Tatiana Semikop, femme flic retraitée, toujours au service de ses concitoyens à Odessa

Tatiana Semikop entre deux rendez-vous à Odessa, le plus célèbre des ports ukrainiens
Tatiana Semikop entre deux rendez-vous à Odessa, le plus célèbre des ports ukrainiens
Mélinda Trochu

Depuis bientôt vingt ans, une association Vira, Nadija, Lubov (« Foi-Espoir-Amour ») s’occupe des laissés-pour-compte à Odessa, en Ukraine. A sa tête, une ex-policière touchée par le sort des séropositifs dans les années 90. Tatiana Semikop, 58 ans, continue aujourd’hui sa lutte pour aider personnes dépendantes, réfugiés et femmes victimes de violences.

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Elle s’excuse du retard en s’asseyant dans un café du jardin municipal d’Odessa. Tatiana Semikop est toujours très occupée. Une heure auparavant elle accordait une interview à la télévision régionale pour parler de sa journée, passée avec trente ukrainiennes, toutes leaders dans le domaine de la politique et des actions sociales. La cinquantenaire déplore : « En Ukraine, Il faudrait plus de femmes en politique et au Parlement. Il n’y a que 12% de femmes députées » (contre 26% en France, qui est loin d'être un modèle...).

Depuis 1997, son association "Vira, Nadija, Lubov" née grâce à un petit groupe d’activistes est au centre de sa vie. Elle compte 42 salariés et une soixantaine de volontaires. En partenariat avec le HCR, Save The Children et le "Women consortium of Ukraine", entre autres, « Foi-Espoir-Amour » est sur tous les fronts. Aux côtés des réfugiés de Syrie, d’Afghanistan, d’Afrique. Avec les enfants des rues, les demandeurs d’asile, les déplacés internes, les hommes et femmes travaillant dans l’industrie du sexe, les femmes victimes de violences domestiques… « Elles viennent de toute l’Ukraine, certaines de Moldavie. Nous en cachons une vingtaine dans notre centre Sophia » détaille Tatiana.

 Cristina Pidgurska, à gauche, est fan de sa patronne Tatiana
 Cristina Pidgurska, à gauche, est fan de sa patronne Tatiana
Mélinda Trochu

Elle reste femme, forte et douce à la fois

Son assistante, Cristina Pidgurska, 30 ans, travaille depuis septembre 2013 à ses côtés et ne tarit pas d’éloges sur sa patronne : « Elle est vraiment géniale. Elle arrive à canaliser les énergies. Tatiana regarde une personne et sait d’instinct ce qu’elle peut apporter à notre organisation. C’est une fine psychologue. » Cristina précise : « Attention, ce n’est pas un homme en jupe. Elle reste femme, forte et douce à la fois. C’est important pour nous, femmes, de rester femmes. »

A la retraite depuis trois ans, Tatiana ne voit pas le temps passé. Toute sa vie, elle a été active. Originaire de Lutsk, dans l’ouest de l’Ukraine, elle s’est mariée avec un homme d’Odessa, rencontré à Moscou en 1982. Elle se souvient : « Toute ma famille, mon père, ma mère, mes grands-parents, mon frère…, ils travaillaient tous dans la police mais je n’aimais pas cela car ils étaient tout le temps occupés. » L’enfant rebelle décide alors de devenir prof de littérature. « A l’école, un policier venait pour parler aux enfants en difficulté et ses méthodes étaient très dures. Je n’étais franchement pas d’accord avec lui et je lui en ai fait part. Lui m’a rétorqué qu’ils recrutaient dans la police pour travailler avec ces enfants justement. »

Première Ukrainienne à la tête d'une police régionale

En 1985, elle rejoint la lignée familiale et intègre la police. Les douze dernières années de sa carrière, elle réussit à grimper à la tête de la police régionale, non sans difficultés. Une première pour une femme. « Je voulais gravir les échelons pour pouvoir agir plus. La première chose que j’ai fait après ma promotion c’est organiser un séminaire sur les droits de l’enfant. Mes collègues étaient franchement surpris » sourit-elle.

Les femmes dans la police restent rares en Ukraine et la femme associée à certains clichés. « On continue à penser que la femme doit rester à la maison, s’occuper des enfants, des corvées et du mari. C’est une honte ! Mais on sent un changement avec les jeunes générations » tempère Tatiana. L’association a déjà réussi à influer sur la législation ukrainienne. « A la fin des années 90, sur la question du VIH, on a aidé à créer la notion de groupes à risques. » Aujourd’hui, c’est sur les lois sur la violence domestique que Tatiana aimerait peser : « En Ukraine, si vous êtes battue par votre mari, il garde la maison. Une nouvelle loi est passée récemment mais elle est encore très imparfaite. »
 

Une partie de l'équipe de Vira, Nadija, Lubov à Odessa
Une partie de l'équipe de Vira, Nadija, Lubov à Odessa
Melinda Trochu

En Ukraine, si vous êtes battue par votre mari, il garde la maison

Tout a commencé en 1995, lors d’un voyage aux Etats-Unis et de la découverte de centres de réhabilitation pour enfants. « Mes yeux se sont ouverts et j’ai fondé mon association l’année d’après, avec Olga Kostyuk, une autre policière. » A Odessa, c’est la rencontre de Victor, un enfant de 11 ans, séropositif dépendant à l’opium qui déclenche tout. « A l’époque, on recensait 200 cas de VIH chaque mois. C’était effrayant » se remémore l’Ukrainienne. Grâce à son métier, les contacts sont facilités avec les avocats, les psychologues, etc. pour la création de son projet. « On connaissait déjà les gens vulnérables. Les premiers dont nous nous sommes occupés étaient les personnes droguées. »

Eugène, le fils de Tatiana, est très impliqué dans les actions de sa mère
Eugène, le fils de Tatiana, est très impliqué dans les actions de sa mère
Mélinda Trochu


En 1996, Tatiana, comme ses concitoyens, a peur du VIH mais ne laisse rien paraitre : « Nous devions les aider. J’avais un très bon réseau et la capacité de le faire. En tant que mère, je voulais aider d’autres enfants. Ces gosses me regardaient tous avec espoir. » Son mari, architecte, ne l’a pas prise au sérieux à ses débuts. Lui n’a jamais participé à l’aventure contrairement à leurs deux enfants, Eugene et Nina, tous deux impliqués dans l’association : « Je les emmenais dans mes séminaires, ils ont grandi avec l’association et n’avaient qu’une envie : aider. Je suis très fière d’eux. »

Les répercussions de la guerre à l'Est se font sentir sur la ville d’Odessa. Près d’un million de déplacés internes sont recensés en Ukraine. « Tout le monde a peur, on a tous la guerre à l’esprit » reconnaît Tatiana en reposant son thé à la camomille. Sur la tasse, datant de l’époque des chemins de fer soviétiques, une colombe. Et une inscription, ironique : « Paix sur la terre. »