Tunisie : quand les militantes d'Ennahda tentent le grand écart dialectique, entre islamisme et droit des femmes

Le 14 novembre 2011, trois semaines après les premières élections libres dans la Tunisie post Ben Ali, la commission électorale proclamait les résultats définitifs d'un scrutin marqué par la victoire des islamistes d'Ennahda. Ce parti, interdit jusqu'à la révolution de jasmin, compte 41% des 217 sièges de la nouvelle assemblée, soit 89 élus - dont plus d'un tiers de femmes. Mais malgré cette présence féminine, plus importante que dans nombre de parlements européens, l'inquiétude croît sur le devenir des droits des femmes.

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Militantes au siège d'Ennahda, photo Sabina Ambrogi - Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Militantes au siège d'Ennahda, photo Sabina Ambrogi - Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Dernièrement sur la place du gouvernement Tunisien à la Kasbah, 800 personnes environ manifestaient pour la défense des acquis des femmes. Les Tunisiennes, pas toutes cependant, se sentent très menacées, non seulement depuis la montée au pouvoir du parti islamiste Ennahda, mais aussi à la suite d’épisodes dans les universités du pays où des « intégristes » ont agressé des professeures pour leur tenue vestimentaire et ont demandé d’avoir des cours séparés hommes et femmes.

Les pancartes brandies révélaient leurs inquiétudes : "une constitution garante des droits de la femme tunisienne", "je suis une Tunisienne qui respire la liberté", "nous sommes musulmanes et pour les libertés", "la citoyenneté n'a ni sexe ni forme".  Les slogans lancés n’étaient pas en reste : "la révolution continue, pas de place aux rétrogrades" ; "le code du statut personnel est un droit et non un privilège". Et surtout : "touche pas à ma fille". 

Il est clair que pour ces femmes la révolution est émancipatrice, sinon elle n’est pas.
Pour une partie de la population, la crainte que la victoire du parti islamiste puisse remettre en question le Code du Statut Personnel ne cesse de croître. 

Ce code, un ensemble de lois progressistes promulgué en 1956, réglemente différents aspects de la vie civile des Tunisiennes, en leur garantissant l’égalité avec les hommes dans nombre de domaines : droit de vote, accès au planning familial, égalité devant la loi et au travail. Autant de dispositions qui avaient dessiné une société à l’avant-garde de l’aire arabo-musulmane.

Soumaya Gannouchi, fille du leader Rached Ghannouchi d'Ennahda, photo Sabina Ambrogi - Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Soumaya Gannouchi, fille du leader Rached Ghannouchi d'Ennahda, photo Sabina Ambrogi - Cliquez sur l'image pour l'agrandir
En revanche, l’attitude des islamistes d’Ennahda à ce sujet demeure ambiguë. Si Rached Ghannouchi, le chef de file du parti (vingt années d’exil à Londres durant la dictature) promet de sauvegarder les acquis des femmes, il ne dément pas son épouse, par exemple, lorsqu’elle estime que la polygamie peut corriger les effets de l’adultère…

Ce parti fort médiatisé grâce à l’appui de Al Jazeera et du Qatar (hôte de la télévision culte du monde arabe), est arrivé en tête des élections de l’assemblée constituante où il disposera de 90 sièges, soit 41 % des 217 sièges dans l’assemblée élue qui devra rédiger une nouvelle constitution pour le pays et désigner  un exécutif provisoire  jusqu’aux prochaines élections générales.

Une mission première : apaiser les craintes

Soumaya Ghannouchi, la fille du leader d'Ennahda, s’est donnée pour mission d’apaiser les craintes qui circulent autour du parti de son père. Jeune femme très brillante, elle a vécu et s’est formée dans les universités anglaises, puis elle est rentrée en Tunisie avec ses sœurs pour aider leur géniteur dans sa campagne électorale.

Soumaya est voilée comme la plupart des femmes du parti. Outre l’arabe, elle parle l’anglais, sans aucun accent : « Il ne faut pas avoir peur de Nahda. Nos ennemis ont misé sur la phobie que les femmes avaient de perdre leurs droits. D’ailleurs Ben Ali, avant eux, a fait exactement la même chose. Il nous a démonisés en faisant passer Nahda pour un parti d’"intégristes" contre la modernité. Au contraire, mon père incarne une interprétation progressiste de l’Islam. Il s’est toujours occupé de droits de l’homme et évidemment des droits des femmes, jusqu’à avoir envisagé qu’une femme puisse devenir présidente du pays ». 

