Silvana Turner, femme contre l'oubli : médecin légiste en quête des disparus de la dictature en Argentine

Silvana Turner, au travail, dans les locaux de l'Équipe argentine d’anthropologie de médecins légistes, à Buenos Aires
Silvana Turner, au travail, dans les locaux de l'Équipe argentine d’anthropologie de médecins légistes, à Buenos Aires

Silvana Turner est membre de l’Équipe argentine d’anthropologie de médecins légistes créée voilà 30 ans, juste après la fin de la meurtrière dictature militaire. Leur mission consiste à redonner une identité, grâce à leurs ossements, à ceux qui ont été victimes de violations des droits humains, en Argentine, mais aussi partout dans le monde. Avec ce portrait, Terriennes poursuit l'hommage aux Argentines qui, plus que d'autres, s'engagent contre l'oubli.

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L’immeuble est légèrement décati par les années. Un vieil édifice au « style haussmannien » dans le quartier de Once à Buenos Aires, qui en pleine journée vit au rythme des vendeurs ambulants péruviens. Personne ou presque ne s’imaginerait qu’au premier étage, tibias, fémurs, dents, vertèbres en morceaux et plusieurs crânes sont reconstitués et ensuite analysés par l’équipe argentine d’anthropologie de médecins légistes. De ces ossements rassemblés naîtra le squelette d’un desaparecido (disparu) de la dictature argentine (1976-1983). Ses os parleront alors aux anthropologues légistes pour enfin livrer son identité.

Archéologue de l'humanité


Silvana Turner est âgée d’une quarantaine d’années. Elle a les cheveux au carré et un air de globetrotteuse/aventurière. Debout dans le laboratoire elle prend dans sa main un crâne posé sur une table. Elle le ramasse comme s’il s’agissait d’un coquillage au bord de la plage. Elle fait tourner le crâne dans sa main et montre de son index un orifice se situant sur l’arrière de celui-ci. Les commentaires sont inutiles. En regardant ce trou béant on peut revivre les derniers instants de cette personne non identifiée. Agenouillé, les mains menottées dans le dos et un bourreau qui pose la pointe de son fusil sur l’arrière de la tête résument la fin de sa vie ; avant que le cadavre ne soit enterré clandestinement dans une fosse commune d’un cimetière ou d’un terrain vague.

Le tour du monde de l'horreur réuni dans les dossiers du bureau de Silvana Turner
Le tour du monde de l'horreur réuni dans les dossiers du bureau de Silvana Turner
Un cowboy expert en identification

C’est en 1984, la démocratie tout juste revenue, que les Grands-Mères de la Place de Mai ont demandé de l’aide à des experts en génétique de l’Association américaine pour le progrès scientifique. L’un d’eux, Clyde Snow, un cowboy du Texas fumant clope sur clope, expert en identification osseuse. C’est lui même qui a initié un groupe de jeunes gens. Tous étudiants en archéologie, anthropologie et médecine. La première fois qu’il les a invités à diner pour leur proposer la fouille d’une fosse commune, il les a avertis : « Y a pas de thunes, le travail est sale, déprimant et dangereux. »

Malgré les craintes de représailles de la part des nombreux responsables de la dictature, la curiosité a été la plus forte et les étudiants ont accepté de courber l’échine pour astiquer des os de desaparecidos (disparus). « J’ai intégré l’équipe en 1989 alors que j’étais étudiante à la faculté d’anthropologie », raconte Silvana Turner dans son modeste bureau où s’empilent dans des étagères des dossiers classés sous les noms de Bosnie, Salvador, Zimbabwe, ou encore Tribunal de La Haye.  « L’équipe travaille dans le monde entier où notre mission consiste à enquêter sur des cas de violations des droits de l’homme. En gros, identifier des os de personnes tuées et non identifiées. Juste après la dictature en Argentine, les fouilles des fosses communes ont commencé. Mais à cette époque, il n’ y avait aucun expert et les fouilles se réalisaient avec des pelleteuses mécaniques qui détruisaient les indices les plus précieux. Quand Clyde (Clyde Snow) est arrivé, tout a commencé à changer. Ma première fouille, je l’ai réalisée avec l’équipe dans le cimetière d’Avellaneda (au sud de Buenos Aires). Nous avons récupéré 365 squelettes de disparus de la dictature. »

La vérité au coeur des squelettes examinés par Silvana Turner
La vérité au coeur des squelettes examinés par Silvana Turner
580 squelettes identifiés

Jusqu’aujourd’hui l’équipe d’Anthropologie de médecins légistes a redonné une identité à 580 personnes disparues pendant la dictature. Il reste encore plus de 600 squelettes à identifier grâce à la méthode de l’ADN. L’équipe dispose d’une banque du sang où sont stockées les données génétiques des familles de disparus. Cette banque a été créée en 2007 avec l’aide du ministère des Droits de l’homme d’Argentine et du ministère de la Santé. Une campagne massive de sensibilisation a été lancée afin de solliciter le sang des familles de disparues pour continuer le processus d’identification des corps retrouvés.

