Turquie : Asli Erdoğan et Necmiye Alpay libérées après des mois passés en prison

L'écrivaine Asli Erdoğan est "une écorchée vive, une âme qui souffre pour l'humanité et une conscience" nous écrit la romancière et essayiste Mine Kirikkanat
L'écrivaine Asli Erdoğan est "une écorchée vive, une âme qui souffre pour l'humanité et une conscience" nous écrit la romancière et essayiste Mine Kirikkanat
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L'écrivaine  Asli Erdoğan a été libérée ce jeudi 29 décembre 2016 au terme d'une nouvelle audience dans son procès. Elle était emprisonnée avec la linguiste Necmiye Alpay, libérée elle aussi. Elles étaient loin d'être les deux seules prisonnières à croupir dans les geôles turques depuis la tentative de coup d'Etat en juillet 2016 et la répression féroce, tous azimuts qui s'en est suivie.

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Asli Erdogan a donc quitté  vers 20h30, ce jeudi 29 décembre 2016, la prison pour femmes de Bakirköy, où elle a passé 132 jours en détention provisoire dans le cadre d'un procès pour appartenance à une "organisation terroriste" qui a suscité l'inquiétude de l'Europe.

"Je ne réalise pas encore, je suis sous le choc", a déclaré l'auteure devant la prison pour femmes de Bakirköy, à Istanbul. "Je ne m'attendais pas du tout à être libérée", a-t-elle ajouté, les traits tirés et la mine épuisée.

Un tribunal d'Istanbul avait ordonné dans l'après-midi sa remise en liberté sous contrôle judiciaire, alors qu'elle est toujours jugée pour appartenance à une "organisation terroriste", a rapporté l'agence de presse progouvernementale Anadolu.


La linguiste Necmiye Alpay, qui fait partie des huit autres accusés de ce procès, a également bénéficié d'une décision de remise en liberté. Et a quitté la même prison qu'Asli Erdogan, en même temps que sa co-détenue. De même que Zana Bilir Kaya, ancien rédacteur en chef du quotidien Ozgür Gündem, fermé par décret-loi en octobre car accusé de "propagande terroriste" pour le compte de la rébellion kurde, selon Anadolu.

Les accusés ne sont toutefois pas acquittés et le procès doit reprendre le 2 janvier 2017, selon l'agence de presse Dogan. Tous sont accusés d'avoir collaboré avec Ozgür Gündem et d'être "membres d'une organisation terroriste", en l'occurrence le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ils risquent la prison à vie.

La décision du tribunal a été accueillie par des célébrations de joie devant le palais de justice d'Istanbul, ont constaté des journalistes de l'AFP qui ont vu des personnes pleurer et danser.

Physicienne de formation et lauréate de nombreux prix, Asli Erdogan, qui n'a aucun lien de parenté avec le président Recep Tayyip Erdogan, a vu ses romans traduits dans plusieurs langues. Le dernier paru traduit en français, Le Bâtiment de pierre (Actes Sud, 2013), dénonce la torture et les conditions de détention en Turquie.

La romancière et essayiste Mine Kirikkanat nous avait adressé adresse un émouvant appel d'urgence en septembre dernier que vous pouvez lire ci-dessous :

En Turquie, la plume fait trembler l'arme


Elles sont deux femmes de lettres à partager la même cellule au centre pénitencier de Bakırköy, à Istanbul.

Née en 1967 et physicienne de formation, Aslı Erdoğan était destinée à une belle carrière scientifique. Mais elle s'est consacrée à la littérature. Plusieurs de ses nouvelles et romans sont traduits en français.

Aslı Erdoğan n'est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l'humanité et une conscience qui demande justice
Mine Kirikkanat

Elle écrivait aussi des chroniques pour le quotidien kurde Özgür Gündem.
Aslı n'est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l'humanité et une conscience qui demande justice pour les victimes de cet état de guerre qui s'éternise, s'enlise entre Turcs et Kurdes.
Le journal Özgür Gündem fut interdit de publication le 16 juillet 2016 et l'on embarqua Aslı Erdoğan avec d'autres responsables du quotidien.

