Simone de Beauvoir

Se refusant à voir dans la féminité un état de nature, Simone de Beauvoir propose de dépasser des concepts injustifiés et en vient à proposer de nouveaux modèles éducatifs pour la jeune fille.

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Philosophe et romancière, Simone de Beauvoir (1908-1986) publie en 1949 un brûlot : Le Deuxième sexe. Dans cet ouvrage, elle déconstruit la notion de sexe et montre comment l'identité, masculine ou féminine, est avant tout un produit de la société. Les féministes de années 70 s'appuieront sur ses théories pour faire avancer leur cause.

Le Deuxième sexe


Mais suffit-il de changer les lois, les institutions, les moeurs, l’opinion et tout le contexte social pour que femmes et hommes deviennent un jour des semblables? “Les femmes seront toujours des femmes” disent les sceptiques; et d’autres voyants prophétisent qu’en dépouillant leur féminité elles ne réussiront pas à se changer en hommes et qu’elles deviendront des monstres.

C’est admettre que la femme d’aujourd’hui est une création de la nature; il faut encore une fois répéter que dans la collectivité humaine, rien n’est naturel et qu’entre autres la femme est un produit élaboré par la civilisation; l’intervention d’autrui dans sa destinée est originelle : si cette action était autrement dirigée, elle aboutirait à un tout autre résultat.

La femme n’est définie ni par ses hormones ni par ses mystérieux instincts mais par la manière dont elle ressaisit, à travers les consciences étrangères, son corps et son rapport au monde; l’abîme qui sépare l’adolescente de l’adolescent a été creusé de manière concertée dès les premiers temps de leur enfance; plus tard, on ne saurait empêcher que la femme ne soit ce qu’elle a été faite et elle traînera toujours ce passé derrière elle; si on en mesure le poids, on comprend avec évidence que son destin n’est pas fixé dans l’éternité (…)

Si dès l’âge le plus tendre, la fillette était élevée avec les mêmes exigences et les mêmes honneurs, les mêmes sévérités et les mêmes licences que ses frères, participant aux mêmes études, aux mêmes jeux, promise à un même avenir, entourée de femmes et d’hommes qui lui apparaîtraient sans équivoque comme des égaux, le sens du “complexe de castration” et du “complexe d’Oedipe” seraient profondément modifiés.

Assumant au même titre que le père la responsabilité matérielle et morale du couple, la mère jouirait du même durable prestige; l’enfant sentirait autour d’elle un monde androgyne et non un monde masculin; fût-elle affectivement plus attirée par son père-ce qui n’est pas même sûr-son amour pour lui serait nuancé par une volonté d’émulation et non par un sentiment d’impuissance : elle ne s’orienterait pas vers la passivité. (…) La fillette ne chercherait donc pas de stériles compensations dans le narcissisme et le rêve, elle ne se prendrait pas pour donnée, elle s’intéresserait à ce qu’elle fait, elle s’engagerait sans réticence dans ses entreprises.