Se travestir pour vivre libre

La pirate quelque peu sanguinaire  Anne Bonny - Wikicommons
La pirate quelque peu sanguinaire Anne Bonny - Wikicommons

La philosophe Hélène Soumet, sensible à la cause des femmes, retrace les destinées de quelques intrépides qui à toutes les époques et sous toutes les latitudes ont revêtu des habits masculins afin de s'émanciper de la soumission dans laquelle on voulait les enfermer. Un passage toujours nécessaire pour certaines au XXIème siècle.

dans
Ce qui frappe à la lecture de l'ouvrage d'Hélène Soumet c'est la permanence dans le temps, la constance dans l'espace ou les cultures, dans toutes les classes sociales. La philosophe a croisé ces trois données pour raconter les parcours de quelques unes de ces travesties qui ont marqué l'histoire de la condition des femmes, servant de révélateur aux discriminations dont partout elles étaient victimes.
 
Dorothy Lucille devenue Billy Tipton
Dorothy Lucille devenue Billy Tipton
 
Ces "Travesties de l'histoire" vous feront voyager en Chine à la rencontre de Mulan, général-e de l'armée impériale (et désormais héroïne de dessins animés) ; en Russie, il vous faudra courir derrière l'époustouflante Nadejda Dourova, intrépide soldat-e (et l'une des rares que la découverte de son sexe ne conduira pas à la potence ou à la prison, mais à la gloire) ; vous croiserez le fer avec les pirates Anne Bonny et Mary Read ; vous galoperez dans les plaines du Far West avec Calamity Jane ou dans le Sahara avec Isabelle Eberhardt ; vous regretterez de ne pas avoir croisé les mains de fée du Docteur James Barry (Miranda), chirurgien militaire au service de sa majesté.
 
Nadejda Dourova, devenue Alexandre Alexandrov, capitaine des armées du Tsar et Calamity Jane,  Martha Canary, cliché de la Library of Congress
Nadejda Dourova, devenue Alexandre Alexandrov, capitaine des armées du Tsar et Calamity Jane, Martha Canary, cliché de la Library of Congress
Le chemin du passage à l'acte n'est pas toujours jonchée de pétales de roses : "A présent, j'étais un cosaque en uniforme avec mon sabre. Au lieu d'amies, j'étais entourée de Cosaques dont le langage, les plaisanteries, la grosse voix et le rire me heurtaient. Une sensation semblable à une envie de pleurer serra ma poitrine", écrira Nadejda Dourova dans ses souvenirs "Cavalière du Tsar".

Parfois associées à des hommes qui "savaient", parfois solitaires, elles ont aussi en partage, par dessus les siècles et les frontières, d'avoir été stimulées par leur mère, et plus souvent encore par leur père, afin d'échapper à leur rôle d'épouse, de mère, de soeur ou de veuve, assigné par les hommes. Du reste lorsqu'elles étaient découvertes, la plupart d'entée elles furent jugées, condamnées, exécutées, tant elles ébranlaient l'ordre social ou symbolique, défini par les gouvernants, les églises, ou les éducateurs.

"Vous, Mary Read et Anne Bonny allez être immédiatement conduites en place des exécutions, où vous serez pendues par le cou jusqu'à ce que mort s'en suive. Que Dieu, dans son infinie bonté, ait pitié de vos âmes...", lancent les juges aux deux pirates. Finalement leur peines de mort seront commuées en prison à vie.
 
George Sand, Colette, Isabelle Eberhardt, des écrivaines qui s'habillaient aussi bien en homme qu'en femme
George Sand, Colette, Isabelle Eberhardt, des écrivaines qui s'habillaient aussi bien en homme qu'en femme
Et maintenant ? En ce début de XXIème siècle, il peut sembler inutile de se faire passer pour homme pour être libres de ses choix. Mais combien de femmes, vêtues certes en robes et escarpins, dans la sphère occidentale sont amenées à intégrer les codes masculins du pouvoir, dans la politique, la finance, l'industrie, la science, etc, pour accéder à des postes de direction ! Et combien de filles encore dans certaines théocraties rêvent d'être des garçons pour poursuivre leurs études et s'arracher à la soumission de leurs mères ! L'essai d'Hélène Soumet évoque le passé, tandis qu'en filigrane transparaît le présent et l'avenir.
 

“On interdisait aux femmes de vivre leur humanité“

19.07.2014Propos recueillis par Sylvie Braibant
Hélène Soumet revient sur ce qui l'a poussée à écrire ce livre : "les femmes étaient limitées à leur sexualité, à leur vie d'épouse et de mère, on ne leur permettait pas de réaliser leur nature humaine. Les femmes qui se travestissaient faisaient peur aux hommes. Ils craignaient leur vengeance."
“On interdisait aux femmes de vivre leur humanité“
 
Portraits de femmes qui ont choisi de vivre en homme pour rester libres“ (éditions First, 250 pages, Paris, mai 2014, 19,95 €)
Portraits de femmes qui ont choisi de vivre en homme pour rester libres“ (éditions First, 250 pages, Paris, mai 2014, 19,95 €)