Rio 2016 - Quand la nageuse Fu Yuanhui brise le tabou des règles dans le sport

La nageuse Fu Yuanhui aux championnats du monde de natation, en Russie, le 6 août 2015
La nageuse Fu Yuanhui aux championnats du monde de natation, en Russie, le 6 août 2015
AP Photo/Michael Sohn

En évoquant en direct à la télévision son cycle menstruel, lors des Jeux olympiques de Rio, la nageuse chinoise Fu Yuanhui a surpris. Elle n’est pourtant pas la première à faire sensation en évoquant ce sujet, et encore moins la première à souffrir de ce genre de douleur en compétition. 

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On en a maintenant la certitude: la nageuse chinoise Fu Yuanhui restera dans les annales des Jeux olympiques de Rio. Dès le début de la compétition, le public a été séduit par sa bonne humeur et sa spontanéité. En Chine, elle est devenue une vraie héroïne nationale. Et le samedi 14 août 2016, elle s’est de nouveau faite remarquer en évoquant ses règles, un sujet encore largement tabou dans le monde du sport.
 

Briser le tabou en direct à la télévision


Après être arrivée quatrième au relais 4x400 mètres, elle déclare, sans gêne aucune : « C'est parce que mes règles ont commencé hier, je me sens donc très fatiguée –mais ce n'est pas une excuse, je n'ai tout de même pas assez bien nagé ». 
 
Fu Yuanhui évoquant ses règles aux JO de Rio ( sous-titré en anglais )
Depuis, les propos de Fu Yuanhui ont fait le tour du web, accompagnés de messages de soutien sur les réseaux sociaux. Son nom est devenu viral et, même si certain-es la critiquent pour sa franchise, ses fans lui crient son amour.
 
 

Sur Weibo, le Twitter chinois, plus de 500 000 recherches concernant les mots clefs « Fu Yuanhui règles » ont été dénombrées.
C’est que dans l’Empire du Milieu, l’idée qu’utiliser des tampons provoque la perte de la virginité est encore largement répandue. D’ailleurs, seulement 2% des femmes du pays y ont recours et nombreux sont ceux qui ignorent qu’il est possible pour une femme de nager si elle a ses règles, rapporte le Courrier International. 
 
Cet épisode fait écho aux propos de la tenniswoman britannique Heather Watson, en janvier 2015.  En mettant sa mauvaise prestation pendant l’Open d’Australie sur le compte de ses menstruations, elle avait permis de délier les langues et d’ouvrir le débat sur le sport et les règles.
 
Des joueuses de tennis en tenues blanches ( et courtes ), obligatoires pour le tournoi de Wimbledon
Des joueuses de tennis en tenues blanches ( et courtes ), obligatoires pour le tournoi de Wimbledon
AP Photo/Ben Curtis

Annabel Croft, ancienne joueuse, avait alors déclaré : «  Les femmes souffrent en silence. Nous devons gérer ça alors que personne ne veut évoquer le sujet » rapporte Terra Femina. De plus, concernant le tennis, un inconfort supplémentaire, lié à leurs tenues peut entrer en jeu : « A Wimbledon, nous devons impérativement porter du blanc. Mettre du sang sur votre uniforme peut vous rendre quelque peu fébrile. J’ai longtemps fait des cauchemars en y pensant ».
 

Courir sans tampon contre la « phobie des règles »


Pour protester contre la mise sous silence de la douleur physique des sportives en période de menstruation, Kiran Gandhi, a décidé de courir l’édition de 2015 du marathon de Londres sans tampon ni serviette. La veille de la course, elle se demande comment faire : elle a ses règles et n’envisage pas de conserver le même tampon pendant 42 kilomètres. 
 
Kiran Gandhi après avoir passé la ligne d'arrivée du marathon de Londres en 2015
Kiran Gandhi après avoir passé la ligne d'arrivée du marathon de Londres en 2015
Capture d'écran de la vidéo YouTube " Woman Runs London 26-year-old Kiran Gandhi breaks the taboo
Interrogée par la presse à l’issu de la course, elle déclare : « En établissant une norme de " phobie des règles ", la société nous empêche en réalité de parler d’une expérience qui concerne 50% de la population humaine (…) Parce que c’est mis sous silence, les femmes sont éduquées pour ne pas se plaindre (…) La culpabilisation des règles, c’est quand vous – personne qui est en train de saigner – devez faire passer le confort de quelqu’un d’autre avant le votre ».
 

