Un “bouton de panique“ pour protéger les Brésiliennes de leurs maris violents

Les mains de Daniela, 40 ans, rescapée de justesse des coups de son compagnon - photo Octave Bonnaud
Les mains de Daniela, 40 ans, rescapée de justesse des coups de son compagnon - photo Octave Bonnaud

Au Brésil, l’Etat d’Espirito Santo (sud-est du pays) affiche le plus haut taux de femmes assassinées du pays. Pour lutter contre ces agressions, la mairie et le tribunal mettent en place "un bouton de panique", destiné à accélérer l’intervention policière et le recueil de preuves contre les conjoints violents. Ce système existe en Espagne depuis près de quatre ans.

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Agressée par son mari à coup de barre de fer, Daniela* a bien failli rejoindre le cortège funèbre des femmes assassinées, qui défile dans les pages faits divers des quotidiens de Vitória, la prospère capitale de l’Etat d’Espirito Santo. Quelques heures avant notre rencontre, on y apprenait que la veille, une femme avait survécu de justesse aux coups portés par son compagnon, grâce à l’intervention du gardien de son immeuble. On y lisait aussi l’histoire d’une jeune femme retrouvée morte par balles, dans une zone fréquentée par des dealers et toxicomanes. Avec un taux d’homicide féminin de 9,4 pour 100 000 en 2012 – soit deux fois la moyenne nationale -  l’Etat d’Espirito Santo, détient le sinistre record du plus haut pourcentage de femmes assassinées au Brésil. Dans 70% des cas, le mari ou le compagnon de la victime est l’auteur de l’agression mortelle.

Pour enrayer cette épidémie de meurtres, le tribunal et la mairie expérimentent, depuis le mois d’avril 2013, un "bouton de panique", que les femmes peuvent actionner en cas de danger.

Daniela est l’une des 100 femmes à bénéficier de ce dispositif.  Elle accepte – deux autres femmes battues se sont désistées au dernier moment – de nous raconter son calvaire, à l’abri des regards, dans un bureau des services sociaux de la mairie.

Daniela à la fenêtre - photo Octave Bonnaud
Daniela à la fenêtre - photo Octave Bonnaud
"On était séparés depuis 3 mois"…

"La dernière fois que mon compagnon m’a frappée, on étaient déjà séparés depuis 3 mois. Il avait appris que j’avais un nouveau copain et ça l’a rendu fou. Il est venu chez moi très alcoolisé aux aurores. Après être entré, il a essayé d’arracher ma robe. J’ai réussi à le repousser et à prendre mon portable pour appeler la police. C’est à ce moment là qu’il m’a frappée avec une barre de fer", raconte cette Brésilienne de 40 ans, encore choquée par la violence de l’agression.

En vertu de la loi Maria da Penha, un dispositif législatif voté en 2006 pour protéger les femmes victimes de violences, Daniela bénéficiait pourtant – comme plus de 4 000 femmes à Vitória - d’une mesure de protection, qui interdisait à son ex-compagnon d’approcher à moins de 500 mètres de son domicile. Une injonction que son ex n’a jamais respectée.

Terrorisée à l’idée de recroiser son ancien conjoint, cette mère de deux enfants, a  donc dû déménager et fermer son modeste commerce de linges de maison, situé dans un quartier populaire. "Il n’arrêtait pas de roder autour de mon magasin. A chaque fois, la police me disait qu’elle ne pouvait rien faire sans le prendre en flagrant délit", se souvient-elle.


Le boitier avec le “bouton de panique“ - photo TJES
Le boitier avec le “bouton de panique“ - photo TJES
Un bouton de panique doté d’un GPS et d’un micro

C’est une juge de Vitória qui a eu l’idée du "bouton de panique" pour mettre fin à cette impunité. "Je cherchais un moyen de combler un vide juridique, car c’est très difficile de prouver qu’un homme violent enfreint le périmètre  de 500 mètres, on ne peut pas mettre un policier derrière chaque femme ! Or je me suis souvenue que les taxis ou les boutiques disposaient de boutons d’alarme en cas d’agression. Ensuite, on a eu l’idée d’équiper les femmes vulnérables d’un bouton de panique, en y ajoutant un GPS et un enregistreur audio", explique la juge Herminia Maria Silva Azoury, coordinatrice de la lutte contre les violences conjugales au Tribunal de Justice de l’Espirito Santo.

