Sages-femmes françaises au bord de la crise de nerfs

La manifestation des sages-femmes à Paris le 19 février 2014. Leur troisième mobilisation nationale en quatre mois. de quoi avoir la tête à l'envers... ©TV5MONDE/Sémiramis Ide
La manifestation des sages-femmes à Paris le 19 février 2014. Leur troisième mobilisation nationale en quatre mois. de quoi avoir la tête à l'envers... ©TV5MONDE/Sémiramis Ide

En grève depuis quatre mois, des milliers de sages-femmes ont défilé dans les rues de Paris le 19 février 2014. Il s'agissait de leur énième manifestation en France. Depuis une dizaine d'années, elles demandent, en vain, une revalorisation de leur statut. Motif : leur métier a évolué. Elles ont plus de compétences mais aussi plus de pressions. Pour Terriennes, six sages-femmes, en activité, en école ou à la retraite, témoignent sur une profession au service des femmes … malmenée et mal connue.

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Armées de spéculums, de masques et de blouses blanches, 2.000 à 5.000 sages-femmes ont scandé et inscrit sur leur banderoles "Dernier avertissement, on n'a pas peur du sang", "Avant, j'étais sages, mais ça c'était avant" ou encore "on ne demande pas de médailles, juste un statut". Des signes de colère et du ras-le-bol des sages-femmes françaises. Pour la troisième fois en quatre mois, elles ont manifesté à Paris le 19 février 2014 pour presser le gouvernement de trancher sur une revalorisation de leur statut. Une promesse formulée il y a déjà treize ans par l’État français lors des grèves de sages-femmes en 2001 mais qui n'a jamais été appliquée.


Les sages-femmes souhaitent quitter la fonction publique pour devenir praticien hospitalier (PH). Un statut  sur le modèle des docteurs pour "gagner en autonomie" face aux médecins et aux gynécologues, ont-elles demandé au cours du rassemblement. Une reconnaissance qui pourrait être suivie d'une hausse de salaire. Depuis plusieurs années, le métier a évolué. La profession requiert cinq ans d'étude en école de sages-femmes, dont une année en faculté de médecine, contre trois ans autrefois. Leurs compétences se sont ainsi élargies et restent méconnues des patientes. Mais elles font face aussi à des pressions de plus en plus grandes. La profession de sages-femmes fait partie du top 4 des activités médicales qui se retrouvent le plus souvent au tribunal. Parce qu'elles sont mises en cause, voire en accusation, lorsqu'un accouchement se passe mal, face à la judiciarisation sanitaire, celles qui exercent en libérale sont obligées de prendre des assurances de plus en plus coûteuses.

Sages-femmes vs syndicats de personnels hospitaliers

Dans le cortège, beaucoup de jeunes sages-femmes en activité. Âgées d'une trentaine d'années pour beaucoup, elles ont délaissé leur travail pendant une demi-journée afin de se rendre à la manifestation. Leur grève n'a pas perturbé les maternités puisque jusqu'ici elles ont continué à travailler tout en étant en grève. A leurs côtés, un grand nombre d'étudiant-e-s sages-femmes. Plusieurs écoles ont fermé pour l'occasion afin de permettre à leurs élèves de se rendre à la manifestation. En revanche, aucun syndicat de sages-femmes ou de personnels hospitaliers n'étaient présents lors du rassemblement. Ces derniers ne souhaitent pas soutenir le mouvement. Ils craignent une "précarisation" et une "émancipation" de cette profession qui pourraient mettre en "danger les femmes et leurs bébé", argumentent-ils.

Devant le ministère de la Santé, un nuage de fumigènes, mais aussi du gel à échographie, des serviettes hygiéniques, des préservatifs ou encore des couches pour enfants ont été utilisés comme projectiles contre les CRS amassés devant le bâtiment ministériel. Malgré une mobilisation non-violente, voulue par le collectif d'organisation de la manifestation, l'agitation et la colère sont palpables. Et pour cause, au même moment, a lieu la huitième réunion du groupe de travail sur le statut des sages-femmes mise en place par Marisol Touraine, ministre de la Santé et Édouard Couty, magistrat honoraire de la Cour des comptes. La ministre de la Santé n'a fait aucune déclaration ce jour-là. En attendant une décision promise par le ministère de la Santé dans les prochains jours, 6 sages-femmes ont accepté de se confier à Terriennes sur la situation et l'avenir de leur métier. Témoignages.

#6 - “C'est assez époustouflant de dire qu'on ne se connaît pas et qu'on partage un moment énorme de leurs vies“

©TV5MONDE/Sémiramis Ide (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
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Clara, 22 ans, étudiante en 3e année, Lyon.

"Je n'ai jamais su pourquoi je voulais faire ce métier. Mais j'adore ce suivi, ce lien qu'on a avec nos patientes et la confiance qu'ont les mères envers nous. Elles ne nous connaissent pas et elles mettent la vie de leurs enfants entre nos mains. Quand on est en consultation, elles sont capables de se confier sur plein de choses. C'est assez époustouflant de dire qu'on ne se connaît pas et qu'on partage un moment énorme de leur vie. J'espère marquer leur vie. Une naissance est le moment le plus important pour une mère, pour un couple. D'être présent pour les aider, c'est formidable pour elles et pour nous. J'espère qu'à l'avenir, ça ira mieux. J'aimerais qu'on soit entendues, que les gens fassent l'effort de connaître notre métier, avec toutes ses facettes et non pas seulement l'accouchement".

