Terriennes

Rita Levi Montalcini, femme de sciences, libre esprit, et citoyenne du monde

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La scientifique Italienne Rita Levi Montalcini est décédée à Rome, le 30 décembre 2012, à l'âge de 103 ans. Lauréate du prix Nobel de médecine en 1986 grâce à la découverte et l'identification du « facteur de croissance des cellules nerveuses » ou NGF (Nerve growth factor), elle a été la première femme à être admise à l'Académie pontificale des Sciences. Le NGF joue un rôle important dans la coordination entre les systèmes nerveux, endocrinien et immunitaire qui maintiennent l'état de santé d'un organisme. Des médicaments à base de NGF sont utilisés pour traiter les dystrophies de la cornée et, demain, peut être, la sclérose en plaques, l'arthrite et la maladie d’Alzheimer. Destin exceptionnel. Deuil en Italie et au delà.

Le Corriere della Sera du 1er janvier 2013 salue “la science, l'engagement. Une grande dame“
Le Corriere della Sera du 1er janvier 2013 salue “la science, l'engagement. Une grande dame“
Si la mort est une forme de la vie, celle de cette petite femme juive aux yeux bleus oblige aujourd'hui l'Italie entière à se confronter avec ce qu'elle représente pour le pays à l’aune de la situation actuelle : à la 80ème place dans le Global Gender Gap Report. Une position  aussi mauvaise due au désinvestissement systématique dans la recherche scientifique, dans le travail des femmes et celui des jeunes. Un lent processus d'effacement des compétences et d'opportunités contre lequel Rita Levi s'est longuement battue. Sénatrice à vie dans les rangs de la gauche, en Mars 2012 elle avait fait (inutilement) appel au Premier ministre Mario Monti  « afin qu’il n'efface pas l'avenir de nombreux jeunes chercheurs, qui cultivent l'espoir d'être en mesure de faire des recherches en Italie ». 

Féministe discrète et affirmée

Elle fut également sobrement féministe, sans crier fort, sans revendiquer de façon trop ostentatoire, en croyant avant tout dans  l'instruction des femmes. Et dans leur esprit. En 1992, elle avait créé, avec sa sœur jumelle Paola, la Fondazione Levi Montalcini, en mémoire de son père - Adamo Levi, un ingénieur électricien et mathématicien -  consacrée à la formation et l'éducation des jeunes et à l'octroi de subventions aux  jeunes étudiantes africaines, dans le but de créer une classe de jeunes femmes qui joueraient un rôle de premier plan dans la vie scientifique et sociale de leur pays.

Adieu à Rita Levi Montalcini, notre dame de la science, canoniserait presque la Repubblica (gauche)<br/>
Adieu à Rita Levi Montalcini, notre dame de la science, canoniserait presque la Repubblica (gauche)
Elle avait célébré ses 100 ans en remettant un dossier de recherche à ses collaborateurs. Elle a étudié jusqu'à la fin, incarnation même du renversement des valeurs de l'Italie de Berlusconi, celle de l'effroyable éternelle jeunesse. Avec sa manière de se mettre à l'écoute de l'autre, en appuyant sa tête sur son index, elle renvoyait de son corps un message efficace pour indiquer  ce qui était  chez  elle   a priorité : « J'ai un peu perdu la vue » disait-elle récemment, « mais je pense beaucoup plus maintenant que quand  j'avais vingt ans. Que le corps fasse ce qu'il veut. Je ne suis pas le corps. Je suis l'esprit ». Notre « beautiful mind » c'est le titre du quotidien la Repubblica. 

Un bonsaï de chêne

Rita Levi demeure avant tout un magnifique témoignage de désobéissance et de ténacité à transmettre aux jeunes : elle ne faisait pas de caprices mais on savait qu'on pouvait tout attendre d'elle. Son incroyable vieillesse alors, parfois faisant l'objet de drôles imitations tellement elle ressemblait à un bonsaï de chêne, était révolutionnaire.
« Le message que je désir envoyer c'est d'affronter la vie sans penser à sa propre personne mais avec la plus grande attention  envers le monde que vous entoure. Je dis aux jeunes : pensez à votre futur, pensez à ce que vous pouvez faire, et ne craignez  pas les difficultés : j'en ai traversé beaucoup, sans peur ».

En 2001, elle a été nommée sénateur à vie par le président de la République, Carlo Azeglio Ciampi, qui l'a choisie pour ses qualités scientifiques et sociales. Elle a accepté cette charge avec grande émotion à l'âge de 95 ans et elle a su l’honorer  magnifiquement. 

La Nobel et sénatrice à vie meurt à 103 ans, dit Il Mattino
La Nobel et sénatrice à vie meurt à 103 ans, dit Il Mattino
Ce fut aussi malheureusement l’occasion dont s’était saisie la droite pour l'insulter :  « Son centre de recherche est une honte et un  gâchis »  avait dit l’un des leaders de la Ligue du Nord, Roberto Castelli en 2007 pour critiquer les financements de l'European Brain Research, Institut dirigée par elle. Mais encore : « on lui livrera des béquilles chez elle » lançait le leader  de « la Droite » Francesco Storace qui craignait que son vote au Sénat prolonge la survie du gouvernement Prodi. Des insultes assez fréquentes : « Je ne les écoute même pas » disait-elle, « ça glisse sur moi, comme de l'eau sur un canard ».  
Seule, elle répondit à ce Storace par une lettre où elle soulignait ne pas avoir besoin de béquilles, posséder toutes ses facultés mentales, ce qui n'était manifestement pas son cas à lui, et que ses déclarations rappelaient les régimes totalitaires. 

