Terriennes

Salcuta, une mère Rom fière de son parcours

Salcuta Filan. V.Mitteaux/A.Pitoun

En décembre 2003,  le film « Caravane 55 » montrait le quotidien d’une femme rom et de ses deux enfants expulsés de leur terrain, mais bien décidés à rester en France. Plus de dix ans après, les réalisatrices veulent raconter la suite de cette histoire dans un nouveau documentaire : « 8 avenue Lénine », l’adresse où vit désormais Salcuta Filan, la mère de famille. Portrait d’une réussite. 

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« Depuis le premier film, j’ai eu tout ce que j’ai demandé : un travail, des papiers, un logement », se réjouit Salcuta, bien calée dans le petit appartement où elle vit depuis plusieurs années maintenant, à Achères, dans le département des Yvelines, banlieue Ouest de Paris. Depuis son arrivée en France en 2003, Salcuta, n’a pas quitté cette ville. Il y a douze ans elle vivait dans une caravane sur un terrain près de la gare, taguée du numéro 55 par la police et bougeant au gré du vent. 

Aujourd’hui, elle a une vraie adresse : 8 avenue Lénine. Après avoir été expulsée, après avoir attendu ses papiers pendant deux ans et tant d’obstacles, c’est dans un séjour chaleureux, papier peint rose à fleurs et grand tapis bleu à motifs, que joue son petit-fils Hicham. A l'approche de la quarantaine, la petite brune, souriante, est à nouveau le personnage principal d’un film en préparation, un projet encore à concrétiser, dans lequel ses propres enfants, Denisa et Gaby, sont devenus parents.

Les réalisatrices, Valérie Mitteaux et Anna Pitoun, ont décidé qu’il fallait raconter la suite de sa vie, pour « témoigner du parcours exemplaire de cette femme, face à la montée du racisme anti-roms ».

Un rapport paru il y a quelques mois sur les femmes et les enfants roms en France, met en avant la nécessité d’aider ces femmes en grandes difficultés. Tandis que début février, la ligue des Droits de l’homme parlait d’une année noire pour les Roms, dont un camp tous les trois jours a été expulsé en France en 2014. Et ce 23 février 2015, encore, quelque 185 personnes dont 30 enfants étaient expulsées d'un bidonville rom de Stains en Seine-Saint-Denis. Le campement évacué à l'aube, était détruit quelques heures plus tard. Les Roms représentent en France 80% de la population des bidonvilles. Près de 13500 d'entre eux ont été expulsés de ces zones squattées en 2014.

Enfin, dans son rapport pour l'année "castrophique" 2014, publié le 24 février 2015, Amnesty International est très critique vis à vis de la France. L'organisation de défense des droits humains  dénonce des expulsions de campements roms réalisées dans des conditions "épouvantables", une situation "désastreuse" pour les demandeurs d'asile.

Salcuta Filan dans son appartement à Achères. TV5 MONDE

La femme rom a toujours peu de droits

« Ce nouveau film montrera que les autres peuvent y arriver aussi. Il faut donner une chance aux Roms, il y en a qui veulent vraiment s’intégrer. Mais il y a encore beaucoup de préjugés sur eux », souligne Salcuta, fière du chemin parcouru. 

La jeune femme travaille pour la ville d’Achères, dont la solidarité des agents municipaux et des habitants a été salvatrice à l’époque. Elle fait chaque jour le ménage à l’école et s’occupe aussi de la cantine. « Aujourd’hui je ne suis plus confrontée au racisme. Il y a une bonne ambiance au travail, c’est comme une famille pour moi », raconte t-elle.

« Oui il y a des Roms profiteurs, mais pas moi », ajoute Salcuta. « On m’a proposé le RSA, mai je voulais absolument avoir un emploi. Je travaillais à trois endroits, dont un jardin maraîcher à Conflans. J’étais la seule femme sur quinze hommes dans les champs. J’ai adoré, même si les hommes se demandaient ce que je venais faire ici », dit-elle en rigolant.

Autonome, ambitieuse, Salcuta est aussi un exemple pour les autres femmes Roms, toujours victimes des traditions patriarcales de leur communauté. « C’est l’homme qui commande. La femme Rom a peu de droits, il n’y a pas eu beaucoup d’évolutions », regrette-t-elle. Mariées jeunes, mères de plusieurs enfants, leur rôle est de veiller sur eux et de s’occuper des tâches domestiques. 

L’école, le salut des enfants de Salcuta

Un rapport de l’ERRC (European roma rights centre) paru en septembre 2014 et intitulé « Les femmes et enfants roms, citoyens européens en France », indique que 68% des femmes roms de Roumanie se décrivent elles-mêmes comme des ‘femmes au foyer’. 

