Syrie, trois ans après : le viol, arme de destruction massive

Deux réfugiés syriennes portent de l'eau, dans le camp de Zaatari, en Jordanie,  2013. (KHALIL MAZRAAWI / AFP)
Deux réfugiés syriennes portent de l'eau, dans le camp de Zaatari, en Jordanie, 2013. (KHALIL MAZRAAWI / AFP)

Comme dans son livre sur le harem de Kadhafi, Annick Cojean n'épargne aucun détail au lecteur du quotidien français le Monde à l'occasion de sa dernière enquête auprès de réfugiées syriennes. Les viols, leurs sordides déclinaisons et le calvaire des victimes sont dépeints crument et font l'effet d'un électrochoc. Dans les camps de réfugiés en Jordanie, elle a rencontré ces Syriennes victimes de viols - le viol érigé en "arme de destruction massive". A l'occasion du troisième anniversaire du début de la guerre civile en Syrie, la reporter raconte.

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“La guerre est montrée à travers les guerriers et des regards d'hommes“

"Elles parlent avec peur. Mais une fois qu'elles commencent, qu'elles ont compris que le silence est le meilleur allié du bourreau, elles disent tout, les yeux dans les yeux."


Dans quelle mesure le viol est-il une arme de destruction massive ?

Destruction massive, parce qu'il semblerait que le viol soit quasi systématique, même s'il est très difficile de donner des chiffres qui reflètent l'ampleur du phénomène. A cause, bien sûr, de la difficulté d'accès aux témoignages, du tabou, de l'exclusion qui guette les victimes, du danger de mort qu'elles encourent parfois.
La composante de préméditation sera importante à prouver, plus tard, pour qualifier d'arme programmée ce crime contre l'humanité devant la cour pénale internationale. Pour l'instant, nous détenons déjà de solides indices, à commencer par la similitude du processus quand on arrête ou rafle les femmes pour les entraîner dans des centres de détention secrets. Elles sont mises à nu devant les caméras - c'est déjà un traumatisme - et le viol, toujours collectif, est accompagné de la même phrase : "tu voulais la liberté, la voilà". Le recours à des stimulants sexuels rappelle ce qui se passait en Libye, où l'usage ciblé de viagra pendant les 8 mois de la révolution avait pu être prouvé à travers des commandes et des factures. J'ai moi-même interviewé des miliciens dans les prisons libyennes qui me l'ont confirmé. Aujourd'hui, une activiste syrienne est en train de documenter l'usage de stimulants sexuels en Syrie à travers des photos. Plusieurs témoignages font aussi état d'injection de produit paralysant dans les cuisses pour faciliter le viol. Enfin, dans certains centres, alors que les femmes s'entassent à 17 dans une cellule prévue pour 5, qu'elles n'ont pas le droit de se laver, ne sont pas nourries, un médecin passe tous les jours distribuer des contraceptifs et vérifier la date des règles de chacune pour administrer une pilule abortive si besoin est.
Les viols ne sont pas le fait d'une bande de soudards, comme le montre le rapport d'Euro-Mediterranean Human Rights Network.

Annick Cojean est grand reporter au journal Le Monde et présidente du Jury du prix Albert Londres qu'elle a obtenu en 1996 (photo AFP)
Annick Cojean est grand reporter au journal Le Monde et présidente du Jury du prix Albert Londres qu'elle a obtenu en 1996 (photo AFP)
Le viol comme arme de guerre, ce n'est pas nouveau...

Je l'ai vraiment vu en Libye. Là encore, c'était très difficile à documenter. Il n'y avait pratiquement pas d'écrit, pas de témoignages... Les ONG elles-mêmes étaient très circonspectes, voire méfiantes.
Or le gouvernement libyen vient de passer un décret reconnaissant que les femmes violées sont des victimes de guerre au même titre que d'autres victimes de blessures ou de tortures, et qu'elles ont le droit d'être indemnisées, de percevoir une pension, d'avoir accès à des soins médicaux et psychologiques, d'avoir des formations, des prêts, un logement... Les enfants issus des viols, eux aussi, seront protégés. Trois ans après, quel chemin parcouru dans un pays comme la Libye ! Ce n'est qu'un décret, car la situation chaotique dans l'Etat libyen fait que la loi n'est pas une priorité. Mais il est signé et une commission est en train de se mettre en place pour prendre des dispositions. Des Syriennes m'ont parlé de ce décret. Elles savent désormais que la femme violée n'est pas une coupable, mais une victime. Psychologiquement, c'est extrêmement important.


