Terriennes

Tamara de Lempicka, femme libre et peintre libertaire, racontée en BD

Tamara de Lempicka, de Virginie Greiner et Daphné Collignon, aux éditions Glénat (2017)
Tamara de Lempicka, de Virginie Greiner et Daphné Collignon, aux éditions Glénat (2017)
DR

Sulfureuse, émancipée, à la bisexualité déclarée, autant fascinante que dérangeante pour l'époque, Tamara de Lempicka est la peintre icône des années folles. Dans une bande-dessinée, la scénariste Virginie Greiner et la dessinatrice Daphné Collignon nous font partager les aventures artistiques et nocturnes de cette artiste hors-cadre et avant-gardiste.

dans
Un graphisme, un trait, des ombres, un style Lempicka. Et puis derrière l'oeuvre, ou en parallèle, comme toujours, il y a la personne, l'âme, la femme : Tamara, née Maria Gorska, sans doute à Varsovie en 1898, d'une mère polonaise et d’un père juif russe.

Ses premières émotions artistiques, elle les ressent à 12 ans, à la découverte des peintres de la Renaissance lors d’un voyage en Italie. Elle entame plus tard des études d'art, qu'elle abandonne pour se marier à un comte, Tadeusz de Lempicki. Avec lui, elle doit quitter en urgence la Russie et son confort aristocratique, lors de la révolution bolchévique, abandonnant tout sur place, pour rejoindre Paris. Paris qui lui ouvre ses portes, celles de sa future émancipation, et qui lui permet de reprendre, à vingt ans, ses études d’art. Sur sa route, elle rencontre un professeur, un mentor, déterminant, André Lhote. C'est dans cette période où sa carrière va débuter puis exploser que nous plonge l'album Tamara de Lempicka de Virginie Greiner et Daphné Collignon.
 

Tamara de Lempicki (elle adaptera son nom plus tard) devient la portraitiste du Paris huppé le jour, et la sulfureuse jeune femme plongeant dans l’ivresse noctambule parisienne, à l’heure où les masques tombent, où l’on ose tout. Elle y laisse libre cours à son attirance pour les corps, voluptueux , féminins comme masculins.

Une source d’inspiration et même plus, une nourriture pour la peintre en devenir, dont elle ne se rassasie pas. Ainsi, sans tabou, elle délaisse foyer, mari et fillette, pour briller le soir dans les salons mondains où elle croise marquis et duchesses, mais aussi le fleuron du monde artistique underground, Cocteau, Colette, et ensuite finir ses nuits au bras de son ami André Gide dans les cabarets de la capitale, jusqu’aux clubs travestis, le cheveux plaqué et en costume d’homme, attirant dans sa toile ses futur.e.s modèles.
 
DR/Glénat éditions
 
Je suis l'incarnation de la femme ! Une femme moderne qui fait de sa vie ce qu'elle a décidé d'en faire.
Extrait
« Tu n’es pas une femme ! Tu es … un monstre ! Un monstre d’égoïsme et de vanité !» lui crie dans le livre son comte de mari. « Non, je ne suis pas un monstre ! Je suis une femme ! Je suis même l’incarnation de la femme ! Une femme moderne qui fait de sa vie, ce qu’elle a décidé d'en faire », lui répond-elle.

Contemporaine avant l'heure

Une modernité et une sensualité que l'on retrouve dans ses oeuvres du moment, ces fameuses années folles. Un style avant-gardiste, contemporain, en clair obscur, que le coup de crayon de Daphné Collignon se plaît à subtilement retranscrire dans une tonalité sépia. « Bien-sur au départ je connaissais l'artiste et je me trouvais des affinités avec elle. Même s'il ne s'agit pas d'une reconstitution historique, je me suis inspirée de ses toiles, et pour les personnages connus, je me suis basée sur des photos, c'est ce que j'ai fait en premier lieu pour Tamara. J'ai ensuite essayé de conserver mon style tout en l'adaptant au propos que l'on voulait porter avec Virginie et à l'univers de Tamara » nous explique la dessinatrice. « Ce qui m'intéressait, c'est le côté dramatique du personnage, je ne sais pas d'ailleurs si elle a été heureuse, mais ce qui me frappe le plus chez elle, c'est une incroyable force vitale ! »

« Pensez au rythme qu’il faut insuffler sur le tableau. Travaillez vos diagonales » lui dit le professeur Lhote dans l’histoire imaginée par Virginie Greiner qui lui fait dire aussi, « Chère Tamara, l’élève va bientôt surpasser le maître ». Bien vu. Les nus signés Lempicka font parler d’eux, laissant dans leur sillage un parfum de scandale, exemple lors d’un vernissage, au cours duquel elle met en scène l’une de ses modèles, entièrement nue, à peine couverte par les coquillages et toasts destinés aux invités, telle un plateau vivant prêt à déguster tout offert au public.

Et puis il y a la rencontre avec la muse, Rafaëla, aux courbes si généreuses, aux ombres suaves, aux chairs palpitantes, qui « possède ce don divin de déclencher le désir rien qu’en la regardant », celle qui devient « La belle Rafaëla », l’un des tableaux les plus illustres de l’œuvre de l’artiste, le plus beau nu du XXème siècle selon ses admirateur.trice.s.
 
