Terriennes

Touria, femme multiple, habitante de la rue Curiol à Marseille

Touria en son miroir, chez elle, rue Curial à Marseille : <em>« Pour moi, les femmes sont synonymes de beauté. J’admire l’allure qu’elles dégagent. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de tracer mon chemin comme ça. » </em>
Touria en son miroir, chez elle, rue Curial à Marseille : « Pour moi, les femmes sont synonymes de beauté. J’admire l’allure qu’elles dégagent. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de tracer mon chemin comme ça. »
(c) Floriane Valdayron

Dans le 1er arrondissement de Marseille, s’étend la rue Curiol. Sur la quasi totalité des 370 mètres qui séparent la Place Jean Jaurès de la Canebière, se dresse une rangée de chaises, tantôt vides, tantôt occupées, de jour comme de nuit. Au cœur de cette valse perpétuelle, des femmes. « Péripatéticiennes ». « Prostituées ». « Tapineuses ». « Catins ». « Putes ». En réalité, ce sont des femmes, juste des femmes. Parmi elles l'inclassable Touria. Portrait en quelques photos

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Au numéro 45 de la rue Curiol à Marseille, la cité phocéenne, mégalopole sur la Méditerranée, deuxième ville de France, une lourde porte d’immeuble donne sur un escalier en colimaçon, marqué par le temps. Au deuxième étage, sur la gauche, un palier apparemment banal. Derrière la porte, un studio d’une autre époque qui propulse le visiteur dans les années 1980. Dans ce petit appartement, des hommes qui viennent perdre toute notion du temps, l’histoire d’un instant. Avec ces hommes, une dame. Cette femme, c’est Touria.
 
(c) Floriane Valdayron
Touria, c’est une femme simple, qui « aime les gens simples ». Une femme amoureuse, d’Henry, l’homme qui partage sa vie depuis vingt ans. Une femme croyante, comme sa Polynésie natale le lui a appris. Une sexagénaire dont la coquetterie a été préservée du temps. Une tante, une grande-tante, une sœur et une fille dévouée.
 
Touria aime les enfants, mais n’a jamais pu en avoir. Une femme d’une rare douceur, qui s’insurge lorsque l’on lui parle de toute forme de violence. Elle adore les animaux, particulièrement son chat et son chien. Touria n’a pas honte de son métier. Elle s’est établie dans la rue Curiol il y a plus de trente ans. Touria, c’est un homme qui s’est battu pour devenir une femme dans les années 1990.
 
C’est en bas de la rue Curiol, sur la Canebière, qu'elle vient prendre son café tous les matins.
Au Giulia, il lui arrive de retrouver des collègues. Quand elles ne sont pas là, ce sont les taquineries du patron et de l’employé du bar-tabac qui rythment ses petits-déjeuners.

Touria sirote son café, doucement. Entre deux gorgées, elle prend le temps de discuter, d’observer, ou de se laisser aller à une rêverie. Après l’avoir bu, elle essuie les rebords de sa tasse, veillant à ne pas laisser de trace de rouge à lèvres.
 
(c) Floriane Valdayron
Je voulais être indépendante. C’était compliqué d’être locataire sans éveiller les soupçons du propriétaire et il était hors de question que j’ai un proxénète.
 

Dans les années 1980, Touria a économisé pendant plus de deux ans avant de pouvoir acheter son studio, rue Curiol. « Je voulais être indépendante. C’était compliqué d’être locataire sans éveiller les soupçons du propriétaire et il était hors de question que j’ai un proxénète. Pourquoi quelqu’un qui ne fait rien de ses journées récupèrerait l’argent que je gagne ? »
 

(c) Floriane Valdayron

Maquillage

Le rose ; la couleur de l’amour pour Touria. Très coquette, elle ne sort jamais sans maquillage, et lorsqu’elle parle de sa jeunesse, ses yeux s’illuminent. « J’avais des longs cils magnifiques, et plein de rouges à lèvres différents, j’adorais ça. »
 
(c) Floriane Valdayron

Beauté des femmes

Chaque jour, Touria quitte le domicile conjugal en ballerines. Elle n’enfile ses bottines qu’une fois dans son studio de la rue Curiol, avant d’aller travailler.
« J’aime beaucoup les chaussures ; à l’époque je ne mettais que des cuissardes et des bottes. » Aujourd’hui, la sexagénaire ne porte plus que des petits talons. La faute aux hormones, qui lui ont fait prendre beaucoup de poids. « Pour moi, les femmes sont synonymes de beauté. J’admire l’allure qu’elles dégagent. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de tracer mon chemin comme ça. »
 
(c) Floriane Valdayron

Décors

Une forte odeur de parfum imprègne les murs de ce studio, où s’enchevêtrent meubles et bibelots en tous genres. « J’aime orner une pièce, ce n’est que de la décoration personnelle. Par exemple, ces bijoux sont des cadeaux de mes collègues. Elles ne seraient pas contentes de savoir que je ne les porte pas mais je les trouve très beaux à côté de mon vase. »
 
(c) Floriane Valdayron

La Bonté

Vivre en soi ce n’est rien, il faut vivre en autrui.

À qui puis-je être utile, agréable aujourd’hui,
Voilà chaque matin ce qu’il faudrait se dire.
Et le soir, quand des cieux la clarté se retire.
Heureux à qui son cœur tout bas a répondu,

Ce jour qui va finir, je ne l’ai pas perdu
Grâce à mes soins, j’ai vu sur une face humaine

La trace d’un plaisir ou l’oubli d’une peine.


Ce poème de François Andrieux (1759-1833) est le préféré de Touria.
 
(c) Floriane Valdayron

Chance

Aux murs, sur les guéridons ; derrière chaque objet, une histoire. « J’ai mis ce fer à cheval ici, pour qu’il me protège. C’est un cadeau qui m’a beaucoup apporté : de l’amour, du bonheur, de l’amitié. »
 
(c) Floriane Valdayron

Animaux

Touria adore les animaux. En regardant cette statuette, rapportée d’Egypte par une amie, elle parle avec émotion de son chat. « Parfois, je m’énerve contre Henry parce qu’il dispute Otello (son chien) et Mickette (son chat). Ce sont mes amours, on ne les touche pas. »
 
(c) Floriane Valdayron

Amours

Même dans son studio, Touria téléphone à Henry, son compagnon de dix ans son aîné. Elle l’a rencontré alors qu’elle faisait du strip- tease au Carrousel de Paris, en 1995, pendant son passage éclair à la capitale. À l’époque, un autre homme, du même âge qu’elle, la courtisait, mais elle a finalement choisi d’aller vers Henry. « Je ne l’ai jamais regretté, j’aurais été malheureuse avec l’autre monsieur. Henry, il m’aime vraiment. »
 
(c) Floriane Valdayron