Sœurs musulmanes, entre répression, régression et émancipation

Manifestante se dressant devant un char lors des affrontements meurtriers dans la capitale, le 14 août 2013 - Photo AFP
Manifestante se dressant devant un char lors des affrontements meurtriers dans la capitale, le 14 août 2013 - Photo AFP

Hier des Egyptiennes qui contestaient le pouvoir étaient agressées sur la place Tahrir. La roue a tourné et aujourd'hui, la répression qui touche les Frères musulmans depuis la destitution du président Mohamed Morsi s'étend aussi aux militantes proches du pouvoir déchu. Il n'y a encore pas si longtemps, les Soeurs musulmanes menaient leur révolution au sein de la Confrérie. Elles mettent désormais de côté leurs envies de s'imposer et s'unissent. Rencontres avec quelques unes d'entre elles, qui affichent aussi pour modèle, la démocratie chrétienne à l'italienne...

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« Ligne rouge »

Alors qu'elles manifestaient cet automne « contre le coup d'Etat et pour soutenir Mohamed Morsi », le président destitué en juillet 2013, vingt-et-une femmes de 15 à 22 ans ont été arrêtées puis détenues. Très vite, des informations circulent : elles ont été molestées et soumises à des tests de grossesse. C'en est trop pour les partisans de la confrérie persécutés depuis le 3 juillet.

« Nous n'arrêterons pas de protester », prévient Ghada Salahi, 40 ans, qui se présente comme la plus haute autorité chez les Soeurs musulmanes. La première apparition de Morsi – détenu depuis quatre mois, a regalvanisé ces foules. Même sa discrète épouse Naglaa Ali Mahmoud a marché vendredi 8 novembre, comme des milliers de femmes à travers le pays. « Elle va un peu partout au Caire pour dire qu'il va bien et nous encourager », dit Salahi.

Dans les manifestations, on retrouve aussi Sarah Mohamed, 21 ans, fille de Ghada Salahi. Celle qui demandait « pardon » en levant les yeux et les bras au ciel pour « la pire chose faite dans (sa) vie » - avoir voté Morsi - marche désormais avec sa mère. « Pas pour Morsi, pour dénoncer le coup de force », précise Salahi. Eman Mohammad, une Soeur dissidente, critique également le « coup militaire destiné à rétablir la situation d'avant la révolution ».

Soeurs et dissidentes dénoncent d'une seule voix «Rabaa et Al Nahda, les pires crimes haineux contre des Egyptiens » (en référence aux massacres du 14 août 2013 perpétrés par l'armée contre les manifestants pro-Morsi, ndlr), qui ont fait retomber Frères et Soeurs dans une quasi-clandestinité. « C'est pire que lorsque Nasser était président ! », s'indigne Ghada Salahi (après son arrivée au pouvoir en 1952, le président Gamal Abdal Nasser a mené une répression féroce contre les Frères, ndlr). Il n'est pourtant pas  loin le temps où ces trois Soeurs avaient de grands projets pour elles. Et l'Egypte.

Deux élues des Frères musulmans au Parlement égyptien - AFP
Deux élues des Frères musulmans au Parlement égyptien - AFP
L'arrivée au pouvoir

C'est dans la crèche qu'elle dirige au Caire que Ghada Salahi reçoit. Cette femme de 40 ans, long foulard blanc, élégante veste longue, se présente comme la « cheffe des Soeurs » mais précise qu'elle n'a pas été élue.

Mère de cinq filles et un garçon, elle a découvert la Confrérie et Zaynab Al Ghazali à 16 ans, en Arabie saoudite. Comme « son modèle », Salahi veut améliorer la société grâce à l'islam. « Il n’y a aucune distinction entre foi, pratique et façon de vivre. »

Depuis 1998, elle intervient dans des universités pour présenter les valeurs islamiques à la jeunesse. Cette adepte de la méthode Montessori, « une Italienne chrétienne dont le programme nous correspond parfaitement ! », clame-t-elle durant sa conférence « Comment occuper ses enfants durant les vacances », a un avis sur tout : la société, l'éducation «pas de télévision et beaucoup de dialogue», la polygamie « je suis pour, mon mari refuse et mon père me demande si je suis folle », l'excision « légère, elle calmerait les filles - qui peuvent se marier quand elles sont prêtes, à partir de 18 ou 20 ans». (L'excision en Egypte est une tradition qui remonte aux pharaons et qui s'est enracinée aussi bien chez les chrétiennes que chez les musulmanes.)

A propos du voile (cachant les cheveux, bien plus répandu que le niqab dissimulant le visage), Ghada explique qu'une femme qui ne le porte pas ne peut pas intégrer le groupe. Les membres de la Confrérie au pouvoir affirmaient sur le sujet « Aucune Egyptienne ne sera jamais forcée de mettre un voile », citant le verset coranique « Nulle contrainte en religion ».

C'est sur le terrain social et caritatif que les Soeurs sont depuis leur création le plus actives. Pourquoi pas en politique ? « Certains hommes préfèrent que nous restions à la maison, d'autres craignent que la police nous arrête. »

La députée Licia Ronzulli lors d'un vote au Parlement européen, avec sa fille dans ses bras - AFP
La députée Licia Ronzulli lors d'un vote au Parlement européen, avec sa fille dans ses bras - AFP
Révolution chez les Soeurs

« Nous sommes capables d'être mères, épouses et femmes politiques », insiste la « Grande Soeur ». Son exemple : la députée Licia Ronzulli (du parti « Le peuple de la liberté », première création de Silvio Berlsuconi, ndlr) qui siège au Parlement européen avec sa fille en bas âge dans les bras. « Elle me rappelle les compagnonnes (sahabiyate) du Prophète ! Je veux la même chose pour les Soeurs ! »

Si Salahi note une évolution chez les Frères, Eman Mohammad, 24 ans, la juge insuffisante. Cette jeune femme au voile assorti à sa tenue, douce et sûre d'elle, a claqué en juillet 2011 la porte de la Confrérie qu'elle a connue très jeune. Avec les Soeurs, elle a « fait la révolution depuis le premier jour ». On pouvait les croiser sur la place Tahrir – y compris Zahra Al Shater. « Mais les hommes dirigent encore les Soeurs et ne laissent pas les jeunes prendre le leadership », accuse cette aspirante journaliste.

Les femmes mises en avant par le Parti ? « Des alibis ». Mohammad dénonce avec ferveur « ceux qui font la da'wa pour remporter les élections ». A cause de leurs mauvaises politiques, « les gens s'éloignent de l'islam ». Elle qui « au nom de la démocratie » voulait voir Morsi (à qui elle préférait le Frère dissident Aboul Foutouh) finir son mandat se bat aujourd'hui aux côtés de ses anciennes Soeurs.

Cette cohésion que M. Morsi et la Confrérie n'ont pas réussie à maintenir, la chasse aux Frères musulmans lancée depuis juillet 2013 par les militaires y est parvenue. Confortée par cette union retrouvée, Ghada Salahi assure « On réussira, insha'Allah ».

Soeurs musulmanes au Caire. Photo de  l'activiste égyptienne Gigi Ibrahim
Soeurs musulmanes au Caire. Photo de l'activiste égyptienne Gigi Ibrahim

A propos de Warda Mohamed

Warda Mohamed est une journaliste freelance, elle collabore notamment avec Orient XXI et Le Monde diplomatique. Elle a effectué de longs séjours au Caire en 2011, 2012 et 2013 et y a été correspondante pour Radio France.