Ni mère, ni épouse, mais amante

Cette « dame de la vie », née  à Turin le 22 Avril 1909  dans une famille  juive séfarade a réussi tout de suite à ne pas se soumettre au destin de mère et épouse prévu par la volonté paternelle en  s'inscrivant à la faculté de médecine : « A  trois ans, je savais  déjà que je ne serais jamais devenue ni épouse ni mère », disait elle. « J'ai été influencée par le rapport victorien qui subordonnait  ma mère à mon père. En ces jours là, être née femme voulait dire avoir imprimé sur la peau une marque d'infériorité. Et puis j'ai vu trop de mariages malheureux. J'en vois  tellement aujourd'hui. Des vies tristes, vides, fausses. Cela dit, si j'ai renoncé à fonder une famille,  je n'ai pas renoncé à l'amour. J'ai eu des sentiments, je suis tombée amoureuse, j'ai été heureuse. Mais peut-être, mon seul fils, est le NGF. J'avais des amis importants, des amis de toute une vie, Renato Dulbecco, Giuseppe Attardi, mon professeur à l'Université Washington à St. Louis, Norberto Bobbio, la poète Maria Luisa Spaziani... »

La grande dame de la science, pour le quotidien de Rome
La grande dame de la science, pour le quotidien de Rome
"Il n'y a pas de races, seulement des racistes"

Elle aimait se comparer à Robinson Crusoe : « La première fois que je me suis sentie comme le  personnage de Defoe, c’était pendant les années du fascisme. A l'époque, j'étais seule, plus jeune et moins forte que maintenant. Pourtant ce mal a produit un bien. Sans Mussolini et Hitler, maintenant je ne serais qu'une vieille dame en bonne santé. Grâce à ces deux-là  je suis arrivée à Stockholm. Je ne me suis jamais sentie une persécutée. Je suis juive, laïque, sans orgueil et sans humilité. Je ne vais pas à l'église ou à la synagogue. Je ne porte pas comme une médaille l'appartenance à un peuple qui a beaucoup souffert, et je n'ai jamais essayé d'en tirer profit ou des compensations  morales.  Etre juif  peut ne pas être agréable, ce n'est pas confortable, mais cela  a engendré  en nous un grand élan intellectuel. Comment pouvez-vous dire que Einstein appartenait à une race inférieure ? Nous devrions abolir dans nos esprits la notion de race. Il y a des racistes, et non des races. Ce ne sont que les individus qui m'intéressent ».  

En 1938, expulsée de  l'Université de Turin dont elle était brillamment sortie diplômée et spécialisée en neurologie et psychiatrie, pour échapper aux lois racistes elle installa son premier laboratoire à la maison. Dans sa chambre à coucher. A Florence avant la Libération, elle soigna les réfugiés et fabriquait des faux papiers. A l'automne 1947 suite à l'invitation du  professeur Viktor Hamburger, elle partit pour les Etats-Unis, où elle s’installa pendant 30 ans. 

C'est dans le laboratoire de Saint-Louis, à Washingron, qu'elle a commencé à comprendre, après des années d'études sur les insectes, comment un être humain était né à partir d'une seule cellule pour réussir à devenir une architecture composée de dizaines de tissus différents. Ce sont les fameux « facteurs de croissance (NGF)», indiquant le chemin, à chaque segment d'un organisme. Il suffit de quelques molécules de NGF dans une zone du corps pour faire pousser des cellules du système nerveux nécessaires à son parfait fonctionnement. Elle testa  la molécule sur elle même. 

Observer, il faut observer toujours

« La découverte du NGF -  a expliqué  plus de trente ans plus tard, le comité Nobel à Stockholm -, est  un exemple de la façon dont un observateur attentif peut être en mesure de développer un concept à partir d'un chaos apparent."  Observer, il faut observer toujours.

Rita Levi Montalcini a été l'une des 10 femmes (contre 189 hommes) à recevoir le prix scientifique le plus prestigieux. Et très souvent, elle était  « la seule femme », si bien que les colloques commençaient avec « my lady and gentlemen ».  

"J'ai pu faire ma découverte parce que j'étais la seule à travailler dans ce domaine spécifique de la neurologie. J'étais seule au milieu d'une jungle, je ne savais rien ou presque rien. Trop savoir, souvent, entrave le progrès. Mon intelligence est médiocre et mon  engagement un peu plus que médiocre. Mais, trois passions simples ont gouverné ma vie : la recherche de la connaissance, la soif d'amour, et une  poignante compassion pour la souffrance de l'humanité ".

Elle était favorable à l'euthanasie avec quelques réserves, adversaire féroce de la société de consommation « qui a mortifié chaque valeur ». Comme elle le disait « ce qui importe ce n'est pas la mort mais comment on vit ». On dirait que ce fut plutôt la liberté  l'objet primordial de sa recherche, et que la science n'en fut que le prétexte.