Capture Facebook Virginie Greiner
Après cet épisode qui se concentre sur cette courte période où son talent sera découvert, les deux auteures nous proposent des éléments biographiques et historiques. On apprend comment le style inclassable de Tamara De Lempicka vit difficilement la concurrence des peintres abstraits, puis subit de plein fouet le crach boursier de 1929, qui mettra fin à ses rêves de carrière aux Etats-Unis.

Viennent alors des années de doute et de dépression, la peintre connaît une crise mystique et ne se consacre plus qu’à des sujets religieux. Mais l’Amérique l'appelle de nouveau en 1939,  lui permettant d'échapper à la tourmente européenne. Sans néammoins l'occulter. Pendant la guerre, Tamara De Lempicka abandonnera pour un temps ses pinceaux pour aider ses compatriotes réfugiés de Pologne.

Le style garçonne

Durant les années art déco, elle fut aussi, parmi d'autres, de Louise Brooks à Coco Chanel, l’un des visages incarnant le style garçonne, « L’expression d’un des premiers mouvements sociaux de poids qui contribueront à faire naitre le féminisme ». Une vision quelque peu haute couture des femmes au sortir de la guerre, cheveux coupés et corset abandonné après avoir dû remplacer dans les usines et les champs, les hommes alors sur le front.

Dans cette deuxième partie, historique, le livre replace cette période dans son contexte social, évoquant même la fin d’un monde, « Impossible de ne pas voir chez ces aristocrates italiens en smocking ou ces grandes bourgeoises (…) les atours d’une période honnie et détestée, alors que les populations européennes manquent de tout ». Plus tard, dans les années 1960, consciente de faire partie de cet ancien monde, l'artiste tente de relancer sa carrière à Paris. Révisant sa technique, elle adopte le couteau, mais le public n’est pas au rendez-vous. Délaissant Paris, elle rejoint encore une fois les Etats-Unis puis le Mexique où elle meurt à l’âge de 82 ans.
 
Tamara de Lempicka, en 1929 et en trois icônes : un tableau La Musicienne ; un portrait photographique de l'artiste réalisé par Dora Kallmus ; et aun autoportrait dans un Bugatti verte
Tamara de Lempicka, en 1929 et en trois icônes : un tableau La Musicienne ; un portrait photographique de l'artiste réalisé par Dora Kallmus ; et aun autoportrait dans un Bugatti verte
Wikicommons

Tamara et les autres, où sont les grandes peintres ?

Virginie Greiner, est scénariste de bande-dessinée. Elle publie une première nouvelle fantastique dans le recueil Fées, Sorcières et Diablesses (Librio), puis deux premiers albums, Cadavres Exquis et Willow Place. Ici, elle retrouve la dessinatrice Daphné Collignon avec laquelle elle avait co-signé Clara Malraux, également aux éditions Glénat. La jeune femme raconte à Terriennes comment le projet Tamara de Lempicka est né, en fait, d’une absence.

« Sur une liste de 50 noms, n’apparaissait aucune femme ! Cela m’a interpellée, pour ne pas dire agacée ! Comme si les femmes peintres n’existaient pas ? C’est donc moi, qui ai proposé d’écrire une histoire autour de la vie de la peintre Tamara de Lempicka ». La maison d’édition interrogée sur ce peu ou pas de femmes peintres dans la collection d’ailleurs [justement sic], nommée « Grands peintres », a son explication. Selon elle, cela vient aussi du fait que la majorité des scénaristes, sont… des hommes, et qu’ils ont du coup proposé ou retenu très naturellement des portraits de peintres, hommes. Résultat, sur 21 albums, un seul est consacré à une femme, celui dont nous parlons ici, Tamara de Lempicka et une moitié d’un autre à Berthe Morisot, qui pourtant est l’une des fondatrices du mouvement impressionniste. « D’ailleurs, la dessinatrice s’est battue pour que le nom de Berthe Morisot apparaisse aux côtés d’Edouard Manet dans le titre », nous confie Virginie Greiner. « A ce moment là, j’ai aussi fait un petit test en demandant à mon entourage de me citer les noms de 10 peintres, et aucune femme ou presque n’y figure ! ».
 
Je voulais montrer Tamara, à la fois très disciplinée dans sa recherche artistique tout en étant plus libre dans sa vie mondaine, et aussi à travers sa bi-sexualité. Virginie Greiner, scénariste
« Ce que je trouve intéressant chez Tamara, c’est qu’on connaît tous et toutes ses tableaux, mais qu’on ne voit que rarement son nom dessus, les gens connaissent ses œuvres mais pas l’artiste. Et puis les années 1920, c’est une période foisonnante et riche en ce qui concerne les femmes, elles ont une aura plus prégnante dans cette période de l’après-guerre », explique encore l’auteure. 

« Je me suis appuyée sur les biographies qui sont étonnamment en anglais, il n’y en a pas en France, alors que c’est ici qu’elle a fait sa plus belle carrière. L’idée, c’était de faire comprendre l’œuvre à travers le contexte de création de la peintre sur un ton romancé. Comme les tableaux sur la ' belle Rafaella ' sont ceux qui ont fait entrer Lempicka dans l’histoire de la peinture, j’ai eu envie de raconter la quête du modèle idéal. Cela permettait de développer les différentes façettes de la personnalité de Tamara, à la fois très disciplinée dans sa recherche artistique tout en étant plus libre dans sa vie mondaine, et aussi à travers sa bi-sexualité. »
 
"La belle Rafaëla", Lolita De Lempicka (1927).
"La belle Rafaëla", Lolita De Lempicka (1927).
Capture youtube