Russes et Ukrainiennes témoignent sur Facebook des violences sexuelles subies

En publiant son témoignage Nastya Melnychenko , 31 ans, a encouragé de nombreuses femmes ukrainiennes et russes à raconter aussi les agressions sexuelles dont elles ont été victimes. 
En publiant son témoignage Nastya Melnychenko , 31 ans, a encouragé de nombreuses femmes ukrainiennes et russes à raconter aussi les agressions sexuelles dont elles ont été victimes. 
©AP Photo/Sergei Chuzavkov

En usant du mot-clé #Jenaipaspeurdeledire des Russes et des Ukrainiennes brisent le tabou des violences sexuelles dont elles ont été victimes en publiant leurs témoignages sur leur compte Facebook. Une manière de libérer la parole.

dans
Des centaines d'entre elles ont décidé de ne plus se taire. Sur Facebook, Russes et Ukrainiennes brisent les tabous, le silence et l’indifférence en utilisant les mots-clés : #Jenaipaspeurdeledire (en russe #яНеБоюсьСказать, et en ukrainien #яНеБоюсьСказати).

Elles sont nombreuses sur le réseau social à dénoncer les agressions sexuelles et le harcèlement, dont elles ont, un jour, toutes été victimes. 
 
« J’avais 7 ans, dans un bus plein à craquer. Soudain je remarque que la main de quelqu’un glisse contre mon corps, attrapant mes fesses. »
« J’avais 10 ans quand un homme - la cinquantaine - m’a demandé si je pouvais le retrouver après la fermeture du marché "pour qu’on s’embrasse" et il me paierait 500 roubles. » 
« Le responsable du wagon m’attrape et tente de me traîner dans son compartiment. Je m’échappe, je m’enfuis. »
 
Humiliations, harcèlements, agressions sexuelles, tentatives de viols, intimidations, … Autant de confessions qui exhument du silence, des souvenirs douloureux, rarement, voire jamais partagés. 
 

Raconter, pour dénoncer

Tout est parti du récit fait par la journaliste ukrainienne Nastya Melnychenko sur son compte Facebook, le 5 juillet. Elle y raconte qu’adolescente, elle se fait embrasser sur la bouche par un parent qui avait pris l’habitude de la prendre sur ses genoux plus petite. Ou encore cette fois, quand à 21 ans, elle se retrouve agressée par un ex-petit copain. Autant de gestes, passés inaperçus dans le cercle familial, tus voire considérés comme normaux mais qu'elle dénonce aujourd'hui. 

Nous ne sommes pas celles à blâmer, le violeur est celui qui est toujours coupable.

 Nastya Melnychenko

« Nous ne devons pas nous justifier, écrit-elle. Nous ne sommes pas celles à blâmer, le violeur est celui qui est toujours coupable. Je n’ai pas peur de parler et je ne sens pas coupable. Est-ce que les hommes se demandent ce que c’est que de grandir dans un environnement qui vous considère comme de la viande ? Vous n’avez rien fait, mais tout le monde s’arroge le droit de vous baiser et de disposer de votre corps. » Dans son témoignage, la journaliste de 31 ans appelle aussi les autres femmes à ne plus taire ces agressions et ces souffrances pour qu'elles ne soient plus considérées comme normales : « Nous, les femmes, nous devons parler de notre vécu. C’est important de le révéler. S’il vous plaît, parlez. »

Son appel a été largement entendu en Ukraine « parce qu’on est à un moment où la société parle beaucoup de ses problèmes », souligne Anna Colin-Lebedev, sociologue de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. « Ce qui n’est pas dut tout le cas en Russie. La diffusion de ce mot-clé fonctionne sur Facebook mais pas son équivalent russe appelé VKontakte, réseau social plus utilisé par ceux qui sont loyaux au pouvoir. Et ces derniers ne discuteraient pas forcément de ce genre de sujet. »

Des internautes russes et ukrainiennens ont décidé de ne plus taire les violences sexuelles dont elles ont été victimes. 
Des internautes russes et ukrainiennens ont décidé de ne plus taire les violences sexuelles dont elles ont été victimes. 
©Thinkstock/sunemotion

Néanmoins, le témoignage et l’appel de la journaliste ukrainienne Nastya Melnychenko a été entendu au-delà même des frontières russes et ukrainiennes, relayés aussi par les médias internationaux.