Et parfois, malgré les techniques scientifiques les plus avancées, il est impossible de récupérer l’ADN, en raison de la détérioration des ossements. « Quand une famille vient nous voir pour nous demander qu’on retrouve sa fille ou son fils disparu, on a parfois peur de les décevoir si on ne peut pas l’identifier ou bien paradoxalement si on y arrive. La plupart des pères ou des mères veulent continuer à croire que leurs enfants sont cachés en Europe ou qu’ils ont réussi à s’échapper du centre de détention, où ils étaient torturés, et qu’ils sont aujourd’hui amnésiques dans un hôpital. Mais en général pour bon nombre d’entre eux quand on leur apporte la preuve que tel squelette retrouvé et celui de leur(s) enfant(s) ils peuvent enfin porter le deuil. »

Un travail d'investigation quasi policier


Les membres de l’équipe qui disposent de bureaux à Buenos Aires, à Cordoba et à Nueva York sont des scientifiques mais aussi de redoutables enquêteurs. Ils suivent des pistes, les témoignages des familles de victimes et les archives de journaux de l’époque de la dictature pour trouver un endroit où creuser. « Notre travail passe par une forte relation de confiance avec les familles, ou des survivants, qui nous donnent des informations nous permettant de nous guider dans nos recherches. Souvent, sans témoignage, nous analysons les actes de décès et les archives des cimetières. Quand nous voyons que de nombreux jeunes ont été enterrés, sans être identifiés, à une date qui correspond à la période de dictature sans aucune déclaration des causes de la mort, nous savons que nous allons trouver des ossements de disparus », commente Silvana qui oscille toujours entre émotion et impassibilité dans ses propos. Un peu comme dans sa vie où la dureté de sa profession a pris le dessus sur sa vie privée.

Afrique du Sud, Pérou, Rwanda, quelques unes des destinations tragiques de Silvana Turner<br/><br/>
Afrique du Sud, Pérou, Rwanda, quelques unes des destinations tragiques de Silvana Turner

Les « vols de la mort »
 
Une des plus grandes satisfactions de Silvana et de l’équipe est d’avoir pu prouver, grâce aux corps de victimes, l’existence des « Vols de la mort », longtemps niés par les répresseurs, malgré les témoignages. Les détenus drogués étaient transportés dans des avions d’où ils étaient jetés vivants dans l’océan. Des exécutions conçues par l'armée française pendant la guerre d'Algérie, et nommées "crevettes Bigeard" (du nom du général français concepteur de la méthode, et enseignées en Argentine par d'anciens militaires française dans le cadre de la sinistre opération Condor). Les deux cas les plus emblématiques des vols de la mort sont ceux de la sœur française Léonie Duquet et de la fondatrice des Mères de la place de Mai (association de mères des disparus de la dictature militaire). Toutes deux séquestrées et torturées à L’École de mécanique de la marine (ESMA pour ses initiales en espagnol) et ensuite jetées dans l’océan. « La mer a recraché leurs corps et elles ont été inhumées dans une fosse commune du cimetière de la ville de General Lavalle à 400 kms de Buenos Aires. En 2005 nous avons identifié leurs cadavres. Des corps fracturés qui portaient les stigmates de chute en haute altitude », se rappelle Silvana.

Des missions internationales

L’Équipe d’Anthropologie de médecins légistes est réputée dans le monde entier pour son expérience dans l’identification de cadavres. De nombreuses nations, des ONG qui défendent les droits humains font appel à ses services. « Nous avons travaillé dans plus de 40 pays. Personnellement, je me suis rendu plusieurs fois dans des pays d’Amérique latine, d’Amérique centrale et d’Afrique qui ont vécu des périodes de dictature comme celle que nous avons connue en Argentine. En 1997, nous avons identifié les ossements du Che Guevara assassiné en Bolivie. Ce fut l’une des identifications les plus médiatiques. »

Femme parmi des hommes

Silvana Turner est passionnée par son travail, bien qu’elle admette que de temps à autre la relation homme/femme dans un univers très masculin est parfois tendue. « C’est vrai que ce n’est pas toujours facile d’être respectée mais des femmes dans notre métier c'est indispensable. Quand il s’agit de créer une certaine intimité avec les familles de victimes, notre sensibilité est un atout. Et lorsque qu’il s’agit de recueillir un témoignage auprès d’une femme musulmane au Kosovo ou en Afrique, il est impensable qu’un homme de l’équipe puisse le réaliser. Mais ces petits problèmes de « guerre des sexes » ne sont pas insurmontables, j’arrive à en faire abstraction. Ma plus grande satisfaction professionnelle qui fait que je n’arrêterai jamais ce métier : c’est quand nous identifions les ossements d’une victime et que nous pouvons l’annoncer aux familles. Grâce à mon travail, ces familles savent enfin où déposer des fleurs. »