Travail, famille, marché : les sanglots longs de The Economist sur les hommes

Dans les ateliers de l'emblématique constructeur américain automobile General Motors, les femmes sont de plus en plus nombreuses sur les postes de production, comme ici dans l'usine de Pontiac - Michigan
Dans les ateliers de l'emblématique constructeur américain automobile General Motors, les femmes sont de plus en plus nombreuses sur les postes de production, comme ici dans l'usine de Pontiac - Michigan
AP Photo/Carlos Osorio

En ce début du mois de juin 2015, The Economist, l'un des magazines anglophones les plus lus au monde, tire la sonnette d'alarme d'une masculinité trop réprimée, abandonnée, dans les pays riches, symptôme avant coureur d'une décadence généralisée. Au risque de se tromper de cible.

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"Kimberley, réceptionniste à Tallulah, pense que les hommes du coin sont tous des fainéants. 'Ils ne font rien de rien' se lamente-t-elle. Ce n'est pas tout à fait exact. Jusque il y a peu, certains d'entre eux organisaient des combats de chien dans une école désaffectée".

Kimberley qui vit dans cette petite ville "pittoresque mais peu prospère" du Nord Est de la Louisianne, donne le ton à la Une de The Economist en ce début de juin 2015. On y voit un homme en bleu de travail, désespéré, enfermé dans le signe masculin habituellement martial, la flèche en berne, sous ce titre : "Le sexe faible. Pas de travail, pas de famille, pas de perspectives". Comme un écho adapté à la devise "Travail, famille, patrie", si chère au maréchal Pétain. Un relais aux cris de Cassandre proférés par Eric Zemmour, essayiste français, qui a tant peur des femmes et des étrangers : les hommes des pays développés auraient perdu leur virilité et, avec elle, toute perspective de futur.

Hommes à la dérive ?

La Une de The Economist de début juin 2015
La Une de The Economist de début juin 2015
Sauf que l'hebdomadaire britannique, à portée internationale, en adéquation avec sa ligne éditoriale qui ne voit pas de salut en dehors du libéralisme économique, joue moins la provocation en énumérant les  causes et en proposant des solutions à ce mal être, sans doute réel, d'une partie de la gent masculine occidentale : "les hommes peu éduqués des pays riches ne se sont pas assez adaptés au marché, aux nouvelles technologies ou au féminisme". Avec en arrière plan tout de même cette suspecte peur d'une décadence généralisée due à la défaillance de la virilité. Et des mots et expressions répétés à longueur de lignes qui sentent le dépit un peu moisi : "hommes à la dérive, familles, paresseux, virilité malmenée, emploi, jobs".

Pour éviter d'être taxé de machiste, en se portant à la défense soudaine de ce nouveau "sexe faible" que serait devenu le genre masculin, l'éditorialiste de The Economist prend ses précautions : "A première vue, le patriarcat semble être en plein essor. Plus de 90% des Etats sont dirigés par des hommes, autant du côté des grandes entreprises. Les hommes dominent la finance, les technologies, les films, le sport, la musique et même le cabaret. Dans la plus grande partie du monde, ils disposent de privilèges sociaux ou légaux, juste parce qu'ils sont dotés du chromosome Y. Alors il peut sembler étrange de s'inquiéter du sort des hommes." D'autant plus qu'un schéma, en guise de "preuve" montre qu'il faudra encore attendre quelque temps une inversion des courbes de l'inégalité : si les femmes sont mieux rémunérées qu'il y a quarante ans, elles le sont toujours moins que les hommes, si les messieurs 'torchent' un peu plus les gosses, ils le font toujours beaucoup moins que les dames…
Répartition des occupations selon les sexes aux Etats-Unis en 2012. Où l'on voit que si hommes et femmes dorment autant, elles sont moins bien payées, elles font beaucoup plus le ménage et s'occupent plus des enfants...
Répartition des occupations selon les sexes aux Etats-Unis en 2012. Où l'on voit que si hommes et femmes dorment autant, elles sont moins bien payées, elles font beaucoup plus le ménage et s'occupent plus des enfants...
University of Maryland - The Economist

Une combinaison toxique de solitude, d'oisiveté, et de pessimisme

On le confirme donc : même si The Economist met le doigt sur un fait de société, selon toutes les données internationales, les femmes continuent à former le plus gros des bataillons de la pauvreté, de la misère, de l'errance, et des flux migratoires à travers notre planète Terre. Cela n'empêche pas de s'intéresser à l'analyse du journal, qui pointe une réalité trop souvent ignorée, mais dont les féministes et les aspirations à l'émancipation du "deuxième sexe" ne sont nullement responsables.  " Les hommes se trouvent aux deux extrêmes, au sommet et dans les bas-fonds. Les hommes ont beaucoup plus de 'chance' de se retrouver en prison, d'être séparés de leurs enfants, ou de se suicider. (.../.…) Les femmes, à l'inverse, ont investi les secteurs en expansion, tels la santé ou l'éducation, grâce à leur niveau d'éducation plus élevé. (.../...) Les ouvriers qui ont perdu leur emploi, pour la plupart, ne retravaillent plus jamais. Et les chômeurs ont bien du mal à trouver une compagne de vie. Le résultat, pour ces hommes peu qualifiés, est une combinaison toxique de solitude, d'oisiveté, et de pessimisme."