Que révèlent ces témoignages sur la société russe notamment ? Entretien avec la spécialiste Anna Colin-Lebedev, sociologue, École des hautes études en sciences sociales. 


Les violences sexuelles ainsi tues jusqu’à présent par ces femmes, restent-elles taboues dans la société russe ? 
 
Anna Colin-Lebedev : Le sujet n’est pas tabou parce qu’il y a régulièrement des affaires de viol qui passent devant la justice. Ce n’est pas quelque chose dont on ne parle pas mais qui reste très minimisé au sein de la société. Pour que l'on parle réellement de violences sexuelles, il faut qu'elles soient suivies d’un meurtre ou de violences physiques très graves... 
 
En revanche, tout ce qui relève de l'agression mineure et quotidienne, on n'en parle pas beaucoup. Ce que l’on considère comme du "harcèlement" dans la plupart des sociétés européennes, fait partie, en Russie, d’un ordre des choses que l’on juge à peu près naturel, normal.   
 
La violence perpétrée par les proches est par contre très tabou. La société est tout à fait prête à entendre parler de violeurs extérieurs mais absolument pas de violences sexuelles qui seraient le fait d’un entourage proche : amis, collègues, membres de la famille. Les femmes qui en parlent sont accusées d’inventer, de vouloir se mettre en valeur, de mal interpréter des gestes anodins. 
 
Si ces violences sont aussi taboues, les femmes peuvent-elles néanmoins dénoncer ces violences conjugales, familiales ou autres ?
 
Du point de vue institutionnel, la société russe n’est pas du tout prête à traiter de la question des violences sexuelles. 
 
Par exemple, c’est extrêmement difficile pour une femme d’aller porter plainte pour violence sexuelle auprès de la police car, très probablement, la réaction qu’elle recevra, c’est un regard salace du policier et un interrogatoire qui ressemblera plus à une deuxième violence sexuelle qui lui ai faite verbalement. Il cherchera à obtenir tous les détails et elle sera sûrement accusée d’inventer. 
 
Ce n’est pas un problème qui touche seulement les femmes. De manière générale, les forces de l’ordre et le système judiciaire ne jouent pas un rôle de protecteurs. Donc il n’y a pas d’interlocuteurs possibles du côté de l’Etat. Il y a des interlocuteurs compréhensifs du côté de la famille.  Je pense quand même que le plupart des familles sont prêtes à défendre et à protéger leur enfant. 
 
La loi russe sanctionne-t-elle le viol, le harcèlement ou autres violences contre les femmes ?
 
La législation est largement équivalente à celle que l’on aurait dans un pays comme la France. Ce n’est jamais un problème de législation ou de reconnaissance légale mais de volonté et de capacité des institutions à appliquer cette législation. 
 
De manière générale, il y a un grand silence sur la violence dans la société quelle qu’elle soit. Les femmes sont juste une série de victimes parmi d'autres dans une société qui a développé une très grande acceptation de la violence. 
 
Qui se fait alors le porte-parole de ces femmes russes ? 
 
Elles n’ont pas besoin de porte-parole. Les mouvements féministes sont très peu existants et très peu entendus en Russie même s’ils le sont un peu plus aujourd’hui en Ukraine. 
 
On est encore dans deux sociétés où les femmes sont financièrement indépendantes, toujours actives professionnellement, très éduquées, pas surchargées d’enfants non plus. Les femmes sont tout à fait capables de se défendre elles-mêmes et elles le font. 
 
Le réseau social a provoqué un mouvement collectif qui a montré l’ampleur de la petite violence. Il en ressort que beaucoup de femmes ont été victimes d’une tentative d’agression à un moment donné de leur vie. 
 
Mais il ne faut pas non plus placer les femmes en position de victimes qui prennent la parole. Car les femmes russes s’en défendent assez bien. Elles ne sont pas dans un rôle de soumission, où elles se laissent faire par la violence.