Saïda Douki Dedieu : “plaidoyer pour un vrai patriarcat“

Le constat est scientifique : la dépression est deux fois plus fréquente chez la femme que chez l’homme, et cela vaut pour les pays industrialisés comme pour un certain nombre de pays en développement. Pour Saïda Douki Dedieu, professeure émérite de psychiatrie franco-tunisienne, les causes de cette inégalité face à la santé mentale ne sont pas physiques : la religion, la société, sont les responsables. Elle en a fait un livre, Les femmes et la discrimination, dépression, religion, société.  

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Le livre de Saïda Douki Dedieu est le résultat de vingt ans de travail, un ouvrage scientifique avec chiffres et rapports d’enquête à l’appui auxquels s’ajoute une démarche personnelle : "la conjonction de mon expérience de psychiatre et de mon vécu de femme musulmane", résume-t-elle. Saïda Douki Dedieu a voulu comprendre "pourquoi il y avait une telle résistance à émanciper les femmes". Pourtant, son père l’avait prévenue : "tu vas avoir à affronter la communauté, une femme médecin, ça à mauvaise réputation".  

En Tunisie, un dicton traditionnel, qui laisse peu de place aux études de médecine, résume le rôle de la femme dans la communauté : "La femme ne sort que trois fois dans sa vie. Une première fois du ventre de sa mère, une deuxième fois pour se rendre chez son mari et une troisième fois pour être conduite au cimetière". Éviter qu’elle sorte, c’est protéger son capital le plus précieux, celui de sa famille, de la communauté : sa virginité.  

De lourdes responsabilités pour une si minuscule membrane. "Si elle la perd, la Tunisienne est perdue." La jeune fille qui a "fauté" peut compromettre les perspectives de mariage, ruiner la réputation de sa famille mais surtout, menacer sa propre vie. "Elle peut être sévèrement châtiée, voire mise à mort par ses frères, oncles ou père" qui échapperont à toute poursuite judiciaire "pour avoir défendu l’honneur". Ou elle ne supportera pas le déshonneur : "la défloration pré-maritale est aussi la principale cause de conduites suicidaires chez les adolescentes".  

Une femme n’est donc qu’un risque, un poids : "la venue d’une fille est encore une catastrophe dans certains milieux", et "dans les pays islamiques, on continue de tuer des petites filles". Pourtant, l’Islam condamne fermement ces pratiques. Saïda Douki Deudieu le prouve systématiquement, citant des versets.

L’infanticide, la polygamie, l’excision : "ça n’a rien à voir avec l’Islam. L’Islam est un espèce de cache misère qu’on sort à tout bout de champ pour masquer la misère sexuelle qu’il existe, la misère morale, les sévices et les abus de tous ordres !"   Pour la psychiatre,  dans les sociétés musulmanes, c’est au nom de la religion, "mais en fait, au nom de la tradition", qu’on enferme la femme dans un rôle de soumission coupable. Mais d’un bord à l’autre de la méditerranée, il n’y a pas de différence de fond, seulement de forme : "ce qui se passe dans nos pays, avec beaucoup de violence et de certitudes, est en train de se faire en Occident, mais de manière plus pernicieuse, plus politiquement correcte, au nom de la science".  

"L’ennemi de la femme émancipée est toujours là, tapi"  

"En Occident, je remarque que les femmes ont tendance à baisser la garde et à penser qu’il y a des acquis irréversibles. Or ce n’est pas vrai, rien n’est irréversible. L’ennemi de la femme émancipée est toujours là, tapi." Avec des procédés insidieux, il maintient la femme dans la sphère privée, à la maison. "Le travail à temps partiel par exemple, c’est vraiment une fausse bonne mesure. On double encore le travail de la femme à la maison et ça la handicape deux fois plus par rapport à sa vie professionnelle."   Les femmes ne sont pas non plus à égalité avec les hommes face à la santé mentale, car elles s’exposent au Burn-out (littéralement, explosion), le moment où un individu va craquer, écrasé sous le poids des responsabilités. La wonderwoman occidentale y est particulièrement exposée. Elle doit concilier le rôle de parfaite businesswoman, de mère exemplaire et de femme aimante (à la fois droite et sexy).
 
En écho aux travaux d'Élisabeth Badinter, Saïda Douki Deidieu rappelle aussi qu’en période de crise économique, "la première personne qu’on a envie de ramener à la maison, c’est la femme, et quoi de mieux que la maternité pour la garder à la maison ?". Le rôle de mère sert à enfermer la femme dans la sphère privée. Mais pour la psychiatre, la séparation même entre la sphère privée et la sphère publique n’a pas de sens : "on fait en sorte que ça soit incompatible, justement pour réduire les femmes à leur maternité, mais en réalité, c’est cette formidable injustice ménagère. Si les hommes partageaient les tâches domestiques et parentales et bien, les femmes pourraient parfaitement concilier vie domestique et vie professionnelle, comme les hommes !"




 
Élisabeth Badinter dénonce la tyrannie de la maternité.

Passer de la phallocratie au patriarcat  

"Cette situation est en partie liée à l’absence des pères, face à la toute puissance des mères". Saïda Douki Dedieu plaide pour un "vrai patriarcat", dans lequel les hommes auraient pour commencer, un congé paternité obligatoire, et reprendraient leur rôle d’éducateurs.

"Le père est là pour introduire des limites, depuis le début. Et la première limite, c’est la mère. Il doit empêcher cette relation fusionnelle avec la mère, qui ferme à l’ouverture de l’autre, pas seulement à la femme, mais à l’autre." Saïda Douki Dedieu prône une société fondée sur le couple, pour redonner leur pouvoir aux femmes et aux pères, dépossédés par les mères et les hommes.  

Et les femmes devront changer, elles aussi, et ne plus reproduire les mêmes schémas. "Les femmes sont réticentes ! Regardez autour de vous, quand un homme rentre dans la cuisine, on lui répond 'non, tu vas tout casser' et quand il a le malheur de changer les couches, on lui dit 'tu ne sais pas, laisse moi faire, ça ira plus vite'". En laissant une place aux hommes dans la vie familiale, les femmes pourront changer la donne, puisque "ce système ne peut pas perdurer sans leur complicité".