Terriennes

Sois belle et surfe ! Quand les sponsors sélectionnent leurs élues

Gilvanilta Ferreira en action, à l'entraînement, chez elle, sur la plage de Ponta Negra dans la ville de Natal (Nord-Est du Brésil)
Gilvanilta Ferreira en action, à l'entraînement, chez elle, sur la plage de Ponta Negra dans la ville de Natal (Nord-Est du Brésil)
DR

Gilvanilta Ferreira est brésilienne, surfeuse professionnelle et a appris à surfer sur le couvercle d’une glacière. Malgré ses performances, deux fois championne du Brésil, elle a du mal à trouver l’aide financière de sponsors . La raison ? Son physique pas assez attirant selon les marques. Rencontre lors de la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro – août 2016

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En quatre coups de rames Gilvanilta Ferreira âgée de 26 ans, attrape une vague splendide sur la plage centrale de Lacanau Océan (département de la Gironde), là où les côtes françaises offrent leur plus belles déferlantes. Elle enchaîne les figures avec style et radicalité : un roller (virage en haut de vague) bien placé, un cutback serré pour se replacer au plus près du point de déferlement, une prise de vitesse énorme pour venir frapper la lèvre de la vague et la surfeuse vole dans les airs en pivotant sur un axe de 360°. La manœuvre aérienne est parfaitement reposée sur la vague. C’est magnifique. Sur la plage un surfeur qui se prépare à aller à l’eau s’exclame et dit à ses amis : « Waouh ! Vous avez-vu ? Ça doit être une pro celle-là ! ».

La surfeuse brésilienne Gilvanilta Ferreira devant la caravane du camping de Lacanau (au sud ouest de la France) où elle passe ses nuits durant la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro 2016. Le manque de sponsor amène les surfeuses à vivre dans la précarité
La surfeuse brésilienne Gilvanilta Ferreira devant la caravane du camping de Lacanau (au sud ouest de la France) où elle passe ses nuits durant la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro 2016. Le manque de sponsor amène les surfeuses à vivre dans la précarité
(c) Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio
 

Quatre pizzas par mois comme sponsor

 
Gilvanilta Ferreira plus connue sous le diminutif « Gil » est considérée comme une future étoile montante du surf féminin. Elle a appris à surfer à l’âge de huit ans, avec en guise de « planche » un couvercle d’une glacière dans laquelle elle rangeait les noix de coco qu’elle vendait sur la plage de Ponta Negra dans la ville de Natal (Nord-Est du Brésil) avec sa mère et son frère. Elle avait le droit de surfer seulement après avoir vendu ses cinquante noix de coco. Un travail qu’elle a exercé pendant plus de huit ans avant de devenir surfeuse pro. Mais malgré ses deux titres de championne nationale du Brésil elle ne trouvait aucun sponsor à part un restaurant qui lui offrait quatre pizzas par mois.
 
C’est à l’occasion d’une rencontre improbable en 2015 avec un surfeur professionnel responsable d’un programme de télé réalité de la chaîne brésilienne Canal Off dans l’hôtel où elle travaillait que Gilvanilta a pu réellement lancer sa carrière.
 

Des sponsors qui définissent la beauté

 
Son entraînement terminé, Gilvanilta sort de l’eau sourire aux lèvres. Cette surfeuse d’origine amérindienne, de petite taille aux cheveux noirs ondulés et à la peau cuivrée a bataillé dur pour pouvoir voyager en France et participer à la mythique compétition du Médoc Océan Lacanau Pro.
 
Malgré deux sponsors brésiliens, Furnas (entreprise d’énergie électrique) et la chaîne de télévision Canal off, elle a pourtant du mal à joindre les deux bouts. A tel point que pendant la compétition elle partage un lit avec une amie dans une caravane d’un camping de Lacanau ! « À part l’aide de mes sponsors ce sont mes amis au Brésil qui ont dû organiser une tombola pour réunir l’argent nécessaire pour pouvoir m’aider à voyager, à me loger et à manger » dit Gilvanilta avant de rincer sa planche sur le site de la compétition.