En voulant protéger les victimes, ne risque-t-on pas de les stigmatiser ?

Le décret, dès les premières lignes, garantit l'anonymat aux victimes de viol par Kadhafi, ses fils ou pendant la révolution. C'est une condition essentielle, sinon, aucune ne viendrait réclamer quoi que ce soit. Aujourd'hui, les quelques ONG qui tentent d'approcher les victimes dissimulent leur vocation sous des noms comme "comité de la femme et de l'enfant".
Pour que les aides dont les victimes bénéficieront ne les trahissent pas, la commission de soutien devra travailler avec beaucoup de subtilité. Le gouvernement libyen a même demandé l'assistance de la France, pour consulter des juristes et des psychologues ayant déjà travaillé sur ces questions.


D'où vient cette prise de conscience ?

Des femmes courageuses se sont fait porte-parole. Elles ont influencé le gouvernement libyen, qui compte quelques personnes éclairées, comme le ministre de la Justice El-Magari.
A sa modeste mesure, mon livre Les proies: Dans le Harem de Khadafi, traduit en arabe, a été un choc pour la société libyenne. En février 2013, des femmes ont manifesté sur la place Verte, brandissant des posters reproduisant la couverture de mon livre.


En Syrie, la situation n'est-elle pas différente ?

Kadhafi avait fait du viol une arme de pouvoir, avant d'en faire une arme de guerre, pendant la révolution. Ce n'est pas le cas en Syrie. Là, les services secrets sont connus pour être des tortionnaires particulièrement durs et sophistiqués. En 2012, un rapport d'Amnesty International publiait la liste des 31 tortures utilisées dans les geôles syriennes. J'ai retrouvé ce que m'ont dit les femmes violées : isolement, enfermement dans des cellules trop petites, le bâton électrique dans le vagin...


Les rebelles utilisent-ils, eux aussi, l'arme du viol ?

Je ne sais pas. Il y a des exactions ; il y a des enlèvements de femmes alaouites pour les échanger contre des prisonniers ou d'autres femmes ; il  y a incontestablement des violences, mais je n'ai jamais entendu parler de viols. Peut-être y en a-t-il, mais mon enquête ne l'a pas montré.

Quels stigmates laisseront ces viols sur la société à moyen et long terme ?

Le viol est une façon de détruire les familles. Il est l'outrage le plus grave qui soit dans ces sociétés traditionnelles. L'infamie qui touche sur toute la famille, le clan, le village, a des conséquences terribles. Les femmes soupçonnées d'avoir été violées - autrement dit, à l'heure actuelle, toutes les femmes sortant de prison ou ayant été arrêtées - auront du mal à réintégrer la famille : les maris veulent divorcer ; elles n'ont plus le droit de voir leurs enfants ; elles sont poussées au suicide. Il y a aussi des crimes d'honneur - des centaines, m'a dit le président de la ligue syrienne des Droits de l'Homme, même s'il n'y aura jamais d'enquête. Il y a des bébés qui naissent, des femmes qui veulent avorter, des secrets de famille... Pour les frères que l'on a obligé à violer les soeurs, les maris qui ont vu leur femme violée, les enfants qui ont vu leur mère torturée, les traumatismes psychologiques vont se répercuter à très long terme. On sait ce qu'il advient de ces enfants en Afrique, qui peuvent devenir des enfants soldats.


En braquant les projecteurs sur ce problème, ne pensez-vous pas occulter la complexité de la situation ?

Cela fait trois ans que l'on parle des violences en Syrie, sans avoir eu l'occasion de braquer les projecteurs sur cette arme terrible. Les images que je dépeins avec mes mots choquent, salissent, mais elles marquent. Je sais bien que la liste des horreurs perpétrées actuellement en Syrie est sans fin. Reste que la guerre est montrée à travers les guerriers et des regards d'hommes. Ces récits sont courageux, mais je ressens toujours un malaise, car il me manque la moitié de la population. Une moitié qui parle moins, qui agit dans l'ombre et qui est utilisée comme instrument pour faire mal aux hommes.
Le Monde du 6 mars 2014 annonçait en Une l'enquête d'Annick Cojean
Le Monde du 6 mars 2014 annonçait en Une l'enquête d'Annick Cojean