Et elle souligne : « Il n y a pas de contradiction entre démocratie, modernité, droits des femmes et Islam. Il est très important pour nous de déterminer nos choix personnels. C’est pourquoi Ennahda rejette la manière dont l’Arabie Saoudite et l’Iran  traitent  les  femmes. Et contrairement à ce qu’on dit, on veut préserver le CSP (Code de Statut Personnel)».

Souad Abderrahim en campagne pour le scrutin du 23 octobre 2011, durant un meeting de campagne à Ben Arous (Wikicommons)
Souad Abderrahim en campagne pour le scrutin du 23 octobre 2011, durant un meeting de campagne à Ben Arous (Wikicommons)
Parmi les activistes d’Ennahda on trouve aussi une tête de liste à Tunis, Souad Abderrahim, une pharmacienne de 47 ans, parfaite pour véhiculer - surtout médiatiquement – l’idée de modernité du parti, ou peut-être d’une espèce d’Islam « dégriffé ».  

Moderne, forcément moderne

Elle ressemble  comme une sœur à une femme politique du centre-droit de Berlusconi. Et d’ailleurs tout le parti ne ressemble-t-il pas moins à une organisation inspirée par la religion qu’à tous les mouvements catholiques et conservateurs d’Europe ?

Lors des élections du 23 octobre 2011, sa liste a obtenu 3 sièges et elle est l'une des 36 femmes sur les 90 élus du parti islamiste dans l'assemblée constituante qui compte au total 49 femmes.

Bien habillée, souriante et non voilée (Soumaya Ghannouchi tenait à mettre cela en avant : « regardez, elle n’est pas voilée… ») Souad Abderrahim parle de son choix de faire de la politique : « j’ai un passé de militante au sein de l'UGTE, le syndicat des étudiants islamistes. Mais j’ai dû arrêter car c’était devenu impossible. Après la révolution j’ai pensé qu’il fallait recommencer ».
    
Elle fournit aussi des données étonnantes et propose une image orgueilleuse des femmes tunisiennes, mais sans dire vraiment comment faire pour atteindre ces buts ambitieux. De la même façon, et comme toutes les femmes d’Ennahda, elle rassure : « Ce parti respecte les femmes, leur liberté et leurs compétences. Toutes doivent travailler ne serait-ce que parce qu’elles réussissent mieux à la fac que leurs collègues hommes ». 

La confrontation de deux univers, sur les murs et dans la rue, avenue Bourguiba à Tunis - photo Sabina Ambrogi  Cliquez sur l'image pour l'agrandir
La confrontation de deux univers, sur les murs et dans la rue, avenue Bourguiba à Tunis - photo Sabina Ambrogi Cliquez sur l'image pour l'agrandir
À cet égard le journaliste et écrivain Khémais Khayati observe : « Le programme Ennahda est fait de 365 points. Avec du n’importe quoi. Comme les 590 000 emplois en cinq ans. Mais où vont-ils les trouver en Tunisie ? Le hasard veut qu’il s’agisse de postes occupés par des femmes. En réalité Ennahda ne veut que recommencer « par le bas » et la véritable cible ce sont les prochaines élections municipales. Ils vont entrer dans les communautés sur le territoire, où petit à petit ils interdiront tout, au nom de l’Islam. Si on commence à tout faire au nom de l’Islam pourquoi ne pas réintroduire la polygamie ? » Et de fait, pendant la campagne, certains porte-paroles d’Ennahda tentaient de convaincre les femmes d'abandonner leurs emplois.

Souad sait que la polygamie est une de craintes et elle le dément avec véhémence : « Non, la polygamie ne sera pas instaurée et on ne va pas imposer le voile non plus ». 

La question du voile qui semblerait marginale par rapport aux urgences du pays a, de fait, scandé la campagne et les semaines post électorales en raison de sa portée symbolique.
 
Ben Ali et bien avant lui Bourguiba l’avaient fait disparaître du paysage afin de montrer un visage « moderne » de leur pays aux occidentaux.