Sur la plage de Lacanau Océan la surfeuse Gilvarnilta Ferreira accompagnée de son frère demande conseil à un maître-nageur sauveteur. "<em>Il y a beaucoup de courant et il faut que je sache par où je dois passer pour aller chercher les meilleures vagues</em>" dit Gilvanilta une heure avant de commencer la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro
Sur la plage de Lacanau Océan la surfeuse Gilvarnilta Ferreira accompagnée de son frère demande conseil à un maître-nageur sauveteur. "Il y a beaucoup de courant et il faut que je sache par où je dois passer pour aller chercher les meilleures vagues" dit Gilvanilta une heure avant de commencer la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro
(c) Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio


Après avoir défait son chignon et démêler ses longs cheveux elle aperçoit une autre compétitrice australienne dont la planche est couverte de stickers de sponsors. « C’est démotivant de voir certaines pros qui surfent moins bien que toi et qui reçoivent de l’aide de la part des sponsors. Elles sont logées et mangent bien alors que pour toi c’est nuit au camping et sandwichs toute la journée. »

L’image que les marques de surf veulent transmettre : t’es belle donc je te sponsorise !
Gilvanilta Ferreira

Sans langue de bois Gilvanilta considère que si elle était blonde aux yeux bleues elle n’aurait aucun mal à avoir des sponsors. « C’est l’image que les marques de surf veulent transmettre : t’es belle donc je te sponsorise ! » Une polémique qui a été ouverte par une autre surfeuse brésilienne du nom de Silvana Lima, deux fois vice championne du monde, sans sponsors, et qui finance ses voyages pour participer aux compétitions grâce à son élevage de Bulldogs français.
 

Gilvanilta s'échauffe en écoutant du rap brésilien avant de se lancer dans la compétition. Et pourtant son physique déplaît, paraît-il...
Gilvanilta s'échauffe en écoutant du rap brésilien avant de se lancer dans la compétition. Et pourtant son physique déplaît, paraît-il...
Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio

Crise de la mode du surf  et manque de respect  des championnes

 
Pour certains le manque de sponsoring de la plupart des surfeuses s’expliquerait par la crise indéniable que traverse depuis quelques années l’industrie du surf dont les ventes de vêtements se sont écroulées (plus de 224 millions d’euros de pertes pour la marque de vêtements de surf Billabong en 2012), alors que pour la surfeuse Gilvanilta comme pour d’autres il s’agirait simplement de privilégier les surfeuses dont le physique ne laisse pas indifférent.
 
Pour Cyril Camus un des organisateurs de la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro : « Il est vrai que les surfeuses sont aujourd’hui surtout utilisées comme mannequin et pour les autres filles c’est plus difficile de trouver des sponsors. On ne doit pas oublier la crise que traverse l’industrie du surf wear (industrie du vêtement de surf) mais ce manque de sponsor des surfeuses on le retrouve aussi pour l’organisation des compétitions ! Depuis sept ans, nous n’avons pas réussi à trouver un sponsor pour l’épreuve féminine du Lacanau Pro ! Pourtant Le surf féminin a énormément évolué et les filles surfent de mieux en mieux. Le spectacle est assuré et le public répond présent » répond Cyril Camus portant le t-shirt officiel de sa compétition. Avant de repartir il attrape son portable et me dit : « Il faut que tu parles à notre surfeuse (du Lacanau Surf Club) Juliette Brice. C’est une super surfeuse qui fait d’excellents résultats et elle galère, elle aussi, pour trouver plus de sponsors. »
 
Perchée sur la tour des juges (endroit où les juges observent et donnent des points aux surfeurs en compétition), Juliette Brice âgée de dix-sept ans et déjà bardée de prix – neuvième au championnat du monde de Surf 2016 et championne d’Europe junior en 2015- donne sa version des faits : « C’est vrai que l’image des surfeuses passe avant tout par les photos types mannequins. Les sponsors veulent faire rêver et utilisent des images de belles filles. C’est dommage car il devrait y en avoir pour tout le monde même si je comprends que l’on ait envie de donner une belle image du surf avec des jolies filles -comme Alana Blanchard par exemple- pour montrer que l’on peut être à la fois surfeuse et féminine ». Alana Blanchard est une hawaïenne qui est l’icône de la surfeuse/mannequin pour l’égérie d’une grande marque de surf. Il suffit de taper son nom sur Internet pour se rendre compte qu’il y a plus de photos d’elle en bikini sur la plage dans des poses érotiques que surfant.
 

