Sister Fa, la puissance du hip hop contre l'excision

Sister Fa au festival de films de Femmes Elles tournent à Bruxelles le 21 septembre 2012.
Sister Fa au festival de films de Femmes Elles tournent à Bruxelles le 21 septembre 2012.

Au Sénégal, le hip hop peut servir à faire tomber un président de la République. Mais pas seulement. La rappeuse Sister Fa a décidé de donner de la voix pour mettre fin à l'excision dans son pays. Invitée en septembre 2012 au festival de films de femmes "Elles tournent" à Bruxelles, elle a présenté le documentaire qui retrace sa vie et son engagement. Témoignage.

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Le hip hop a déjà montré sa force au Sénégal. Lors de la dernière campagne présidentielle, au printemps 2012, cette musique a porté haut et fort les messages du jeune mouvement d'opposition « Y en a marre ». Multipliant les morceaux contestataires, les rappeurs de la banlieue de Dakar ont fait siffler les oreilles du « vieux » jusqu'à obtenir sa chute. Abdoulaye Wade a été détrôné après douze ans de présidence.

Le hip hop, une arme musicale donc, qui peut servir bien d'autres causes. Cela, Sister Fa l'a  compris. Depuis plusieurs années, la chanteuse sénégalaise utilise le hip hop pour sensibiliser les villages sur la pratique l'excision. « C'est un vecteur incroyable. Je ne sais pas qui a dit que la musique commence là où le langage s'arrête mais c'est tellement vrai ! Chez nous dans les milieux les plus reculés, les gens peuvent écouter ta musique et saisir ton message sans que tu sois-là ! Pour moi c'est magique. Surtout que le hip hop est avant tout écouté par les jeunes. »


Des souvenirs vagues

Née en Casamance, région aride du Sud-Sénégal, Sister Fa n'a pas échappé à la tradition. Comme toutes les fillettes diolas de son village, elle a été excisée par une matrone. Ses souvenirs sont assez vagues. « C'est étrange… Je ne me rappelle même plus à quel âge ça m'est arrivé, confie-t-elle d'une voix calme. Je sais que c'était avant de rentrer à l'école primaire. Je me souviens de la douleur, de ce stigmate qui est toujours en moi. Mais je n'en fais pas un drame personnel. Je me dis que je devais être aux normes de ma société. Voilà ! »

L'enfance a repris ses droits puis est arrivée l'adolescence. Sister Fa avait alors une seule obsession en tête : devenir une rappeuse parmi les rappeurs. Mais, au même moment, un événement l'a bouleversée et l'a fait replonger dans la réalité de l'excision. « Alors que j'avais 15, 16 ans, deux petites filles sont mortes accidentellement après leur excision. On leur a mis une sorte d'eau de javel pour faciliter la cicatrisation… C'était vraiment scandaleux. Là je me suis dit : "mais quelle est cette pratique que l'on doit adorer alors qu'elle amène à la mort ?" »

En Afrique, l'excision concerne 115 millions de femmes. Au Sénégal, passible d'une peine de prison, elle frappe entre 25 et 30% de la population féminine. Les Wolofs et les Sérères n'excisent pas. En revanche, les ethnies de Casamance (mandingues, malinkés et une partie des Diolas) comme celles du nord et de l'est le font. Mais dans les villages « les mamans ne savent même pas pourquoi elles excisent. Personne n'en parle. C'est tabou. », explique la rappeuse.

Pas de lutte mais une sensibilisation

C'est à Dakar, puis à Berlin aux côtés de son mari allemand, que Sister Fa a commencé à prendre du recul, à se replonger dans son passé, à se documenter tous azimuts ! Une réflexion intense qui l'a conduite à reprendre la route vers la Casamance. « Je ne partais pas en guerre. Je voulais sensibiliser les communautés et surtout les jeunes », précise-t-elle. C'est ainsi qu'elle a fréquenté les écoles, participé à des émissions dans les radios locales et s'est rapproché de l'ONG Tostan qui lutte depuis les années 90 contre l'excision au Sénégal.

Résultat, « il n'y a plus d'excision depuis 3 ans dans mon village, depuis que des femmes ont déclaré publiquement qu'elles abandonnaient la pratique de l'excision. »

Se faire réparer ?

Et elle, Sister Fa, songerait-elle à tourner définitivement la page de son excision en recourant aux techniques de réparation des clitoris qui ont désormais montré leur efficacité ? Une question intime qui a suscité une réponse sincère et sensible. « Je pense que j'ai la trouille, reconnaît-elle dans un grand éclat de rire. C'est rigolo de le dire. Je pense que j'ai même peur d'y penser. Quand je me rappelle cette expérience, je n'ai pas envie de sentir à nouveau quelque chose à cette place encore très sensible de mon corps. Et puis oui, ajoute t-elle après un silence de réflexion, il manque quelque chose à mon corps. Mais, c'est comme je dis, je dédramatise. »

A voir et écouter l'entretien vidéo (ci-dessous) avec Sister Fa, complété par des extraits du documentaire Sarabah de Maria Luisa Gambale et Gloria Bremer.

“Je suis née rebelle“


Sénégal : abandon de l'excision d'ici 2015

Le Sénégal a amorcé la lutte contre les Mutilations génitales féminines (Mgf) dans les années 70. Mais, la première déclaration publique d’abandon de l’excision n’a été enregistrée qu’en 1997. Deux ans plus tard, la loi interdisant l’excision est votée à l’Assemblée nationale. Outre l’arsenal juridique, un plan d’action national quinquennal est adopté.

Puis, l’Unfpa et l’Unicef, en tant que partenaires de l’Etat du Sénégal, initient un Programme conjoint avec pour objectif principal l’accélération du processus d’abandon de l’excision d’ici 2015.