Turquie : Mine Kirikkanat, une journaliste en état d'urgence

 Mine G. Kirikkanat au Salon du Livre de Paris en 2015
 Mine G. Kirikkanat au Salon du Livre de Paris en 2015
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Mine Kirikkanat est l'une des plumes du quotidien Cumhuriyet, l'une des cibles privilégiées du président Recep Tayyip Erdoğan depuis le putsch avorté de juillet 2016 et l'instauration de l'état d'urgence. Dix des confrères de son journal ont été arrêtés. Elle nous raconte, dans un texte émouvant, ce que travailler comme journaliste à Istanbul veut dire. 

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Depuis son arrivée en France à la mi-novembre 2016, et avant de repartir, Mine Kirikkanat court de rassemblement en interview, invitée le lundi 21 novembre par le Parlement européen ou le 26 et 27 novembre par le Festival du livre de Chalette sur Loing. La romancière, essayiste, journaliste, billettiste, Mine Kirikkanat nous avait adressé en septembre 2016 une lettre en forme de cri d'alarme au sujet de deux femmes, deux intellectuelles, l'écrivaine  Asli Erdoğan et la linguiste Necmiye Alpay. Cette fois c'est un texte plus personnel qu'elle nous a adressé, sur son quotidien tissé de peurs et sur ses confrères détenus, ceux du journal pour lequel elle travaille, Cumhuriyet, une institution en Turquie. Elle fut aussi durant des années correspondante en France de plusieurs médias turcs.
Sociologue des religions, historienne, écrivaine et éditorialiste, elle a été récompensée trois fois du prix de la journaliste la plus courageuse de Turquie, masculin féminin confondus.
Pour en savoir plus sur Mine Kirikkanat : "Personne ne coupera le doigt levé de Mine Kirikkanat"
Et on peut la suivre sur son compte twitter

Je m'enferme à triple tour chaque nuit, pour retarder la police au cas où elle viendrait me chercher
Mine Kirikkanat

"J'ai cru entendre sonner à la porte et me suis réveillée en sursaut. Le coeur battant, j'ai regardé l'heure sur mon portable, toujours à portée de main. Il est 6h15. Ouf! La police frappe à la porte toujours à 4h30, donc ce n'est pas ça.

Je me lève quand même, va jusqu'à l'entrée sur la pointe des pieds, colle mon oreille droite, celle qui entend le mieux contre la porte, à l'affut du moindre bruit. C'est le silence total.

Je contrôle les verrous, il y en a trois, ils sont tous bien fermés et d'ailleurs la porte est blindée.

Comprenez moi bien, je sais que toutes ces précautions ne peuvent arrêter la police, qui vient en nombre et avec tous les outils nécessaires.
Je veux juste gagner du temps, pour appeler mes avocats.

Je veux les appeler, non pas qu'ils puissent empêcher le déroulement des choses : la fouille du domicile, la réquisition des outils de travail comme l'ordinateur, le téléphone portable et la mise en garde à vue de celui ou celle que l'on ne va pas tarder à arrêter. Non. C'est un temps révolu où les avocats d'un-e "suspect-e" pouvaient être présents lors des perquisitions.
La Turquie est en état d'urgence, la police a le pouvoir de garder tout suspect là où elle veut sans informer ses proches ou ses avocats, et ce, pendant 45 jours !

Si ledit suspect a le temps de prévenir un proche ou son avocat, et si ces derniers peuvent localiser dans quel commissariat il est coffré, alors là, il y a une chance qu'il puisse parler à son avocat, le 5ème jour qui suit sa garde à vue.
C'est cette chance que je veux saisir.

Je m'enferme à triple tour chaque nuit, pour retarder la police au cas où elle viendrait me chercher, et prévenir mes avocats. Un couple d'amis, des juristes chevronnés et courageux qui me défendent bénévolement, depuis 20 ans. Eux, ils sauront me localiser et me parler au bout de 5 jours.
C'est comme ça que la police est venue chercher mes collègues de Cumhuriyet, et depuis, les dix dirigeants du journal sont sous les verrous...

Au début, ils étaient onze journalistes en garde à vue. Le tribunal a relâché deux d'entre eux et décidé d'arrêter les autres. Puis il a émis un mandat d'arrêt contre Akin Atalay, le président du conseil du quotidien, qui se trouvait en Allemagne pendant les perquisitions.