Moment de concentration avant la compétition. Si Gilvanilta fait de bons résultats cette année, elle pourra signer un contrat d'un an avec l'entreprise d'électricité brésilienne Furnas
Moment de concentration avant la compétition. Si Gilvanilta fait de bons résultats cette année, elle pourra signer un contrat d'un an avec l'entreprise d'électricité brésilienne Furnas
Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio

En pleine compétition

 
« Gooood afternooon Lacanau !!!! » crie le speaker dans son micro pour annoncer le retour à la compétition des femmes. La plage centrale où est organisée la compétition se remplit de monde à vu d’œil, ça sent l’huile solaire et la wax que les surfeurs utilisent sur leur planche pour ne pas glisser. Gilvanilta est sur la plage, elle termine son sandwich jambon beurre en parlant à son frère Giu et à un maître- nageur sauveteur. Elle élabore sous leur conseil sa technique pour réussir à utiliser à bon escient les forts courants. Les vagues mesurent 1m50, elles sont puissantes et c’est du surf très technique. Avant d’aller à l’eau Gilvanilta s’isole sur la plage écouteurs sur les oreilles en touchant sa bague porte bonheur attachée autour du coup : « j’écoute du rap brésilien. Une chanson d’un type qui fait du rap mais qui n’a pas de maison de disque ! C’est un peu mon histoire en fait » dit Gilvanilta en riant.
 
La sirène de la compétition retentit, c’est le départ ! Gilvanilta rame et cherche une vague, son frère depuis la plage lui donne des indications criant en portugais « t’es trop loin rapproche toi ! ». Gilvanilta attrape une belle vague, la surfe backside (dos à la vague) et place deux superbes manœuvres. Les autres surfeuses assurent aussi et gagnent plus de points. La tension monte pour le frère de Gilvanilta qui commence à désespérer. Il reste moins d’une minute dans ce heat (série). On pense que c’est déjà terminé pour elle quand Gilvanilta décide de ramer plus au sud et de partir sur une dernière vague. Deux beaux rollers radicaux au dernier moment suffiront pour que « Gil » se qualifie in extremis pour le 3ème tour. Son frère casquette visée sur la tête peut souffler. Gilvanilta sort de l’eau heureuse et frappe dans les mains de son frère et de ses amies. « Oui je surfe comme un mec, dit-elle fièrement, et un jour je suis sûre que j’arriverai à les battre même sur les vagues les plus dangereuses comme Pipeline à Hawaii ou Teahupoo à Tahiti. Je vais progresser mais je vais avoir besoin de plus de sponsors pour pouvoir voyager dans le monde entier et pour mieux me préparer. »
 

Mais Gilvanilta vient de perdre au 3ème tour du Médoc Océan Lacanau Pro. Elle ne touchera absolument aucune prime de compétition parce qu'elle n'est pas finaliste.
Mais Gilvanilta vient de perdre au 3ème tour du Médoc Océan Lacanau Pro. Elle ne touchera absolument aucune prime de compétition parce qu'elle n'est pas finaliste.
Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio

Une académie pour surfeuses pro qui ne ressemblent pas à des Barbies

Malheureusement c’est au 3ème tour que la compétition du Médoc Océan Lacanau Pro se termine pour « Gil » éliminée par plus fortes qu’elle. La finale opposera la française Justine Dupont à la néo-zélandaise Ella Williams. C’est la surfeuse Kiwi (le kiwi est une espèce d’oiseau endémique de la Nouvelle-Zélande que l’on utilise aussi pour surnommer les habitants de ce pays) qui l’emportera en fine technicienne dans des magnifiques conditions de vagues. Quelques minutes après avoir reçu son trophée je demande à cette surfeuse blonde aux yeux bleus : « Faut-il être belle avant tout pour trouver des sponsors dans le surf ? »
« Non, c’est la façon de surfer qui compte et honnêtement je n’en sais rien. Je te laisse décider ! » répond-elle amicalement les cheveux encore mouillés par le champagne. Une bonne réponse bien placée comme un roller sur une vague, pour une surfeuse -certes blonde aux yeux bleus- mais aussi excellente sur une planche.
 
Plus loin Gilvanilta enfile de nouveau sa combinaison pour aller surfer avec son frère. Elle est un peu déçue d’avoir été éliminée si vite mais elle reste quand même fière et positive. « J’ai vraiment galéré pour venir jusqu’en Europe et je pense à toutes les surfeuses qui sont dans mon cas. Mon prochain objectif après ma carrière ça sera de créer chez moi au Brésil une académie de surf pour aider les filles qui n’ont pas de sponsors à devenir surfeuse pro. Et peut importe si elles sont belles ou pas ! » Un projet qui sera sans aucun doute une excellente nouvelle pour le surf féminin.