviront contre d'autres femmes dans les pays musulmans. »

Confusion et unions contre nature

Depuis leur création en 2008 à Kiev, les féministes à la poitrine offerte, telle la Liberté guidant le peuple du peintre français Eugène Delacroix, bousculent les différents courants du mouvement féministe, en particulier en France. Elles affirment être, dans un monde imaginé en noir et blanc, « athées, contre toutes les religions, contre tous leurs principes qui mettent en cause les droits et les libertés des femme ». Certaines les soutiennent de toutes leurs forces, telle l'écrivaine Elisabeth Badinter ou la philosophe Cynthia Fleury qui ont fait de leur combat le voile, la pierre angulaire de leur discours "émancipateur".

La Liberté guidant le peuple, toile d'Eugène Delacroix peinte en 1830
La Liberté guidant le peuple, toile d'Eugène Delacroix peinte en 1830
D'autres, en revanche, pensent discerner dans les propos antireligieux proférées par la cheffe de file du groupe Inna Schevchenko, et le plus souvent contre l'islam, une forme de néocolonialisme, voire de racisme. L'Ukrainienne réfugiée en France lançait encore par tweet au début de l'été : "Qu'est ce qui peut être plus stupide que le Ramadan? Qu'est ce qui peut être plus laid que cette religion?". Le choix de son visage pour un nouveau timbre de la République française par le graphiste Olivier Ciappa suscita alors, en une union contre nature, un beau tollé, aussi bien du côté des antiracistes, que du côté des anti mariages pour tous.

La sociologue historienne du féminisme Christine Delphy s'interroge sur le silence assourdissant qui accompagne les agressions à répétition contre les femmes voilées en France et souligne pour sa part que "ce qui est arrivé à Amina a été horrible, et elle n’imaginait sans doute pas de telles conséquences. Mais en France aussi, il est interdit aux femmes d’être torse nu. Cependant interdire que des femmes se couvrent comme elles l’entendent, ce n’est pas mieux. C’est aussi mal d’interdire que d’obliger, cela a été dit maintes fois, et en particulier en 2004 par Shirin Ebadi, l’iranienne qui a eu le prix Nobel et qui lutte contre l’imposition du tchador."

La nudité comme arme... à double tranchant

Loin des querelles, l'anthropologue Françoise Héritier tente de replacer l'action des Femen dans le long travail qu'elle mène sur les tabous des sociétés : "Elles (les Femen) renvoient à des coutumes extrêmement intéressantes qui ont lieu dans des sociétés africaines que l'on considère comme primitives. Il s'agit de femmes, pas seulement jeunes et belles, mais parfois âgées, aux seins tombants, qui, pour protester contre l'action ou les décisions de certains hommes, se rassemblent et se déshabillent. À la vue de la poitrine et du sexe des femmes, bien souvent, les hommes, horrifiés, finissent par céder. Généralement, ils vivent cette nudité comme une grande malédiction. En dévoilant leur sexe, les femmes montrent aux hommes qu'ils ne seraient pas là si elles ne les avaient pas mis au monde. Elles semblent dire : "Voyez d'où vous venez !" Or, si les hommes veulent bien révérer la mère, ils ont horreur de l'idée qu'ils sont sortis de son sexe. Je crois que les Femen, en montrant leurs seins, ont spontanément retrouvé cette idée et reproduit la malédiction."

Du haut de ses 19 ans, la jeune Amina poursuit son chemin. L'anarchie la séduit aujourd'hui - "l'anarchie ce n'est pas le désordre comme le pensent certains. L'anarchie ne veut pas dire tout casser, mais casser le système, dit-elle encore" -, et elle serait sur le point de rejoindre l'organisation féministe anarchiste Feminism attack, avatar tuniso-tunisien des Femen, mais sans les seins nus...

Je t'aime moi non plus, la saga contrastée d'Amina avec les Femen, en vidéo

21.08.2013récit de nos partenaires de la RTBF
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