Un statut qui persiste une fois arrivée en France, même si les femmes sont obligées elles aussi de ramener un peu d’argent au foyer. Ce sont elles d’ailleurs, qui se livrent le plus à la mendicité : 44% contre 22% des hommes. Mais leur besoin le plus urgent est de trouver un logement, disent 55% des femmes interrogées dans l’étude, alors que la priorité des hommes reste de trouver un emploi (62%). 

Se marier à 14, 16 ans c’est beaucoup trop jeune

« La femme s’occupe des enfants et ne peut pas travailler. Il faudrait que les enfants soient davantage envoyés à l’école pour que les deux parents aient un emploi », commente Salcuta. La mère de famille, a d’ailleurs compris très tôt que l’apprentissage du français et l’accès à l’éducation seraient les seuls moyens qui permettraient à ses enfants, Denisa et Gaby, d’avoir un vrai travail en France et de s’intégrer. 
C’est elle qui, dans une vidéo réalisée il y a quelques années par Valérie Mitteaux pour des associations, expliquait aux Roms qu’envoyer ses enfants à l’école est un devoir et un droit en France.

Denisa et Gaby à l'école. V.Mitteaux/A. Pitoun

Salcuta, a elle-même quitté l’école à 14 ans. Selon le rapport de l’ERRC, 2% des femmes roms de l’Union européenne auraient terminé leurs études secondaires. 17% des femmes Roms disent également parler le français, contre 29% des hommes interrogés. « Des cours de français avaient été proposés pour les Roms. Mais les femmes y sont très peu allées, car elles devaient s’occuper des enfants », témoigne-t-elle. 


 

Capture d'écran du rapport ERRC

Des jeunes filles mariées de plus en plus jeunes

Salcuta elle, a eu deux enfants à élever. Elle n’en souhaitait pas d’autres, vues les conditions de vie dans lesquelles ils allaient grandir. Mais son mari, lui, en voulait encore un. Elle cède, mais vit deux tragédies coup sur coup. Elle perd l’enfant peu de temps après le décès de son époux. Comme pour d'autres femmes, ce veuvage précoce la pousse à devenir plus autonome, à ne compter que sur elle.

Depuis, elle lutte contre le mariage précoce des jeunes filles et les grossesses à répétition. « Se marier à 14, 16 ans c’est beaucoup trop jeune. Les filles sont encore des gamines. Elles ne se rendent pas compte qu’avoir un enfant, c’est des soucis. Les parents doivent absolument intervenir et les en empêcher ». 

Sa fille, Denisa, s’est mariée peu avant ses 18 ans, même si Salcuta aurait aimé qu’elle patiente encore un peu. Mais sur les terrains, de plus en plus de jeunes filles seraient mariées à 12 ans, certaines envoyées directement de Roumanie.

Mariage de Denisa. V.Mitteaux/A.Pitoun

Quant à sa belle-fille, elle regrette son mariage à l’âge de 16 ans. « Non je ne trouve pas cela normal. Je ne voulais pas me marier si jeune, mais c’est la tradition », confie la jeune femme, enceinte de son deuxième enfant. Une grossesse inattendue, suite à un accident de contraception. 

Ces mères de plusieurs enfants dont certains non désirés, n’ont très souvent pas eu d’éducation à la sexualité. « J’ai assisté à des ateliers avec des infirmières sur la contraception pour les femmes Roms et j’ai vraiment été choquée. Il y a avait une telle ignorance sur le sujet et des utilisations grégaires, telles que l’usage du vinaigre après des rapports sexuels », raconte interloquée la réalisatrice Valérie Mitteaux. 

Le rôle essentiel des femmes roms

Le rapport de l’ERRC demande à ce que la situation des femmes Roms soit une priorité, se basant sur une recherche de l’Unicef qui indiquait en 2011 que « dans les communautés roms pauvres et exclues, la survie, la croissance et le développement des jeunes enfants ne peuvent pas être traités de manière efficace si les droits des femmes ne sont pas assurées. En tant que mères, les femmes roms sont les principales personnes à s’occuper des enfants et à exercer une influence sur leur vie. Elles sont également souvent le principal modèle et repère des jeunes enfants et particulièrement de leurs filles ». 

Salcuta, en est la preuve. Femme veuve courageuse, c’est elle qui a pris son destin et celui de ses enfants en main. Son attitude différente des autres sur le terrain, sa ténacité et son attachement à la France, c’est ce qui a plu à Valérie Mitteaux quand elle l’a choisit comme héroïne.  « J’ai toujours sentie qu’elle avait envie d’être une femme plus libre, et qu’elle voyait la France comme l’endroit où elle pourrait le devenir », conclut la réalisatrice.

Pour soutenir financièrement la réalisation de ce film, cliquez ici : 8, avenue Lénine, un film urgent par les auteures de Caravane 55