Les hommes aux deux extrémités du monde, au sommet du pouvoir ou de la richesse et dans les bas-fonds de la criminalité ou du suicide, selon The Economist
Les hommes aux deux extrémités du monde, au sommet du pouvoir ou de la richesse et dans les bas-fonds de la criminalité ou du suicide, selon The Economist
The Economist

La fin des hommes ?

Et les femmes ne veulent plus de ces hommes là, qui non seulement ne ramènent pas leur part de monnaie dans le portefeuille commun, mais ne font pas non plus leur lot de travail domestique ou de soins aux enfants : les maris, compagnons, copains "à la maison" font toujours moitié moins de tâches ménagères que leurs épouses, compagnes, copines, et passent la majorité de leur temps devant la télévision. Serait-ce "La fin des hommes" comme l'annonce la féministe américaine Hannah Rosin dans un livre publié en 2010, qui fait toujours polémique aux Etats-Unis, et dans lequel elle prédit que faute d'abandon des stéréotypes, les femmes prendront de plus en plus la main sur l'économie, donc  sur le pouvoir…  

"La progression de l'égalité entre les sexes est l'un des grands acquis de notre ère poste guerre : les gens gens ont maintenant bien plus d'occasion de faire carrière sans souffrir de discriminations liées à leur genre. Mais certains hommes ont échoué à s'adapter au monde nouveau. Il est temps de leur tendre la main." conclut le magazine qui se veut généreux - à moins peut-être qu'il n'ait pas tellement envie de connaître un monde dominé par les femmes...

Que faire pour restaurer les hommes dans leur estime de soi ? Les préconisations de The Economist sentent un peu trop le capitalisme triomphant du XIXème siècle, et pourraient se résumer ainsi : travail, famille, marché.  Autour de l'adaptabilité ou de la flexibilité aux secteurs économiques porteurs  : puisque les femmes se sont approprié les qualifications autrefois réservées aux hommes (physique, mathématiques, etc) sans abandonner leur féminité, pourquoi les hommes ne deviendraient-ils pas massivement aide-soignants ou enseignants, sans céder un pouce de leur sacro-sainte virilité ?

Bonne question, sauf que pour l'heure, les sciences dures étant loin d'être investies par les filles, on peut imaginer les mêmes réticences à l'oeuvre dans l'autre sens… Les auteurs de ce dossier appellent de leurs voeux une autorité éducative restaurée, avec un rééquilibrage des hommes dans l'enseignement, et des modèles paternels forts dans des familles renforcées. La même norme masculine psychanalytique, culturelle et religieuse, réaffirmée une fois de plus.

A Tallulah, la localité étalon choisie par le magazine pour prouver le bon sens de ces mesures, comme dans tous les Etats-Unis, les crimes sont commis par des hommes (90%) qui peuplent les prisons (93%). Mais il n'y a là rien de nouveau :  au début du mois de février 1999, en France, 52 500 personnes au total étaient incarcérées en France, seules 2017 étaient des femmes, ce qui fait 95% de prisonniers pour 5% de prisonnières. En 1860, ils étaient 23 000 condamnés dont 4000 de sexe féminin à purger leur peine dans les pénitenciers de France, en une répartition sexuelle quasi identique.

The Economist suggère d'abandonner la peine carcérale pour les petits délits, ceux par lesquels les jeunes hommes tenteraient de restaurer leur image masculine, en alignant les billets de banque, comme au poker.

L'imagination au pouvoir

Bien, mais ne faudrait-il pas avoir plus d'imagination ? Ne faudrait-il pas s'interroger sur le bien fondé pour l'éternité de la famille nucléaire ? Ne faudrait-il pas s'interroger sur la rétribution du travail, mais aussi sur celle du non travail et aller voir du côté de ceux qui (dont certains patrons) prônent l'instauration d'un revenu garanti pour tous, attaché à la qualification, qu'on soit employé ou non ? Ne faudrait-il pas repenser le système pénitentiaire et sortir du cercle vicieux "surveiller/punir", comme en Suède où les prisons se vident parce que l'on est passé à des politiques de prévention et une dépénalisation des délits ?  
L'histoire et nombre d'études ont aussi montré que les femmes savaient mieux résister en période de crise politique, climatique, sociale ou économique, comme en Grèce ces dernières années. Sans doute parce qu'elles n'ont pas d'autre choix que celui de se battre pour nourrir les leurs.

A moins qu'on ne préfère instaurer partout une Journée des hommes comme en Russie, contrepoint en amont de celle des droits des femmes, le 8 mars.  Chaque 23 février, les ventes de mousse à raser et de chaussettes connaissent un pic insolent. Celles de vodka aussi…

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1