Terriennes

Stérilisation forcée des femmes des Premières nations au Canada : la taille optimale d'une famille selon les autorités

Famille autochtone du Saskatchewan, 1919, vue par Walter Cros
Famille autochtone du Saskatchewan, 1919, vue par Walter Cros
(c) Musée McCord, Montréal, Québec

Une étude accablante menée et publiée par deux universitaires canadiennes n'en finit pas de faire des vagues outre-Atlantique. Les chercheuses ont rencontré des femmes autochtones de Saskatoon et des environs, forcées de subir la ligature ou le resserrement des trompes après avoir accouché à l'hôpital, pour ne pas dépasser la "taille optimale d'une famille" définie par les services de santé régionaux. 

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C'est une lecture dérangeante et, par cela même, sans doute salutaire. Deux universitaires, l'une avocate et l'autre médecin, ont cherché à savoir ce qui se passait avec certaines parturientes "autochtones" de la Saskatchewan, centre Ouest du Canada, province où vivaient en nombre les peuples des premières nations, bien avant que les Européens ne les colonisent, à l'aide de toutes les armes à leur disposition, dont celle qui consiste à prendre le contrôle du ventre des femmes. Dans cette région, ils représentent toujours 17% de la population, ce que en fait une "minorité" de taille. 

Yvonne Boyer est avocate et titulaire d'une chaire de recherche du Canada en santé et bien-être des Autochtones à l'Université de Brandon, au Manitoba. Et elle est métisse. Judith Bartlett est médecin, mais aussi chercheuse. Elle est métisse, elle aussi et a travaillé sur "santé et résilience" parmi les peuples des Premières nations. Sans ces deux femmes, sans doute particulièrement concernées par leur biographie, leur parcours professionnel et de vie, le scandale des femmes autochtones stérilisées de force au Canada, dans la région où elles vivent et travaillent, n'aurait pas été mis au jour. Ce n'est pas une enquête publique qu'elles ont entreprise et menée à terme, mais une investigation privée, indépendante, dans tous les sens du terme. Et le résultat est un électrochoc pour les Canadiens.

Un moment d'interrogation pédagogique pour le Canada
Arthur Schafer, directeur du Centre d'éthique professionnelle et appliquée à l'Université du Manitoba

Le spécialiste de la bioéthique Arthur Schafer, directeur du Centre d'éthique professionnelle et appliquée à l'Université du Manitoba, province mitoyenne de la Saskatchewan estime que cette affaire fera date et que c'est un moment "d'interrogation pédagogique pour le Canada". "Chaque hôpital, chaque faculté de médecine, devrait étudier ce qui s'est passé dans la Saskatchewan, et apprendre de ce qui s'est passé, et faire en sorte que plus jamais une telle chose n'arrive nulle part."
 

Ces outrages faits aux femmes des Premières nations, si récemment encore, ne sont rien d'autre que "les formes modernes de la violence coloniale" s'insurgent d'autres internautes. Telle cette chercheuse en santé publique canadienne qui s'exclame "Honte à nous !"

Cette violence coloniale, on la retrouve aussi en France. En particulier sur l'île de La Réunion où, dans les années 1960/1970, des avortements furent pratiqués de force, et sans information, sur des Réunionnaises, au nom du "développement" et de la lutte, selon les autorités françaises, contre la surpopulation néfaste à l'économie... Des arguments qui ressemblent beaucoup à ceux déployés par les services de santé  canadiens...  L'historienne et politologue française Françoise Vergès a consacré un livre à ce scandale de la Vème République...

Cette même petite musique néo-coloniale se fait entendre dans les mots du président Emmanuel Macron, tout juste élu, lorsqu'il déclare à l'occasion de l'un de ses premiers G20 (juillet 2017), à propos du développement en Afrique : "Quand des pays ont encore aujourd'hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien."

Ce dernier avatar s'inscrit dans une longue histoire de stérilisation forcée des autochtones par le Canada, mais on pensait ces politiques dépassées, des excuses avaient même été prodiguées. Pourtant, fin 2015 les premières informations sur ce sujet sont données par les médias canadiens. Pour en avoir le coeur net, la Saskatoon Health Region (santé régionale de Saskatoon) diligente alors une recherche et décide de la confier, en octobre 2016, à Yvonne Boyer et Judirh Bartlett, deux chercheuses, deux métisses, à cheval sur les deux mondes, auxquelles les femmes pourront plus facilement se confier. Elles mènent leur enquête entre janvier et fin jullet 2017, et pour retrouver les personnes concernées, elles font apposer des affiches dans les communautés par lesquelles elles appellent à témoignage. Sur tous les appels téléphoniques, restés parfois silencieux, finalement seize femmes se sont présentées, mais seulement six ont accepté de répondre en entretien face à face, tandis que dix autres furent "retrouvées" par les services sociaux.