#5 - “Je ne suis pas sûre de vouloir être sage-femme toute ma vie“

©TV5MONDE/Sémiramis Ide
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Isabelle, 32 ans, sage-femme depuis 9 ans, Bretagne.


"Peu de gens connaissent notre travail. Les "Ah bon, vous faites des suivis de grossesse, ah bon vous êtes une profession médicale, ah bon à l'accouchement il n'y a pas de médecins…" sont constants. Ça blesse à force. On doit tout le temps préciser ce qu'on sait faire. Les gens savent qu'on s'occupe des accouchements, mais pour le reste, ils se rappellent moins. La reconnaissance de notre travail est difficile. Il y a quelques années, je me suis clairement posée la question de savoir si je veux être sage-femme toute ma vie. Si ça continue comme ça, je ne suis pas sûre de vouloir l'être et de supporter la charge de travail, le manque de temps pour les patients. C'est extrêmement frustrant. Ça affecte la qualité de notre travail et ce n'est pas bon pour nos patientes. Peut-être que si les choses changent et que Mme Touraine se décide, je resterai sage-femme toute ma vie".

#4 - “Les sages-femmes ont toujours été vues comme des bénévoles ...“

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Anne, sage-femme depuis 25 ans, Île-de-France.

"Cela fait quatre ans qu'on fait des grèves et qu'on manifeste. En cinq ans, il s'agit de ma sixième manifestation. Ces mobilisations étaient moins couvertes par les médias. Là, il s'agit d'un soulèvement historique. On ne peut pas revenir en arrière car en 10 ans, on a atteint un niveau de formation plus important. Les sages-femmes ont toujours été vues comme des bénévoles, des matrones, des bonnes sœurs. Aujourd'hui, il y a aussi plus d'hommes dans la profession. Mine de rien, pendant plusieurs années, le côté féminin de la profession a permis beaucoup d'écrasement. Mais maintenant, cela n'est plus possible parce que les hommes sont présents dans la profession, et que les sages-femmes passent par une année de médecine. On ne peut pas admettre notre actuel statut".

#3 - “Aujourd'hui, je vois mal l'avenir de notre métier“

©TV5MONDE/Sémiramis Ide
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Laurel, 21 ans, étudiante en 4e année, Lyon.


"Ces manifestations sont positives. Ça veut dire que les sages-femmes se bougent (…), ça nous donne envie de continuer nos études, de continuer à se battre tous les jours pour avoir notre diplôme parce que c'est quand même des études longues et difficiles. Aujourd'hui, je vois mal l'avenir de notre métier. Nous, les étudiants, sommes inquiets. A force de fusionner les maternités, le secteur est devenu bouché. Il y a de moins en moins d'emplois. On le constate surtout quand on cherche des petits boulots à l'hôpital pendant l'été. On se pose beaucoup de questions sur où on va travailler. L'année prochaine, on doit faire un stage pré-professionnel où logiquement on peut être embauché par l'hôpital. Mais le problème, c'est qu'on ne sait pas lequel choisir parce qu'aucun d'entre eux n'embauche aujourd'hui. Si cela continue, j'envisage de partir à l'étranger car les conditions des sages-femmes, par exemple en Angleterre, sont bien meilleures".

#2 - “Nos compétences se sont élargies … mais le statut et le salaire n'ont pas suivi“

©TV5MONDE/Sémiramis Ide
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Ghislaine Kalman, 67 ans, sages-femmes à la retraite, Paris, auteure de "Femme des quartiers. Une sage-femme raconte" (2014, ed de L'artilleur).

"Ces protestations ne datent pas d'aujourd'hui. C'est une très vieille histoire, presque aussi vieille que l'existence des sages-femmes hospitalières. Autrefois, il fallait faire trois ans d'études, maintenant c'est cinq ans, avec obligation de passer par une première année de médecine. Nos compétences se sont élargies, notamment dans le domaine de la gynécologie. Donc, il y a eu une vraie évolution du métier. Mais le statut de la profession est resté le même et le salaire n'a pas suivi. J'ai terminé ma carrière en tant que sage-femme cadre supérieure. Les jeunes commencent par des petits salaires (ndlr : 1600 euros) mais avec beaucoup de responsabilités et de pressions continuelles, avec par exemple de la violence, comme partout ailleurs".

#1 - “C'est resté une profession très féminine“

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Benoît, 23 ans, étudiant en 4e année, Poitiers.

