Terriennes

Sus au harcèlement de rue ! D'accord, mais comment ?

Times Square à New York, la nuit - Wikicommons
Times Square à New York, la nuit - Wikicommons

Les films, émissions de télévision, campagnes, se multiplient à tous les coins du monde pour en finir avec le harcèlement de rue, cette drague agressive, expérimentée sans doute par la plupart des femmes sur la planète terre. Mais comment faire pour plus conjuguer efficacité sans jouer sur d'autres tableaux plus ou moins nauséabonds ? Une nouvelle vidéo, qui buzze à la vitesse de l'éclair, pose à nouveau cette question. Et d'autres…

dans
Après une expérience dans les rues de Bruxelles, une autre tentative sur un pont du Caire, voici qu'une nouvelle vidéo prétend traquer les harceleurs sur les pavés de New York, tandis que Osez le féminisme en France, lance une campagne #TakeBackTheMétro  (ré-appropriez vous le métro) et une pétition pour demander de punir plus sévèrement le harcèlement sexuel dans le métro. (Voilà quelques semaines, la proposition de la ministre des Transports britannique de réserver des wagons aux femmes dans le métro de Londres avait soulevé des torrents d'indignation...).

L'association se fonde sur une enquête auprès de 150 femmes, un échantillon dont on peut penser qu'il est assez peu représentatif, et dont 90% d'entre elles disent avoir déjà subi des comportements sexistes. La moitié de ces passagères ont entre 20 et 29 ans, le reste se divisant en trois parts égales (- de 20 ans, + de 30, de 40 à 49, parce que sans doute au delà de la cinquantaine votre ticket est périmé…).

Lancement aujourd'hui par @osezlefeminisme de la campagne #Takebackthemetro. La pétition est sur Macholand.fr http://t.co/4ATYyqWSys

— MachoLand (@MachoLand) 31 Octobre 2014

Dans la vidéo intitulée "Dix heures de marche d'une femme à New York", l'actrice Shoshana B. Roberts déambule, précédée d'une caméra disposée dans le sac à dos d'un cameraman. Le résultat dure moins de deux minutes, et conclut  que la jeune femme a fait face "à plus de cent incidents, provoqués par des hommes de toutes conditions" - vêtue d'un jean noir et d'un T-shirt, elle avance, apostrophée par des remarques comme "Hey, baby" ou "Hey, beautiful" (Eh bébé, eh ma jolie), ou encore accompagnée d'un homme silencieux. Mais dans les moins de deux minutes proposées aux internautes, seuls apparaissent des Noirs et des Latinos. Le clip s'apprêtait gaillardement à franchir la barre de 30 millions de clics, à l'heure de l'écriture de ces lignes.


De très bonnes intentions concomitantes donc, et des deux côtés de l'Atlantique, imaginées en France par des féministes offensives et respectées, et aux Etats-Unis par l'organisation caritative Hollaback ! (ce qu'on pourrait traduire par "bas les pattes") fondée voilà près de dix ans par une dizaine de voisin-es, échaudés par l'indifférence de la police à leurs plaintes contre des actes de harcèlement sexuel, et qui commencèrent à poster dans un blog les photos de ces forfaits au quotidien. Aujourd'hui, l'association brasse l'argent et les adhésions, avec filiales dans le monde entier.

Lutter contre le harcèlement sexuel dans une société hyper-sexualisée

Mais voici que des grincements grippent ces belles et bonnes machines. D'abord, les deux actions sont déformantes comme des miroirs grossissants. Posons d'abord comme postulat que le sexisme dans la rue ou dans le métro, c'est fatigant. Mais une étude à partir de 150 cas peut-elle être fiable ? Et où commencent et où s'achèvent les agressions sexuelles ? Se cantonnent-elles aux gestes et paroles déplacés ? Ou bien s'affichent-elles aussi sur les murs des couloirs et des quais, tapissés d'affiches dont certaines peuvent être vécues comme des atteintes à la dignité, reflets d'une société hyper-sexualisée où chacun-e baigne en permanence ?

Et que dire de ce clip réalisé par une entreprise de communication, Rob Bliss Creative, spécialisée dans la vidéo virale, qui raconte dix heures, non pas d'une vie de femme réelle, mais d'une comédienne qui "joue", dix heures réduites à 1' et 56", recomposées par la grâce de toutes les ficelles du montage ? La journaliste américaine féministe Hanna Rosin (connue pour avoir écrit "The end of men", un essai qui annonce la fin de la domination masculine) a réagi dans un texte percutant intitulé :  "Le problème avec cette vidéo de drague lourdingue". 