La police attendait Akin Atalay à la descente de l'avion

Celui-ci est rentré en Turquie il y a quelques jours, le 11 novembre 2016, tout en sachant ce qu'il risquait. Il ne s'est pas trompé. La police l'attendait au bout de la passerelle en soufflet, à la porte de l'avion. Le tribunal confirma son arrestation le lendemain.

Quant à notre rédacteur en chef, Can Dündar, il est réfugié en Allemagne depuis plusieurs mois, depuis qu'un individu lui a tiré dessus devant le palais de justice. Soit il perd la vie, soit il est condamné à 44 ans de prison. Il a pris le large, pour dénoncer ce qui se passe en Turquie.

Parmi les collègues qui dorment dans les prisons très modernes, ne riez pas, le temps de Midnight Express (film célèbre et multi-primé d'Alan Parker où est décrit une forme d'enfer dans les prisons turques, ndlr) est révolu - et qui n'a d'ailleurs jamais existé vraiment : je vous assure que les prisons turques sont bondées mais très très modernes - donc parmi ces collègues, la plupart sont des amis. On se connaît depuis 1986, l'année où j'ai débuté à Cumhuriyet, comme correspondante en Espagne.

Comment vous décrire ce quotidien hors norme qu'est Cumhuriyet ?

Hors norme, parce que c'est le seul quotidien que vous n'aurez pas honte à porter, d'exhiber dans un lieu public. Tandis que les autres arborent des cuisses de femmes généreuses à la une, en dépit du fait que l'information proposée parle plutôt de la guerre contre Daesh. Avec sa mise en page sobre, élégante et soignée, Cumhuriyet fait figure d'une noblesse à jamais perdue, dans la vulgarité racoleuse de la presse turque.

La moitié des chroniqueurs de Cumhuriyet, sont en fait… des chroniqueuses, comme moi

Cumhuriyet veut dire république. A deux ans près, il fut fondé presqu'en même temps que la République Turque, et son nom émané d'Atatürk pour défendre la laïcité et l'égalité femmes/hommes. C'est pour cette raison que la moitié de ses chroniqueurs, sont en fait… des chroniqueuses, comme moi...

Cumhuriyet s'est attiré les foudres du pouvoir islamiste, quand il a publié les dessins de Charlie Hebdo, solidaire de cet hebdomadaire français satirique, après le terrible attentat qui lui a arraché sept vies le 7 janvier 2015.

Au journal, on savait que les heures de Cumhuriyet étaient comptées et que le pouvoir hégémonique islamiste, frapperait ce symbole légendaire qui incarne encore et toujours cette république laïque qu'il veut broyer.

Voila qui est fait.

Mes collègues sont accusés non pas d'appartenir, mais d'aider, deux organisations terroristes : le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) des rebelles kurdes et FETÖ, la contre mouvance islamiste qui est accusée d'avoir fomenté le coup d'état avorté du 15 juillet 2016 sous la houlette de son inspirateur Fethullah Gülen (autrefois allié et soutien de l'actuel président turc Recep Tayyip Erdoğan).

Ce qui est assez cocasse dans tout cela, c'est que le procureur qui a monté les chefs d'accusation fait lui même l'objet d'une enquête judiciaire interne, sur son appartenance à l'organisation FETÖ !
Comme on dit chez moi, ici c'est la Turquie, on doit s'attendre à tout et ne s'étonner de rien.

Et l'Europe dans tout ça ? N'a-t-elle pas un devoir de soutien, de faire acte de solidarité, de prendre sanctions contre cette tyranie à ses portes ?
Bof.

L'Europe, après avoir laissé à leur sort les chrétiens d'Orient, et être aller serrer les mains grasses des nababs du pétrole et du gaz pour des juteux contrats va pleurer un peu, beaucoup ou pas du tout, les républicains laïques d'Orient."

Un jeune homme plongé dans la lecture de Cumhuriyet à Ankara, après l'arrestation d'une partie de la direction du journal, le 31 octobre 2016. A la Une, le quotidien affiche "<em>Un nouveau coup contre l'opposition !</em>"
Un jeune homme plongé dans la lecture de Cumhuriyet à Ankara, après l'arrestation d'une partie de la direction du journal, le 31 octobre 2016. A la Une, le quotidien affiche "Un nouveau coup contre l'opposition !"
AP Photo/Burhan Ozbilici