Scholastique Mukasonga, “le désespoir d'être femmes“

Elle a consacré toute son œuvre au drame rwandais : Scholastique Mukasonga, rescapée tutsi du génocide, avait commencé à écrire pour ne pas oublier. Elle ne pensait pas que ses trois livres autobiographiques allaient être publiés, encore moins que son quatrième, un roman cette fois, allait être couronné du prix Renaudot. Notre-Dame du Nil raconte l'histoire d'un lycée de jeunes filles, construit à 2500 mètres d'altitude pour préserver l'élite féminine rwandaise du monde extérieur. Pourtant, il s'y joue à l'intérieur le même drame national que dans le reste du pays, et le statut de la femme, toute élite soit-elle, reste celui d'une citoyenne de seconde zone.

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L'auteure

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Le roman

Anna Ravix
Bientôt la fin de l'année scolaire, le lycée Notre-Dame du Nil est en fête : la reine belge Fabiola s'apprête à rendre visite à l'élite féminine rwandaise qu'on y forme. Pendant sa tournée, elle s'adresse à une classe et demande à ces filles de ministres et futures femmes de chefs d'Etat ce qu'elles souhaiteraient faire plus tard, "Infirmières, assistantes sociales ou sages-femmes ?"

Une certaine ironie sous la plume de Scholastique Mukasonga qui exerce justement le métier d'Assistante sociale, à l'Union départementale des associations familiales (Udaf) du Calavados, à Caen. La scolaire Scholastique est la seule de sa famille, avec son frère, à avoir fait des études. Son père y voyait son salut, il ne s'est pas trompé.

Les 37 membres de sa famille ont été massacrés en 1994, mais le Renaudot a permis à l'écrivain d'en finir avec "la culpabilité du survivant" : "le prix Renaudot, ce n'est pas un prix, c'est une reconnaissance, celle que ma famille a eu raison de miser sur moi".

Scholastique Mukasonga a suivi ses études au pensionnat de Notre-Dame des Citeaux, à Kigali, un établissement pour filles qui rappelle celui de son roman, Notre-Dame du Nil, où un quota de 10% autorisait deux tutsi à suivre la même formation que les autres. Mais finalement, que l'on soit Tutsi ou Hutu, dans ce lycée, on paye d'abord le prix d'être femme.

“Les femmes sont faites pour souffrir“

Le symbole de cet apprentissage éprouvant, c'est cette petite cabane secrète, la "Maison interdite" au milieu du pensionnat de Notre-Dame du Nil où ne vont que les plus grandes. C'est là que celles qui ont leur règles lavent et étendent leurs langes.

Un lavage qui est autant le "nettoyage du péché originel" pour les religieuses du pensionnat. "Alors on devient une petite femme prévient l'une d'entre elles. Tu vas voir comme il faut souffrir pour cela : c'est Dieu qui l'a voulu ainsi à cause du péché d'Eve, la porte du diable, notre mère à toutes. Les femmes sont faites pour souffrir."

Un péché originel pour les religieuses, un source d'angoisse pour les mères qui scrutent la puberté de leurs filles. "Dès que ma mère s'est aperçue qu'il y poussait comme des petits boutons, elle m'a dit de cacher ça. Elle m'a dit de ne pas montrer cela aux hommes. Même pas à mon père. Elle m'a donné une vieille chemise d'un de mes frères. Elle m'a montré comment je devais m'asseoir. Et surtout baisser les yeux quand on m'adressait la parole." Une formation à la soumission, en clair, "A présent, je suis une femme, avec un pagne de femme, je me sens vraiment malheureuse".

Et comment ne pas partager l'angoisse des mères pour leurs filles quand on se rend compte, au fil des pages, que même le père de la communauté en abuse. Les hommes, dans le roman de Scolastique Mukasonga, n'ont pas fière allure. A l'image de cet ambassadeur qui a décidé de se fiancer à l'une des lycéennes, Frida. Elle qui faisait des envieuses à décrire ses week-end à l'ambassade, et créait le scandale d'être "fille-mère" au pensionnat de l'élite féminine, finira par mourir de sa grossesse.

"Les élèves de terminale se livrèrent, comme le voulait la coutume, à une déploration unanime. La clameur de leurs sanglots emplissait tout le lycée. Les pleurs ininterrompus témoignaient de la sincérité de leur chagrin, protestaient contre le destin injuste de Frida. Toutes étaient unies dans le désespoir d'être femmes."  

Mukasonga, “femme comblée“

Scholastique Mukasonga, le jour du Renaudot (Photo AFP)
Scholastique Mukasonga, le jour du Renaudot (Photo AFP)
Aujourd'hui, Scholastique Mukasonga partage sa vie avec trois hommes, son mari et ses deux fils, consacrés presque exclusivement à l'emploi du temps littéraire de leur mère. Sur son lieu de travail, elle est entourée de femmes et moque l'unique "assistant social" du service dans cette profession qui compte un homme pour dix femmes. Couronnée du prix Renaudot, Scholastique fait honneur à son nom, qui signifie "femme comblée, femme au sommet" qu'elle préfère à une seconde interprétation : "encore". Sa mère avait déjà eu deux filles et deux garçons, elle venait faire pencher la balance du mauvais côté... "encore" une fille. Vraiment, femme comblée lui va mieux.

Sur le massacre des Tutsis, Scholastique Mukasonga tient un discours pacifiste : "Je ne suis pas rancunière, c'est un luxe que je ne peux pas me permettre" explique-t-elle à propos des Hutus qui pour elle, ont aussi été victimes des manipulations politiques au Rwanda. L'écrivain soutient le processus de réconciliation opéré dans son pays mais "le pardon, on en est pas là". Ce qu'elle ne pardonne pas, ce sont les actes de barbarie, et justement les viols sanguinaires des femmes tutsis. Dans son roman, le destin des deux jeunes tutsis qui ont pu intégrer le pensionnat est un symbole puissant. La plus érudite s'en sort, forte de son savoir, l'autre meurt, victime d'un viol sauvage, d'une barbarie inhumaine.