Invisibles, inaudibles, impuissantes femmes aborigènes du Canada

En introduction de leur important travail résumé en près de 60 pages, dédié "aux femmes courageuses des Premières nations, métisses et inuites, qui sont allées de l'avant", Yvonne Boyer et Judith Bartlett définisssent leur but et leur méthode : "Ce rapport présente la question des femmes aborigènes de Saskatoon et du bassin versant environnant qui ont signalé avoir été contraintes à une ligature des trompes dans les hôpitaux de Saskatoon. L'objectif général de cette étude est d'examiner les questions que ces pratiques posent et de proposer des recommandations ou des « Appels à l'action » aux organismes de santé de la région de Saskatoon afin d'empêcher les ligatures des trompes ainsi imposées aux femmes aborigènes. Le rapport se place dans un contexte historique, rappelant l’impact de la colonisation sur la vie des femmes aborigènes, ainsi que l'histoire de la stérilisation forcée au Canada. Pour mener à bien ce rapport nous nous sommes appuyés sur des organismes engagés auprès de ces communautés afin d'identifier les personnes concernées et analyser les entretiens anonymes menés avec des femmes victimes de ces pratiques. (.../...)
Les lignes de force mises au jour au fil des entretiens avec les femmes aborigènes  révèlent que toutes ont vécu en grand stress et sous la contrainte ces ligatures de trompe, ce qui a fait de leur accouchement un double stress. Les mots qui reviennent le plus souvent pour qualifier leur état à ce moment là sont : « se sentir invisible, objet d’expérimentation et impuissante », « détérioration de sa propre image », « relations humaines », « santé publique ». Ces mots montrent que ces femmes aborigènes vivaient le plus souvent en état de complexe et d’écrasement lorsqu’elles furent contraintes à ces opérations, une sensation étroitement liée aux origines négatives du colonialisme. La plupart d’entre elles n’ont pas compris que cette opération était définitive. Elles croyaient se soumettre à une forme réversible de contrôle des naissances. Elles pensent désormais que le système de santé n’a pas servi leurs besoins et elles se sentent profondément démunies à protester."

Les deux chercheuses racontent aussi l'angoisse provoquée par leurs entretiens. Une anxiété qui témoigne de la "chute" des femmes aborigènes à leurs propres yeux. Yvonne Boyer et Judith Bartlett rappellent que les femmes membres des Premières nations étaient respectées et que le patriarcat y fut introduit uniquement par les Européens, colons et missionnaires. Comme à travers tout le continent américain...

J'ai dit à l'infirmière que je ne voulais pas cela. Et le docteur il ne m'a même pas écoutée, il m'a ignorée.

Celles qui ont accepté de revenir sur cette expérience traumatisante disent toutes la même chose de leur impuissance à s'opposer à la ligature ou au resserrement de leurs trompes. C'est pendant un accouchement que cette "proposition" (en réalité une injonction) leur était faite. Hébétée par la fatigue et la douleur, elles n'étaient pas en état de discuter : "Alors que je venais à peine d'accoucher, le Dr X est venu me voir et m'a dit que la ligature de trompes était la seule chose à faire pour ne pas prendre de risque avec une nouvelle grossesse."

Leur parole, quand elles refusent, reste inaudible. "J'ai dit à l'infirmière que je ne voulais pas cela. Et le docteur il ne m'a même pas écoutée, il m'a ignorée." Une autre relate le mépris : "J'ai dit à l'anesthésiste d'arrêter. Alors il a demandé : est-ce qu'elle a signé le papier ? Une infirmière a répondu par l'affirmative. Alors ils ont continué. Et pourtant j'avais clairement dit NON."

Elles disent aussi l'absence volontaire d'information sur les conséquences d'un  tel acte :"Je n'ai jamais parlé avec le Docteur. Je ne savais pas que cela allait avoir de telles conséquences. C'était sa décision à ma place. C'était juste parce qu'il était médecin que je l'ai écouté." Une autre a bien senti ce qui se cachait derrière tout cela : "A ce moment-là, j'ai pensé que c'éait comme ça, parce que j'étais une autochtone."

Je ne me sens plus femme. C'est comme si je n'étais plus rien, et que plus personne ne voudra de moi.

La plupart d'entre elles ont peine à faire la différence entre cette ligature des trompes irréversible et les moyens contraceptifs prescrits pour décider d'une naissance ou pas. "Je voulais juste pratiquer le contrôle des naissances, mais le médecin a utilisé de termes médicaux que je ne comprenais pas, alors j'ai cru que c'était ça."

Une fois la chose faite, les conséquences psychiques sont lourdes elles aussi. "Je suis une bonne maman, j'aurais voulu d'autres enfants, je suis vraiment une très bonne maman. Et je travaille pour mes enfants." se lamente l'une. Tandis qu'une autre se plaint de "ne plus se sentir femme. C'est comme si je n'étais plus rien, et que plus personne ne voudra de moi."

