Tango et homosexualité, un pas de deux provocant en Argentine

Germán et Nicolás Filipeli, danseurs de Tango, parvenus à un niveau élevé de compétition, parce que frères, et non étiquetés homosexuels...
Germán et Nicolás Filipeli, danseurs de Tango, parvenus à un niveau élevé de compétition, parce que frères, et non étiquetés homosexuels...
Fabien Palem

En Argentine, le tango entre personnes de même sexe est loin de faire l’unanimité. Dans un pays où la loi reconnaît de nombreux droits aux communautés LGBT, le milieu du tango reste, dans l’ensemble, assez réticent aux couples « unisexes ». Et pourtant ce pas de deux se pratiquait, à l'origine... entre hommes.

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Lors du 12e Mondial de Tango de Buenos Aires, deux hommes ont créé la sensation. A l’issue de la finale de la catégorie « Scène », le mardi 26 août 2014 au mythique stade Luna Park, le couple composé de Germán et Nicolás Filipeli s’est distingué comme la première paire de danseurs du même sexe à atteindre ce stade de la compétition, terminant même avec les honneurs de la 4e place, à seulement 0,3 points derrière le couple vainqueur.
 
Si les deux danseurs partagent le même nom de famille, ils ne forment pas un couple d’hommes mariés dans la « vraie » vie. Germán et Nicolás sont frères jumeaux. Un avantage qui aurait joué en leur faveur dans cette réussite. Car, si l’on en croit Germán, « le public est plus enclin à valoriser le travail de deux frères qu'à accepter des couples d’homosexuels  ».
 
Le tango « unisexe », exclusivement masculin ou féminin, a gagné Buenos Aires. De nombreuses milongas (salons de danse) y revendiquent aujourd’hui l’étiquette « queer », et bousculent les canons hétérosexuels de l’esthétique tanguera (relatif au tango). C’est ainsi que,du 17 au 23 novembre, chaque année, a lieu le Festival international de tango queer de Buenos Aires. La compétition s’organise, depuis 2006, trois mois après le célèbre Festival y Mundial de Tango. Le tango « queer », signe d’une évolution de la société ?


Une Argentine pionnière
Cette mouvance artistique semble bien être en accord avec la position de l’Argentine sur les droits et la reconnaissance des communautés LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans). Car ce pays constitue, en la matière, un pionnier d’Amérique latine, voire du monde : mariage égalitaire (2010), premier lycée trans du monde (2012), légalisation du changement de genre (2012).
 
Mais les stigmates du machisme et de l’homophobie semblent encore peser lourd dans le milieu du tango, réputé conservateur et machiste. En coulisses, les tangueros « traditionnels » confient, presque à demi mot, que beaucoup de danseurs sont homosexuels. Nombre d’entre eux ne sont pourtant pas prêts à valoriser le tango « queer », et estiment que cette danse n’existe qu’avec la complicité d’un homme et d’une femme.
 
« L’an dernier, nous avions ouvert la brèche, se rappelle Daniel Alejandro Arroyo. L’idée était de dépasser l’étiquette du tango « gay » et « queer » et de montrer que deux hommes pouvaient être compétitifs sur la piste. » Cette année, le danseur, Vénézuélien de 19 ans, s’est présenté pour la deuxième fois consécutive avec son ex-compagnon, Juan Pablo Ramírez, dans la catégorie « danse de salon » (milonga). En 2013, ils faisaient partie des précurseurs, puisque c’était la première fois que des couples de danseurs du même sexe participaient au Mondial. Un après cette « petite révolution », Daniel a senti que l’accueil du public et des autres participants était davantage chaleureux. Pas suffisant pour convaincre le jury, qui leur a fermé les portes des demi-finales. « A l’issue des qualifications, les organisateurs ont annoncé une liste de noms. Nous en faisions partie, explique-t-il. Trois heures plus tard, ils nous ont appelé pour nous avertir que nous étions finalement éliminés. Nous avons trouvé ça étrange. »

Mais des réticences toujours là
Parmi le public, de nombreuses voix s’offusquent de la présence de ce nouveau type de couples. « Sur scène, je m’attends à voir un homme et une femme. D’ailleurs, ça me choque de penser que puissent exister des sentiments entre deux hommes », explique Sandra, une jeune Argentine qui rêve de devenir danseuse professionnelle de tango.
 
La réticence de certains tangueros serait-elle due à une question esthétique, qui imposerait la complémentarité entre un homme et une femme, ou à un réel rejet social de l’homosexualité ? Daniel Arroyo, qui voyage en Europe pour y impulser l’ouverture de milongas « queer » et « gays », ne mâche pas ses mots. Pour lui, il y a encore du chemin à parcourir avant de noter un réel changement de paradigme en Argentine. « Le tango, dans son versant conservateur, est un reflet de la répression exercée par la société sur les personnes différentes, résume Daniel. Dans l’imaginaire traditionnel tanguero, on doit voir un homme avec une femme et rien d’autre ! »

Un couple traditionnel femme/homme, lors des phases de qualification du Mondial de tango en 2014
Un couple traditionnel femme/homme, lors des phases de qualification du Mondial de tango en 2014
Fabien Palem


Selon Max Van De Voorde, vainqueur du Mondial 2011 dans la catégorie « Scène », l’écrasante domination des couples homme-femme est due au fait que « le monde du tango n’est pas prêt à voir deux hommes exprimer leur sensualité ». De plus, « l’essence de cette danse impose la complémentarité entre un homme et d’une femme, ajoute le danseur. Je trouve ridicule de voir une représentation « queer » où l’homme joue le rôle de la femme, en mettant des talons, ou l’inverse. »
 
Si aujourd’hui, ces couples de même sexe ne font pas l’unanimité, la pratique ne date pas d’hier, puisque les premiers pas de tango auraient été réalisés entre hommes. Les spécialistes signalent qu’au début du XIXe siècle, les hommes le dansaient entre eux, en attendant leur tour dans les maisons closes de Buenos Aires. Que penser alors du dicton selon lequel « le tango [serait] l'expression verticale d'un désir horizontal » ?

Hommes dansant le tango dans une rue de Buenos Aires, pour s'entraîner avant d'aller au bal - années 1930
Hommes dansant le tango dans une rue de Buenos Aires, pour s'entraîner avant d'aller au bal - années 1930
Archives nationales d'Argentine