Affiche photomontage du parti islamiste, détournant une publicité, qui dit “lâche-moi“ - photo Sabina Ambrogi  Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Affiche photomontage du parti islamiste, détournant une publicité, qui dit “lâche-moi“ - photo Sabina Ambrogi Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Alors aujourd’hui, pour beaucoup de femmes le  port du voile symbolise paradoxalement une réappropriation de la liberté et de l’identité arabo-musulmane. Comme en Algérie pendant la guerre d’indépendance… Symbole d’une étrange liberté, comme un écho à l’Europe où s’accentue la question de l’identité et qui se referme sur elle-même.

Quand la publicité donne des armes aux islamistes 

Et l’on contemple le paysage urbain de Tunis se remplir de jeunes filles voilées qui passent devant des affiches géantes de pub des produits du marketing mondialisé.

Alors si le marketing se sert de cette fausse liberté de femmes déshabillées pour la vente, pourquoi les islamistes ne joueraient-ils pas eux aussi sur cette grande supercherie, en prêchant le contraire et en finissant par engloutir toutes les autres libertés ? On pourrait dire que c'est de bonne guerre...

La tête de liste d’Ennahda dans le Tataouine, région au Sud de la Tunisie, Jawahara Etiss - photo Sabina Ambrogi  Cliquez sur l'image pour l'agrandir
La tête de liste d’Ennahda dans le Tataouine, région au Sud de la Tunisie, Jawahara Etiss - photo Sabina Ambrogi Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Concilier Islam et droits des femmes, rien n'est impossible

La tête de liste d’Ennahda dans le Tataouine, région au Sud de la Tunisie, Jawahara Etiss  après avoir souligné qu’on ne touchera pas aux droits des femmes tunisiennes, affirme :  « pour moi, l’identité arabo-musulmane est la Oumma, plusieurs nations islamiques en une seule nation ».

Et puis, il y eut ce soir de victoire à Ennahda, au siège du parti en fête, avec cet homme qui passait nous voir, nous les journalistes qui nous pressions chez les vainqueurs. Il nous disait : « Là-bas, il y a mon épouse, elle a un doctorat en civilisation arabe. Et elle est disponible pour toute interview. » Exactement comme il nous aurait vendu une sucette.

Et la femme n’était pas loin avec sa robe longue et son voile et regardait le mari négocier à sa place…

Le chemin des dames : portraits urbains dans la Tunisie post Ben Ali



À propos de l'auteure

Sabina Ambrogi est une journaliste italienne, réalisatrice  et présentatrice d'émissions de télé, intéressée par les enjeux liés aux médias, aux  femmes, ainsi qu'à la  démocratie naissante en Tunisie.
Elle s'y est rendue avant, pendant et après les élections avec beaucoup d’enthousiasme, d’espoir pour cette nouvelle citoyenneté et, cela va sans dire, avec  une  grande  curiosité afin de comprendre une démocratie en construction...

Pour cela,  elle a suivi à Tunis le « chemin des femmes »,  comme toujours convaincue que leur émancipation est l'un des plus importants signaux de liberté et de modernité qu’une nation puisse exprimer.

Verbatim : la célibataire dans le collimateur de Souad Abderrahim, élue de Ennahda

Dans l’ivresse de la victoire, voici son interview accordée à RMC

Souad : « On ne va quand même pas dire qu’on doit faire une loi pour protéger une « femme célibataire ». (elle évite de les nommer vraiment mais il s’agit de mères .. ndlr)
Q. On en fait quoi ? On la jette ? On la tue ?
Souad : « Ce n’est pas dans un pays arabe qu’on va faire des lois pour protéger des femmes célibataires. »
Q. Mais elles existent !
Souad : « C’est impossible de les corriger moralement. Il ne faut pas essayer de résoudre leurs problèmes, de faire des lois pour elle, de légitimer leur existence. »
Q : C’est une réalité que nous essayons de résoudre avec des solutions juridiques… Souad : « D’après vous, comme nous avons un problème de drogue, nous devons sortir des lois pour protéger les drogués ? Ce n’est pas possible pour la société tunisienne. » 
Q : Vous avez comparé les mères aux toxicomanes, donc il faut les punir ? Je comprends que si une femme a un enfant suite à un viol ou par choix, on doit la punir ?
Souad : « Si elle veut un enfant, qu’elle se marie selon les traditions ».