Quand la douleur freine la performance… et qu’elle est passée sous silence


Est ce que les menstruations empêchent de faire du sport ? Pas forcément, la réponse est propre à chaque femme. La gynécologue Carole Maitre affirme à Doctissimo qu’ « il n’existe pas de baisse de la performance musculaire quelle que soit la période car la force musculaire ne varie pas ». Pourtant, une étude réalisée en France par l’Inseep en 2007 auprès de 363 sportives de haut niveau conclut que les douleurs liées aux règles sont bien réelles. 37% des femmes interrogées pensent que les douleurs physiques pendant leurs règles gênent leur activité sportive et nécessitent un traitement, alors qu’elles sont 64% à estimer que le «  syndrome prémenstruel » diminuait significativement leurs performances. 
 
Sur le site américain d’information Quartz, John Guillebaud, professeur de santé reproductive à l’University College London expliquait en février 2016 que les règles étaient potentiellement aussi douloureuses qu’une crise cardiaque. Selon lui, le sujet a été négligé pendant trop longtemps en raison d’un sexisme ancré dans l’univers scientifique. Ainsi, la douleur perçue par certaines femmes pendant cette période du mois serait sous estimée par de nombreux médecins. Les hommes de la profession seraient incapables d’imaginer la douleur ressentie. Concernant les femmes, le professeur estime qu’elles « peuvent ne pas compatir, soit parce qu’elles ne sont pas touchées par ces douleurs, soit parce qu’elles se disent " Je peux vivre avec, mes patients le peuvent aussi " ».
 

Contraception et « maîtrise » des règles par les sportives

 
Selon une étude réalisée en 2009 à l’Institut national du Sport, de l’Expertise et de la Performance (INSEP), décrite par Destination Santé, seulement 60% des sportives françaises utilisent une contraception de façon quotidienne. La moyenne nationale s’élève à 77%. Cette différence peut s’expliquer par des choix volontaires et idéologiques, mais découle essentiellement de la peur de la prise de poids. Ainsi, selon Carole Maître, gynécologue à l’INSEP, cette raison est évoquée par le tiers des sportives. Et la crainte est légitime : le moindre changement incontrôlé de poids influe sur les performances et peut également avoir une incidence sur les catégories de poids dans lesquelles la sportive va concourir ( essentiellement dans les sports de combat ).
 
Chez les femmes qui utilisent une contraception, la pilule peut être très efficace car elle permet de limiter les douleurs prémenstruelles et de décaler les règles à l’approche de grandes compétitions. Il suffit à la sportive d’enchaîner 2 plaquettes de pilules, sans les 7 jours habituels de pause. Avec la prise du contraceptif en continu, pas de baisse du taux de progestérone et pas de menstrues.
 
Différentes tablettes de pilules contraceptives
Différentes tablettes de pilules contraceptives
Wikicommons
Rappelons également que le cas français est loin d’être universel. Par manque d’information, de nombreuses sportives n’ont pas connaissance des moyens de contraception et de maîtrise du cycle menstruel. Ainsi, en Chine, elles ne sont qu’1,2% à utiliser une pilule contraceptive.

Thierry Adam, gynécologue du sport interrogé par Rue89 offre un complément d’information : « Au moins 50%, voire plus, de mes patientes sportives de haut niveau qui ne sont pas sous pilule ont des troubles du cycle menstruel. Certaines n’ont pas leurs règles pendant trois ou quatre ans parfois. ». Ce dérèglement touche principalement les gymnastes et les cyclistes et s’explique par un déséquilibre énergétique de la patiente : « Si les dépenses énergétiques sont supérieures aux entrées, le système d’ovulation peut se mettre en veille ». 
 
Il est nécessaire que les recherches concernant les menstruations et les douleurs qui peuvent y être liées se développent. Et indispensable que l’hypocrisie cesse. Oui les femmes ont leurs règles, non ce n’est pas sale ou dégoûtant et oui ça peut être très douloureux. Alors peut être pourrions nous commencer par arrêter de nous voiler la face dans les publicités pour les serviettes ou tampons, dans lesquelles le sang est bleue et les filles épanouies…