Sport, outil de modernité des Algériennes

Iman Nefil se faufile entre les voitures du centre-ville d'Alger. Elle arrive de Paris où elle travaille à l'université de la Sorbonne en tant qu'enseignante-chercheure spécialisée sur la question « Femmes, genre et sport ».

Après avoir été volleyeuse au sein de l'équipe nationale algérienne puis entraîneure, Iman Nefil réalise une thèse à la Sorbonne sur l'accession des Algériennes aux métiers de cadres du sport. Des métiers encore quasi-exclusivement masculins en Algérie que ces jeunes femmes exercent de façon militante.

La chercheure fait aujourd'hui des va-et-vient entre la France et son pays natal où elle enseigne à l’École nationale supérieure en sciences et technologies du sport (ENS/STS). Selon elle, c'est en donnant l'accès au sport à tous, hommes et femmes, que la société algérienne pourra se moderniser.

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Votre thèse porte sur l'accès des femmes algériennes au métier de conseiller en sport, ces sportives qui s'engagent à faire des études supérieures en sport. Le milieu social dont elles sont issues est-il déterminant ?

Ces femmes sont généralement issues des grandes villes dans lesquelles elles trouvent des infrastructures sportives suffisantes. La majorité des conseillères sont issues d'un milieu favorable où les parents sont sensibles à l'émancipation de la femme. Ces femmes ont bénéficié d'une véritable socialisation sportive. En Algérie, si la fille ne peut pas aller faire du sport à côté de chez elle, elle n'aura pas de carrière sportive. J'en suis moi-même la preuve car j'ai été privilégiée durant mon enfance : mon grand père a créé un des clubs de foot d'Alger, le CRB, mon père était footballeur et mon frère, un ancien volleyeur. J'ai pu accéder plus facilement que les autres filles à cette carrière sportive. Au Maghreb, on ne peut rien faire sans la bénédiction de ses parents.

Comment se passe l'investissement de ces femmes dans une carrière sportive ?

Elles sont discriminées. La discrimination n'existe pas dans la loi, elle est d'ordre social. Sur le plan professionnel, elle devient virulente dès que l'on s'attaque aux postes de direction. On ne voit que très rarement des femmes directrices techniques nationales ou des femmes entraîneures de haut niveau, même pour les équipes filles. Ainsi, parmi la promotion de cadres du sport sortant chaque année de l'ISTS, les femmes n’en représentent que 12%.

Comment expliquer cet écart ?

On constate un véritable dysfonctionnement entre deux modèles antagonistes : la tradition confine la femme dans le modèle du dedans, dans l'espace domestique. Les hommes ont accès aux espaces extérieurs, ceux du sport notamment, au modèle de modernité. Or, le sport pourrait être pour les filles et les femmes cette passerelle du dedans vers le dehors.

Ce dysfonctionnement se devine dans l'analyse des pratiques sportives : les conseillères femmes sont plus formées dans les sports psychomoteurs que les hommes. La distribution des sports  confine les femmes dans des milieux stables et dépourvus de danger. On les retrouve donc dans des espaces délimités, protégés tels les bassins de natation ou les terrains d'athlétisme.

Les filles sont également orientées vers des activités d’équipes dans lesquelles elles se fondent et restent anonymes. Quand je faisais du volley avec mes amies, pour ma famille, mes voisins, je faisais du « volley avec les filles », l'anonymat me protégeait.

Les sportives arrivent-elles tout de même à sortir de cet espace protégé ?

Le titre olympique de l'athlète Hassiba Boulmerka aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, a changé la donne. L'athlète est la première médaillée d'or de l'Algérie. A cette époque, toutes les petites filles voulaient être comme elle, alors qu'elle représentait sur la scène mondiale la femme algérienne. Ce choix individuel est libératoire d'une tutelle qui s'exerçait par le biais de l'appartenance au groupe. Ces jeunes femmes veulent briller, elles s'émancipent  de leur milieu traditionnel. Le processus de socialisation consacre le mérite individuel avec des judokates comme Soraya Haddad ou Salima Souakri.

Il n'empêche que la femme est toujours confinée à certaines pratiques sportives…

Oui car la sportive est moins valorisée que le sportif. Les hommes redoutent sa présence sur les terrains de sport qu'ils considèrent comme leur espace. Les femmes s'approprieraient alors le muscle qui est l'élément viril, propriété exclusive de la gente  masculine. Les hommes voudraient confiner les  filles à la gymnastique, la danse… Car ces pratiques mettent en évidence la beauté du geste, la grâce, la finesse, le plaisir de soumission : ces sports ont un objectif décoratif.

