Tara Nacanabo, féministe malgré elle au Burkina Faso

Tara Nacanabo, en dépit de son combat quotidien pour les droits des femmes, refuse d'être qualifiée de "féministe"
Tara Nacanabo, en dépit de son combat quotidien pour les droits des femmes, refuse d'être qualifiée de "féministe"
Anaïs Dombret/Hans Lucas

Tandis que le Burkina Faso connaît son énième chaos politique, Tara Nacanabo continue à accompagner et mobiliser les femmes burkinabées dans leurs combats pour leurs droits. Et pourtant, cette militante infatigable refuse de se voir en féministe. Une contradiction dans l'esprit mais pas dans les actes. Portrait

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Tara Nacanabo est née un 8 mars, le jour de la fête des femmes. Une date payée et chômée au Burkina Faso. Un signe prémonitoire pour une militante qui, toute sa vie, a défendu les femmes ? Elle balaie l'hypothèse d'un revers de main : "c'est vraiment un hasard, sourit celle qui a fêté cette année ses 60 ans. Ma mère ne le savait pas à l'époque !"  En tout cas, l'anecdote tombe à point nommé pour une défenseur de la cause féminine. Elle refuse d'ailleurs d'être qualifiée de "féministe", si le terme désigne une lutte contre le sexe opposé. "Je ne suis pas contre les hommes, précise-t-elle. Je suis pour l'amélioration de la condition de la femme".


Je ne suis pas contre les hommes. Je suis pour l'amélioration de la condition de la femme

Son militantisme remonte à ses années estudiantines passées à Niamey au Niger où elle étudie les mathématiques. Elle poursuit son cursus en France, à Dijon et à Paris, où elle fréquente l'Union des Etudiants voltaïques (ndlr : le Burkina Faso s'appelait la Haute Volta jusqu'en 1984). Dans la capitale française, elle côtoie des ouvrières, des travailleuses immigrées. Son intérêt pour la cause grandit à mesure des rencontres. "A chaque 8 mars, on défilait avec toutes ces féministes, chacune avec leur mot d'ordre… certains étaient franchement ridicules !". Ce souvenir la fait sourire.  

Burkinabées

Ses souvenirs de jeunesse, liés à l'effervescence de cette période, lui reviennent avec une acuité impressionnante. Elle revient au pays en 1983, sous la période sankariste. Après quelques démêlés avec les Comités de Défense de la Révolution chargés de faire respecter les politiques du régime de Thomas Sankara (1983-1987), elle peut se consacrer aux difficultés des femmes de son quartier. Travail, santé, environnement…" Au Burkina, quand tu évoques la situation des femmes, tout semble prioritaire", résume tristement Tara qui balance son corps imposant de gauche à droite quand elle réfléchit.


Regroupons-nous pour travailler dans la même direction

En 1996, elle créée l'association Kebayina des femmes du Burkina. Le nom choisi volontairement dans une des langues minoritaires du pays signifie "regroupons-nous pour travailler dans la même direction". Les statuts mentionnent la raison d'être de Kebayina : soutenir et populariser la lutte des femmes. Comment ? Par une présence accrue sur le terrain. Les problèmes rencontrés par les femmes sont recensés et identifiés pour agir efficacement. A partir de là, des groupes de parole s'organisent sur des thèmes spécifiques, dans les quartiers de Ouagadougou, la capitale du pays.

On discute de tout ce qui fait le quotidien : la polygamie, le mariage, la Constitution, le vote, les enfants, le divorce. Des juristes et des psychologues interviennent. De petits livrets illustrés sont distribués et expliquent de façon simple aux femmes les thèmes développés. "Un jour, une femme dont la fille avait fugué assiste à une rencontre sur le thème des adolescents, se souvient Tara. Un psychologue racontait les problèmes des jeunes. A la fin, cette mère était en pleurs : elle venait de comprendre pourquoi sa fille était partie."
 

Catherine Traoré, la chargée de suivi des évaluations pour le réseau FEDDAF (Femmes droit développement en Afrique), montre les outils pédagogiques les plus utilisés par les associations.  L'association de Tara, Kebayina, fait partie du réseau FEDDAF
Catherine Traoré, la chargée de suivi des évaluations pour le réseau FEDDAF (Femmes droit développement en Afrique), montre les outils pédagogiques les plus utilisés par les associations.  L'association de Tara, Kebayina, fait partie du réseau FEDDAF
Anaïs Dombret/Hans Lucas

Les Gaciliennes

En 2005 l'association accompagne, avec d'autres, la bataille et la victoire des salariées du groupe Yves Rocher. Le groupe de cosmétiques français avait installé une usine, près de Ouagadougou. Les conditions de travail, rapportées par les ouvrières qui y travaillaient, étaient extrêmement difficiles. "Ces travailleuses étaient exploitées, elles ne pouvaient pas parler entre elles, ni même prendre de pause, " dénonce la militante. " Elles étaient vraiment très remontées, on sentait l'exploitation dans leur corps. "

Brutalement en 2005, le groupe Yves Rocher décide de fermer son usine et de licencier tout le monde. Les Gaciliennes (ndlr : le nom donné en référence au siège social de l’entreprise basée à La Gacilly dans le Morbihan) lancent des grèves qui aboutiront à une importante mobilisation internationale et au paiement de leurs indemnités de licenciement. Des victoires comme celle-ci montrent que la solidarité et la pression internationales peuvent payer.  

Révolution

Quand on lui demande comment elle voit l'avenir de son pays, Tara prend le temps de la réflexion. Le Burkina Faso a vécu une insurrection populaire en octobre 2014 qui a conduit au départ de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans. Comme beaucoup de Burkinabès, elle observe le réveil de conscience, elle voit des gens qui reprennent espoir : "les citoyens ont compris qu'en agissant ils pouvaient faire changer les choses". Mais le gouvernement de transition, qui a pris ses fonctions à la suite de l'insurrection, a engendré un certain scepticisme.
 

Aïssa a appris de sa mère qu'il faut se battre pour obtenir ce que l'on veut.
Aïssa a appris de sa mère qu'il faut se battre pour obtenir ce que l'on veut.
Anaïs Dombret/Hans Lucas


On sent de l'impatience dans les mots. "Mais on veut que ça marche notamment pour la jeunesse", assure-t-elle en regardant vers sa fille de 29 ans qui l'accompagne ce jour-là. Aïssa, ingénieure au ministère de l'Eau et de l'Agriculture se dit "inspirée" par les combats de sa mère. Ce qu'elle lui a transmis ? "Pour obtenir quelque chose que l'on veut vraiment, il faut se battre !", lance-t-elle avec un regard appuyé. Elle milite à l'Organisation Démocratique de la Jeunesse (OJD). La relève est assurée.