Stephen Harper refuse une enquête nationale sur les disparitions de femmes autochtones au Canada

Une photo de la jeune Tina Fontaine est déposée sur son cercueil à Sagkeeng, sa communauté autochtone d'origine, le 22 août 2014. Photo : Radio-Canada/Jillian Taylor<br/>
Une photo de la jeune Tina Fontaine est déposée sur son cercueil à Sagkeeng, sa communauté autochtone d'origine, le 22 août 2014. Photo : Radio-Canada/Jillian Taylor

Alors que la terre et les rivières canadiennes recrachent encore aujourd'hui des corps comme celui de la jeune Tina Fontaine voilà deux semaines ; alors que la Gendarmerie royale du Canada a reconnu en mai 2014 avoir découvert 1186 cas de filles ou de femmes autochtones assassinées ou disparues au Canada au cours des 30 dernières années ; malgré les appels lancés chaque 23 février lors de marches contre l'oubli, le Premier ministre canadien Stephen Harper a rejeté le 28 août dernier l'ouverture d'une enquête nationale, comme si rien ne reliait ces crimes, pourtant commis pour la plupart dans une même région. La route des larmes des Améridiennes n'est pas prête de s'assécher...

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Elle s’appelait Tina Fontaine, elle avait 15 ans, elle était autochtone, et son corps a été retrouvé,  en août dernier, enveloppé dans un sac et jeté dans la rivière Rouge à Winnipeg, dans l’ouest canadien. Cette macabre découverte s’ajoute à la longue et lugubre liste de femmes autochtones disparues ou tuées au Canada au cours des trente dernières années, une liste qui comprend déjà plus de 1200 noms. Et elle a relancé les appels à la tenue d’une commission d’enquête nationale pour faire la lumière sur ces meurtres et ces disparitions.
  
Mais le premier ministre du Canada, Stephen Harper, refuse de tenir une telle enquête, estimant que les enquêtes policières en cours sont suffisantes. « Nous ne devons pas y voir un phénomène sociologique, a dit le premier ministre, nous devons y voir des crimes. Des crimes contre des innocents et des crimes qui doivent être traités en conséquence ».
 

La Une du Devoir du 28 août demandant à Stephen Harper de “revenir à la raison“ sur le dossier des femmes autochtones assassinées
La Une du Devoir du 28 août demandant à Stephen Harper de “revenir à la raison“ sur le dossier des femmes autochtones assassinées
Arrières-pensées politiciennes

La question prend maintenant une consonance électorale : le Nouveau Parti Démocratique, le NPD, principal parti d’opposition canadien, promet de tenir une enquête publique sur la disparition et les meurtres de ces femmes dans les 100 jours qui suivraient son accession au pouvoir. « C’est une honte nationale, une tragédie, a dit Thomas Mulcair, le chef du NPD, le premier ministre Harper est très borné et il nie la violence à laquelle ces femmes font face ».

Thomas Mulcair s’indigne que les femmes autochtones représentent 16% des femmes assassinées au Canada et 11% des cas de disparitions de femmes alors qu’elles représentent 4% de la population des femmes au pays.

Victimes des crimes et de l'oubli

Les autres partis politiques canadiens et plusieurs premiers ministres de provinces canadiennes réclament eux aussi une enquête nationale. Et bien sûr, l’Assemblée des premières nations abonde dans ce sens. Les communautés autochtones se désolent du peu de soutien de la part des autorités canadiennes et du manque de solidarité des Canadiens qui se mobilisent massivement quand un enfant de leur communauté disparait alors que les disparitions des jeunes autochtones se multiplient dans un silence assourdissant…
 

Rita Mestokosho, poétesse amérindienne
Rita Mestokosho, poétesse amérindienne
Des victimes moins importantes que les richesses du sol

La poétesse amérindienne Rita Metsokosho,
de passage à Paris pour le Festival America, des littératures d'Amérique du Nord, se fait peu d'illusions quant aux motivations du gouvernement fédéral après ce ce refus d'enquêter : "Je crois que c'est un signe qu'il (Stephen Harper, ndlr) n'a pas vraiment l'intention de donner ces droits qui reviennent aux autochtones sur le territoire qui nous appartient. Le territoire inuit, avec ses mines et ses barrages est au coeur du grand débat au Canada. La question des femmes autochtones assassinées est une goûte d'eau dans l'océan, face à ces intérêts puissants. Stephen Harper est décidé à prendre les ressources naturelles, à faire des barrages, et la question autochtone est secondaire. … Il n'en fait pas sa priorité. Sa priorité c'est de mettre la main sur les ressources naturelles du territoire inuit."

Photos de femmes de la Colombie-Britannique disparues ou mortes (archives)  Photo Radio Canada
Photos de femmes de la Colombie-Britannique disparues ou mortes (archives) Photo Radio Canada
Un passé qui fait mauvais genre

Dans une très belle lettre publiée par le quotidien francophone Le Devoir, Martine Delvaux, écrivaine et professeure à l’UQAM (Université du Québec à Montréal, interpelle le Premier ministre sur le silence d'un gouvernement indifférent :

(.../...) "Il y a un système, économique, politique, culturel, qui permet la discrimination endémique des populations autochtones et des femmes. En refusant d’autoriser une enquête nationale, vous refusez de tourner la tête pour regarder cet angle mort, l’angle où se passe la mort de ces femmes, jetées parce que considérées comme jetables.

Ma colère est grande, M. Harper, et aussi ma honte de vivre dans un pays où une partie de la population, et pas n’importe laquelle, celle qui est ici depuis bien avant l’homme blanc, se trouve ainsi déconsidérée. Génocide silencieux ? Les femmes autochtones sont-elles le visage de l’Homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben, cet exilé de l’intérieur, ce hors-la-loi (au sens où il n’est pas protégé par la loi) qui est tout simplement une vie biologique sans statut politique ? Ce citoyen qui n’en est pas un ?

Si ces disparitions n’étaient pas celles de 1181 femmes autochtones, M. Harper, mais de 1181 hommes blancs, des hommes ordinaires, est-ce que vous seriez tout aussi silencieux, du haut de votre colline parlementaire, confiant calmement les enquêtes aux corps policiers ?
" (.../...)

D'autres Canadien-ne-s se mobilisent avec force. Une pétition a été lancée pour la tenue d'une enquête publique en même temps qu'une une campagne de sensibilisation sur le réseau Twitter avec le mot clé #AmINext, ce qui veut dire "Suis je la prochaine ?".


Sur le même thème dans Terriennes : La route des larmes des Amérindiennes du Canada

Après un rapport de l’organisation Human Rights Watch, rendu publique le 13 février 2013, c'est au tour de la Gendarmerie royale du Canada de reconnaître avoir découvert 1186 cas de filles ou de femmes autochtones assassinées ou disparues au Canada au cours des 30 dernières années. Des femmes doublement victimes, au sein de leur communauté, puis des forces de l'ordre. Selon Human Rights Watch, des policiers de la GRC affectés dans le nord de la Colombie-Britannique, la province qui borde l’Océan Pacifique dans l’ouest du pays, auraient fait preuve de violence, mauvais traitement et même d’agression sexuelle sur des femmes autochtones de la région.