C'était le lendemain de la tentative de putsch militaire, qui a échoué devant la force de la rue fidèle au président régnant.
La chasse aux putschistes est ouverte et continue en même temps que celle contre d'autres personnes supposées nuire à l'Etat et à  l'unité du peuple - entendez opposants au régime du président.

Aslı Erdoğan est en détention provisoire depuis le 19 aout 2016, inculpée de « propagande en faveur d'une organisation terroriste», « appartenance à une organisation terroriste », « incitation au désordre ». Les chefs d'accusation sont liés à sa collaboration fictive avec le PKK (Parti  des travailleurs du Kurdistan, en guerre ouverte avec le pouvoir à Ankara, ndlr) via son engagement au quotidien Özgür Gündem.

Asli Erdoğan, une sensibilité à fleur de peau

Pourtant aucune de ses centaines de chroniques n'a été poursuivie en justice ; Aslı n'a jamais cité le nom du PKK dans ses articles. Son point de départ fut toujours de dénoncer les violations des droits humains et son point d'arrivée, d’appeler inlassablement à respecter les droits humains.

Elle souffre des séquelles de graves opérations chirurgicales subies dans le passé, elle a des douleurs, des peurs, des doutes et une sensibilité a fleur de peau.

En début de semaine, le 12 septembre 2016, Aslı a été conduite a l'hôpital et les journalistes qui ont suivi son retour à la prison ont fait le triste constat : elle qui n'a jamais manié une arme mais seulement les mots, on lui a mis les menottes comme à une dangereuse criminelle. Ses geôliers qui manient plutôt les armes, eux, ont les mains libres pourtant...

Necmiye Alpay, âgée de 70 ans n'écrivait même pas des chroniques pour Özgür Gündem. Elle est académicienne.
Linguiste reconnue de la langue turque, et francophone accomplie, elle a fait ses études à l’Institut d’études politiques, le « Sciences Po » d'Ankara, et obtenu son doctorat à l'Université de Paris Nanterre. Elle écrit des articles pour la presse et publie des livres dont le sujet est invariable : la langue turque, ses mots, ses maux, le bien parler et le bien écrire.
 

Necmiye Alpay, une ardente défenseure des droits humains et de la liberté d'expression
Necmiye Alpay, une ardente défenseure des droits humains et de la liberté d'expression
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En tant que linguiste, Necmiye Alpay a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l'enseignement dans leur langue maternelle
Mine Kirikkanat

Necmiye Alpay non plus n'est pas kurde, mais en tant que linguiste elle a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l'enseignement dans leur langue maternelle et comme Aslı Erdoğan, prône la paix entre Turcs et Kurdes.

Depuis quatre ans, son nom apparaissait dans l'ours d'Özgür Gündem comme membre du comité des conseillers éditoriaux. Elle avait accepté ce titre totalement honorifique, pour soutenir la liberté de la presse. Pour que les Kurdes aussi puissent avoir pignon sur rue, dans la presse nationale.

Necmiye Alpay a été mis en garde vue et aussitôt déférée devant le parquet, le 31 août 2016. Depuis, elle est en détention provisoire, aux côtés d'Aslı Erdoğan. Elle est inculpée d'appartenir à une « organisation terroriste », et de « nuire à l'Etat et l'intégrité du peuple ».

Décidément, les hommes du pouvoir turc aiment les armes, n'aiment pas les mots, surtout dans la bouche des femmes et mettent en prison celles et ceux qui font parler les mots sous la menace de leurs armes, en les accusant de s'armer !

A propos de Mine Kirikkanat
 

Mine G. Kırıkkanat lors du Salon du livre de Paris (2010)
Mine G. Kırıkkanat lors du Salon du livre de Paris (2010)
Wikicommons

Mine Kirrikanat est une romancière, essayiste et journaliste d'une grande renommée en Turquie. Ses écrits ne laissent personne indifférent et lui on valu une multitude de procès, dont certains toujours en cours.

Elle a reçu trois fois le prix de la journaliste turque la plus courageuse. Son dernier roman "HiçKimse" (Monsieur tout le monde) revient sur l'assassinat de trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013, un attentat dont la résolution reste pue convaincante.

Plusieurs de ses livres, polars d'anticipation politique, ont été traduits en français, pour lesquels elle a reçu plusieurs récompenses.

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