"Sur les 100 élèves que compte notre école, nous sommes 6 hommes. Dans ma promo, on est 3 garçons sur 25 étudiants. Pareil, pour la promo au dessus. Pour les classes après nous, il n' en y a plus. Mais, j'espère qu'il y en aura d'autres. Aujourd'hui, on en est là parce que c'est resté une profession très féminine. Vis à vis du médecin, ça joue aussi. Ce n'est pas la même chose, il a fallu s'imposer. Le caractère féminin du métier complique la chose quand on veut obtenir ce que l'on veut. Chez les infirmiers, les hommes sont plus nombreux. Si jamais ils arrêtent pour se mettre en grève, les choses iront plus vite pour eux".

19/02/2014 : La manifestation des sages-femmes à Paris en images


La manifestation nationale à Paris


Le statut des sages-femmes dans l'Histoire

Sages-femmes, le plus vieux métier du monde

ANTIQUITÉ : Renommées. En Grèce antique, les "accoucheuses", jouissent d'un grand prestige. Elles bénéficient du statut de "prêtresse" qui leur confère un pouvoir religieux. Leur savoir-faire sert de base aux médecins (hommes) et influence la pensée du grand philosophe de l'époque, Socrate, dont la mère était accoucheuse. La "Maïeutique", l'art de faire accoucher, devient l'art de faire exprimer un savoir caché. Concept qui a une grande importance dans l'Histoire de la philosophie.

MOYEN-AGE : Religieuses, puis persécutées. Cantonné au monde religieux, le métier est pratiqué généralement par les bonnes sœurs, appelées "guérisseuses" ou "matrones", jusqu’à ce que l’Église leur interdisent la pratique. Le mot "sage-femme" apparaît et remplace celui de "ventrière". Par leur maîtrise des plantes, elles sont comparées à des sorcières, en particulier par les médecins, et sont brûlées vives sur le bûcher. Elles sont victimes d'une époque nourrie par des peurs.

RENAISSANCE : Retour de leur prestige. Acquérant un statut d'"apprentisse", elles peuvent désormais bénéficier de trois mois de cours théoriques et pratiques à l'Hôtel Dieu à Paris, qui devient la meilleure  école d'accouchement en Europe. Lors de la Révolution française, elles sont à nouveau persécutées. Pour les révolutionnaires, elles représentaient l'alliance avec l’Église contre l'esprit des Lumières. Les chirurgiens, insuffisants, ont dû prendre le relais.

XIX°s. : L'âge d'or des Sages-femmes. Votés, plusieurs textes de loi ont redéfini le statut de personnels de santé, dont les sages-femmes. Grâce aux compétences reconnues de Madame Lachapelle (1769-1821), elles sont traitées au même titre que les chirurgiens, notamment dans le monde rural. En 1802, la première école nationale des sages-femmes ouvrent et le brevet délivré devient le premier diplôme attribué aux femmes en France.

XX°s. :  La profession vit une crise. Face à l'ascension des médecins et des chirurgiens, elles perdent de la visibilité sociale. Elles deviennent moins nombreuses que les médecins et subissent la baisse de la natalité causée par les deux grandes guerres. Leur statut change : pendant un temps, elles deviennent des infirmières hospitalières et infirmière visiteuses. La consultation des femmes enceintes et de leur nourrissons sont désormais réservées aux médecins, et les accouchements sont orientées vers les hôpitaux et non plus au domicile. En 1982, le métier est ouvert aux hommes en France.

XXI°s. : Extension de leur compétence. L'année 2001 marque la première grande grève des sages-femmes. Leur nombre s'accroît et beaucoup travaillent en libérale. Elles font de la préparation à l'accouchement et de la rééducation périnéale. Mais, de plus  en plus d'entre elles, commencent à prendre en charge la consultation de grossesse, le suivi de gynécologique de prévention et peuvent prescrire des produits pharmaceutiques dont des contraceptifs. En 2011, la Cour des comptes reconnaît le rôle centrale des sages-femmes dans l'accouchement et pointe du doigt le manque de valorisation de leurs compétences. 


Source : Université virtuelle maïeutique francophone

En Suisse et en Belgique, des maisons de naissance

©AFP/Didier Pallages
©AFP/Didier Pallages
Dans des pays comme la Suisse, ou la Belgique, les maisons de naissance se sont développées. Elles permettent de suivre les femmes de manière très personnalisée, à l'instar du précepte "une femme, une sage-femme". 
 
Elles sont inexistantes en France, mais leur expérimentation pourrait être votée prochainement par le Parlement. Elles sont une vingtaine en Suisse, définies dans la loi depuis 2005, soit environ 1300 naissances par an. En Belgique, elles sont sept. 
 
Ce qui a poussé Maud Leveque, une sage-femme de nationalité française, à s'expatrier outre-Quiévrain pour suivre ses études, puis travailler dans ce type d'institution. Elle est employée à la maison de naissance de Namur. Pour elle, ce cadre est idéal pour suivre les femmes et permet de "se mettre en avant de la pathologie" dans le cours de la grossesse. 
 
Elle relate qu'en Belgique aussi, "les sages-femmes hospitalières sont vite débordées", mais les démarches administratives sont "plus simples", notamment auprès des assurances. 
 
Maud Leveque nourrit "un peu d'espoir" dans la grève suivie en France. "Je voudrais bien rentrer chez mois", soupire-t-elle.