S'ensuivent dépressions, repli sur soi, ruptures, jusqu'au divorce. "Cela a affecté mon mariage. Après cela on a divorcé. Comme je n'étais plus bonne pour lui... c'était comme si ma féminité était partie."

Au delà de cette multitude de drames, ces opérations forcées ont eu un autre effet pervers. Les femmes, et au delà leur entourage, ont perdu confiance en leur système de santé. Elles préfèrent désormais l'automédication, dangereuse parfois, à toute nouvelle rencontre avec un médecin ou autre auxiliaire de santé.

Défaire le racisme institutionnel et culturel 

Les excuses sincères et émues des autorités sanitaires n'y suffiront pas. Lors d'une conférence de presse où le rapport était présenté, le 26 juillet 2017, Jackie Mann vice-présidente des services de santé de la région de Saskatoon ne cachait pas ses larmes, en prononçant ces mots : "Au nom des services de santé de la région de Saskatoon, je voudrais présenter mes excuses aux femmes qui sont venues nous voir dans le passé et qui n'ont obtenu aucun réconfort de notre part. Je suis vraiement déoslée que vous ayez subi ces ligatures de trompes sans consentement. Que vous n'ayez pas été traitées avec le respect et la compassion qui vous sont dûs, et avec tout le soutien dont vous aviez besoin. Aucune femme ne mérite d'être traitée comme vous l'avez été. Je sais que ce sont seulement des mots et que vous attendez des actes et du changement."

Aucune femme ne mérite d'être traitée comme vous l'avez été
Jackie Mann vice-présidente des services de santé de la région de Saskatoon

Comment éviter une nouvelle terreur sanitaire ? Comment laisser les femmes aborigènes décider de ce qu'elle veulent faire avec leur corps ? Elles-mêmes apportent des réponses. L'une d'entre elles suggère la présence systématique d'une "infirmière-travailleuse sociale, une médiatrice qui les informerait aussi complètement que possible, et qui serait aussi un témoin vigilant."

Mais pour les autrices du rapport, il faut éduquer encore et toujours en vue de combattre le racisme institutionnel. Et mettre en place un système global, aussi bien légal que culturel, qui dresserait une barrière contre l'arbitraire.

Leurs dix préconisations reposent aussi sur des entretiens avec des personnels de santé - médecins, infirmières, aide-soignants, travailleurs sociaux. Il en ressort une ignorance profonde vis-à-vis des premières nations, de leur histoire ou de leurs populations. Une ignorance qui se traduit souvent en préjugés, mépris et racisme. "Il n'y a aucune pédologie sur les politiques ou les valeurs sous-jacentes des décisions en matière de santé" reconnaît l'un d'entre eux.
Un état des lieux qui ne pourra être bouleversé que par un changement radical des mentalités.
#yaduboulot

Femmes des Premières Nations, Métisses et les Inuites, une population en augmentation  et plus engagée

Selon l'Institut canadien des statistiques, "en 2006, on dénombrait 600 695 femmes autochtones au Canada. Les femmes et les filles autochtones représentaient cette même année 4 % de l'ensemble de la population féminine canadienne. 60 % des femmes autochtones ont déclaré être membres des Premières Nations (catégorie qui comprend les Indiens inscrits ou non inscrits), tandis que 33 % étaient Métisses et 4 %, Inuites. Les autres (3 %) ont indiqué appartenir à plus d'un groupe autochtone ou n'ont pas déclaré une appartenance autochtone, mentionnant toutefois être des Indiennes inscrites et/ou membres d'une bande indienne; La population autochtone féminine croît beaucoup plus rapidement que le reste de la population féminine au Canada. De 1996 à 2006, le nombre de femmes autochtones a augmenté de 45 %, alors que le taux de croissance était de 9 % pour la population féminine non autochtone. (.../...)  Il est manifeste que, au fil des ans, les Canadiens sont de plus en plus nombreux à déclarer pour la première fois leur identité autochtone dans le cadre du recensement. (.../...) Parmi les provinces, c'est au Manitoba et en Saskatchewan que l'on trouve la plus forte proportion de femmes et de filles autochtones au sein de la population féminine."

Les femmes ont fait aussi une entrée reparquée dans la gouvernance des première nations, à la fin juillet 2017, un univers jusque là exclusivement masculin. "Selon des données fournies par la Fédération des nations autochtones souveraines (FSIN), 16 des 74 chefs des Premières Nations en Saskatchewan sont maintenant des femmes. Et 2 des 5 postes exécutifs de la FSIN sont occupés par des femmes, de même que 3 des 10 sièges de leaders des conseils tribaux."


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