Mais ces tendances évoluent : aujourd'hui des femmes s'investissent dans des activités dites masculines comme la boxe ou le football. La boxe a une connotation de virilité, de violence, elles y sont mal vues. L'haltérophilie est le secteur le plus significatif : c'est le sport où le corps domine par le muscle, alors que dès que l'on voit une femme musclée, on se dit que « ce n'est pas beau à voir ». La construction sociale est matérialisée par la domination masculine.

Cette domination s'applique toujours sur les Algériennes malgré les combats qu'elles mènent depuis cinquante ans ...

Dans leurs discours, ces conseillères en sport exercent leur métier de façon militante. Les Algériennes ont participé à la libération de leur pays, elles ont rejoint les maquis, elles se sont coulées dans un modèle de corps de la Française pour tromper l'ennemi. Nous enlevons puis mettons le voile quand cela nous arrange.

Au lendemain de la libération, la dualité entre tradition et modernité a été génératrice d'une ambivalence culturelle qui n'empêche pas la société de concrétiser ses aspirations vers le modernisme.

Ces femmes cadres sportives n'acceptent pas d'être utilisées. Elles se retrouvent écartées des postes décisionnels. Leur appartenance au « sexe faible » ne leur permet pas de s'imposer dans un milieu replié sur sa virilité. Dans mon enquête, j'ai également constaté que celles qui n'ont pas pu s'imposer sont parties vivre en France car elles se sentaient exclues par rapport à la gente masculine : elles se sont tournées vers l'étranger afin de s’émanciper.

Comme l'a dit Anita Defrantz, vice-présidente du Comité International Olympique (CIO) de 1997 à 2001, « Le sport est un droit que l'on acquière à la naissance ». Autant les garçons que les filles ont droit à l'accès au sport.

Justement, l'éducation n'est-il pas le meilleur vecteur de l'accès au sport ?

Bien sûr, tout est question d'éducation. Dans les sociétés méditerranéennes, maghrébines, on n'éduque pas de la même façon la fille et le garçon. On prépare la fille aux tâches ménagères, à être une future mère, on lui achète une poupée, alors qu'on achète un ballon ou une voiture au garçon et on le pousse à sortir à jouer dehors.

Or, on devrait inciter les enfants, garçons ou filles, à pratiquer le sport, pour accélérer notre évolution sociétale.

Mais le changement est un long processus qui passe aussi par les médias. Vous savez, la presse couvre rarement un match de foot féminin, même une finale de coupe. Nous devons, femmes et hommes, travailler ensemble pour mettre le sport au service de tous. Et que les femmes entraîneures et dirigeantes  enrichissent le mouvement sportif.


 

Des Algériennes footballeuses et karatékas

En 2012, les femmes restent très minoritaires dans les clubs : parmi les 910 111 licenciés algériens, 822 362 sont des hommes, 87 749 des femmes. Il faut noter cependant une réelle progression en deux ans : en 2010, selon le ministère de la Jeunesse et des Sports, elles n’étaient que 55 000 à être licenciées. Les statistiques de 2012 établies par Iman Nefil permettent de déceler  une évolution massive de leur présence dans certains sports : collectifs et de combat.

Elles sont ainsi 3000 à pratiquer le football (contre 600 il y a deux ans, et parmi plus de 200 000 hommes), 7 300 à jouer au hand-ball (parmi 23 800 hommes) et 6 656 dans le basket-ball (avec 21 900 hommes). Les Algériennes ont également investi les sports de combat, notamment le karaté - elles sont 6 444 à le pratiquer en club (parmi 29 742 hommes)- et le judo que 3 994 d’entre elles  pratiquent (elles n’étaient que 1400 il y a deux ans).  Leur présence dans les sports traditionnellement féminins évolue peu : elles sont 3500 à nager (contre 3700 en 2010) et 7 741 licenciées en athlétisme (5 200 il y a deux ans).

Par contre, les Algériennes restent ultra-minoritaires  dans les sports  dit « virils » : 330 sont boxeuses parmi 5 825 hommes, 269 pratiquent la lutte (contre 2 355 hommes) et 313 sont haltérophiles (contre 1 306 hommes).