Terriennes

Shéhérazade, féministe avant l'heure, dans les mots de Hanan el-Cheikh

Le livre et son auteure
Le livre et son auteure

Shéhérazade fut-elle féministe ? Bien entendu, confirme Hanan el-Cheikh, qui signe un recueil de contes à la manière de l'illustre ancêtre réunis sous le titre "La maison de Schéhérazade". Pour TV5MONDE Karine Barzegar l'a rencontrée à Paris

dans
Joumana Haddad, autre écrivaine célèbre au Liban et ailleurs, l'avait donc assassinée. Et voici que Hanan el-Cheikh, qui peint de beaux portraits de femmes à longueur de ligne, la ressuscite pour en faire un porte étendard du féminisme en ces terres d'Orient. Shéhérazade, la géniale récitante qui calme les ardeurs meurtrières du sultan Shahryar décidé à tuer une épouse après l'autre, après l'infidélité de la première, a inspiré écrivains, orientalistes, chorégraphes, cinéastes, dramaturges, parfois pour le meilleur, le plus souvent pour le pire.

En 2009, à son tour l'écrivaine libanaise, née en 1945 dans une famille chiite du Sud-Liban,  aujourd'hui installée à Londres après avoir étudié au Caire et séjourné dans les pays du Golfe, est sollicitée par le metteur en scène britannique Tim Supple pour adapter les Mille et une nuits. Un peu réticente au début, tant Shéhérazade lui apparaissait dans son enfance beaucoup plus comme une esclave que comme un modèle de femme émancipée. Et le déclic se fait. De ces vingt contes qu'elle a choisis parmi les 1001 de l'original, et qui doivent eux se raconter tous en une seule nuit, surgit une féministe, engagée pour toutes les femmes et pour l'humanité entière.

Shéhérazade et le sultan par le peintre persan Sani ol-Molk (1849-1856) Wikicommons
Shéhérazade et le sultan par le peintre persan Sani ol-Molk (1849-1856) Wikicommons
Dans sa critique très élogieuse, écrite pour le quotidien francophone libanais L'Orient Le Jour, Edgar Davidian s'enflamme :

"Shéhérazade, une conteuse sulfureuse, coquine, sensuelle, spirituelle. Une sociologue (et sexologue, pourquoi pas?) née avant l'heure! Mère d'un ouvrage capital sans signature d'auteur(e) ! Femme à part entière qui terrasse le machisme par la vertu de ses talents justement féminins dont celui, fascinant, d'un verbe fécond et salvateur. Elle ne pouvait pas laisser indifférentes les filles d'Ève, surtout arabes. Tant les ressemblances, les conditions de vie et la filialité les rendent sœurs jumelles et proches cousines. (.../...)

Les contes se succèdent à un train d'enfer, en un chapelet perlé et amusant. (.../...) Parties de plaisir fines (en terme plus commun, de bonnes partouzes allègrement consommées), personnages de souks truculents ou odieux, nobles arrogants, princes tyranniques ou doux, humbles paysans, génies de tous acabits (djinns, «iblis», lutins), derviches au turban perfide, voilà une société interlope et hétéroclite qui offre un panaché du comportement humain. Du plus prosaïque au plus surnaturel, du plus trivial au plus sacré. Dans toute sa fourchette de verdeur, de lascivité, de nécessité, d'urgence, de pouvoir, de courage, de lâcheté, d'attente, de domination, d'angoisse, d'agressivité, d'aspiration à la paix, à l'harmonie de soi et de l'univers.

Plus moderne et actuelle que jamais est la parole de Shéhérazade qui a traversé avec éclat le mur du temps. Et à qui Hanan el-Cheikh prête, dans son pastiche en dimension réduite, la même tonalité jubilatoire et fleurie.
"

De passage à Paris, pour la sortie de son livre en France, et alors qu'elle pourrait être couronnée par le prix Médicis "étranger", elle a accordé un entretien à Karine Barzegar. Rencontre

Mille et une nuits pour capturer Shéhérazade

23.09.2014JT TV5MONDE, propos recueillis par Karine Barzegar
"Quand j'étais petite, je détestais Shéhérazade. Mais en fait c'était la première des féministes. C'est très érotique Les Mille et une nuits. Il y a mille ans, la société était si ouverte."
Mille et une nuits pour capturer Shéhérazade

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