L'auteure prend d'abord ses précautions : "il ne s'agit pas de prétendre qu'une femme peut marcher tranquillement dans la ville, perdue dans ses pensées, sans être importunée. Et la vidéo montre cela. Mais elle pointe intentionnellement une autre chose : les harceleurs sont pour la plupart noirs et latinos, à trainer dans les rues, à la mi journée, ce qui suggère qu'ils ne sont pas dans leur pause déjeuner. Comme l'a tweeté Roxane Gay  : 'le penchant racial de la vidéo est une évidence. Est ce que vraiment, elle ne pouvait pas déambuler dans un quelconque quartier blanc ?'"

But the racial politics of the video are fucked up. Like, she didn't walk through any white neighborhoods?

— Roxane Gayrten (@rgay) 29 Octobre 2014

Hanna Rosin  éclaire l'affaire  d'un autre point crucial : la société de communication qui a réalisé le clip a déjà été prise la main dans le sac de la manipulation raciste, par exemple à l'occasion d'une campagne de promotion pour la ville de 'Grand Rapids' dans le Michigan "pour avoir fait de cette ville pauvre et multiculturelle, un havre de la classe moyenne blanche…".

Celle qui n'en revient toujours pas, c'est la 'tweeteuse' infatigable Roxane Gray (qui se présente ainsi - "J'écris - dont 'Mauvaise féministe', je veux un bébé éléphant"). A la suite de son message pointant le défaut du clip, elle a reçu d'innombrables insultes : "Le racisme de la part de féministes dont j'ai été témoin ces dernières 24 heures fait vraiment, vraiment très mal". Peut-être avait-elle oublié que les relations femmes/hommes n'expliquent pas seules la marche du monde...

The racism I have seen in the past 24 hours, from feminists, really really hurts.

— Roxane Gayrten (@rgay) 30 Octobre 2014


Rob Gliss, l'"artiste-publicitaire" auteur de la vidéo de New York, a répondu à ces attaques, sans rire, la tête pleine de sa bonne conscience : "Nous avions des séquences avec des hommes blancs, mais elles n'étaient pas utilisables pour une raison ou une autre - quelqu'un passait devant la caméra, ou un bruit strident vrillait le son"… Alors ça c'est franchement pas de chance...

L'humour, arme de dissuasion massive

La polémique autour du film belge réalisé dans une zone de Bruxelles à forte immigration du Sud, ou de cette copie à New York, met au jour une question importante : peut-on dénoncer un problème réel, n'importe comment ? Hanna Rosin a repéré sur la chaîne du rire Comedy Central, une perle diffusée par le Daily Show de Jon Steewart. Dans la séquence de la formidable Jessica Williams, (Jessica Feminized Atmoshere), la présentatrice, une belle plante à la peau d'ébène, arpente la Grosse pomme dans tous les sens, dans tous les quartiers et se fait siffler par des gros, des maigres, des jeunes, des vieux, des blancs, des noirs, des roses et peut-être même des petits hommes bleus… Interpellations qu'elle repousse toujours avec beaucoup d'humour. Elle finit par réunir une trentaine de femmes, de toutes origines, de tous âges et physiques, et leur demande où elles se sont fait siffler, suivre, toucher, chaque endroit étant identifié par une punaise colorée plantée sur une carte de la ville. Et en un rien de temps New York disparaît sous une mosaïque multicolore. La bande sort alors dans les rues afin de vérifier qu'en marchant toutes ensemble, et en vociférant, on les laisse tranquilles. Ce qui marche aussi quand on est seule, comme le prouve Jessica Williams.


Les mots, prononcés haut et fort, les éclats de rire, peuvent être des armes de dissuasion redoutables. Dans ses conseils pour voyager dans le métro, Osez le féminisme suggère : En cas d'attouchements ou de harcèlement sexuel, "criez, demandez de l'aide, baffez".

En 1976 (on constatera ainsi que la drague à gros sabots ne date pas d'hier), à l'Université de Droit de Paris-Tolbiac, deux étudiantes s'étaient assises sur les gradins qui descendaient vers l'entrée de la faculté. Elles sifflaient tous les hommes qui passaient, qualifiant, à très haute voix et avantageusement, leurs parties intéressantes, commentant les points forts et faibles des pauvres garçons qui avaient le malheur de passer devant elles. Elles remarquèrent alors, que bien peu avaient le sens de l'humour, et que beaucoup étaient gênés, voire effrayés…