En pressant le bouton pendant 3 secondes, les femmes menacées envoient "un signal vers le centre de vidéo-surveillance de la police. La localisation de la victime apparaît instantanément sur un écran. Aussitôt, une patrouille de police municipale est envoyée pour vérifier ce qu’il se passe. Un micro se déclenche et nous transmettons l’enregistrement audio à la justice. Tout la conversation enregistrée pourra servir de preuve au Tribunal", détaille Manuel Nolasco de Abreu, secrétaire aux droits humains et citoyens à la mairie de Vitória.

Une patrouille de quatre voitures de la police municipale sera spécialement affectée au programme, avec pour objectif de secourir les femmes menacées en moins de dix minutes. De son côté, la justice se donne moins d’une semaine pour convoquer et sanctionner les hommes qui enfreignent la mesure de protection.

La juge Herminia Maria Silva Azoury - photo Octave Bonnaud
La juge Herminia Maria Silva Azoury - photo Octave Bonnaud
Les femmes sont leur "propriété privée"

Luciano Rezende, le maire de Vitória, se félicite de cette mesure, "nécessaire pour combattre une culture de la violence contre les femmes". Pour un coût réduit, représentant 80 R$ (soit 35 euros) par bouton de panique, le dispositif va "permettre de lever le secret sur ce qui se passe au domicile conjugal, en améliorant la détection des hommes violents" estime l’élu du Partido Popular Socialista (PPS). L’ouverture prochaine d’un Centre d’accueil dédié aux femmes battues, doté d’un service d’assistance gratuit juridique, administratif et social, devrait également renforcer l’accompagnement des femmes vulnérables.

Un suivi nécessaire pour permettre à celles-ci de reprendre une vie normale. Car "bien souvent, ces femmes victimes de violences, sont très isolées. On voit beaucoup d’hommes violents qui considèrent que leur femme est leur propriété privée : ils leur interdisent d’aller à l’université,  de travailler ou de sortir. Dans ce contexte, les femmes battues sont souvent déstabilisées et deviennent dépendantes de leur conjoint. L’enjeu, c’est aussi d’aider ces femmes à se reconstruire et à devenir autonomes" annonce la magistrate Herminia Maria Silva Azoury.

Luciano Rezende, maire de Vitoria - photo Octave Bonnaud
Luciano Rezende, maire de Vitoria - photo Octave Bonnaud

L’accélération du processus judiciaire pourrait également s’avérer dissuasif et pousser la peur à changer de camp. "Si j’avais eu le bouton de panique le jour de l’agression, mon ex serait déjà en prison. Cela aurait tout enregistré et cela aurait servit de preuve pour le faire condamner" rappelle Daniela. Au lendemain d’une formation de quelques heures sur l’utilisation de l’appareil, elle envisage désormais de rouvrir son magasin, dès qu’elle sera munie du "bouton de panique".

D’abord expérimenté auprès de 100 femmes, le dispositif devrait être progressivement étendu à l’ensemble des victimes bénéficiant d’une mesure de protection dans l’Etat d’Espirito Santo. Et pourquoi pas demain, à tout le Brésil...

Brésil : les chiffres de la violence

13.05.2013par Octave Bonnaud
Manifestation contre la violence faite aux femmes le 21 février 2013 à Brasilia. AFP
Manifestation contre la violence faite aux femmes le 21 février 2013 à Brasilia. AFP
Entre 2000 et 2010 : 43 700 femmes ont été assassinées au Brésil.

47 000 femmes victimes de violences physiques en 2011 ont été prises en charge par le système de santé brésilien. 13 000 femmes ont subit des violences sexuelles.

En 2012, le numéro d’assistance aux femmes battues a reçu 389 000 appels.

Le Brésil occupe le 7ème rang des pays dont le taux d’homicide féminin femmes est le plus élevé.

Source : hebdomadaire Istoé, Mulheres agredidas, 6 Mars 2013.

Cette campagne de la Banque mondiale a été lancée le 8 mars 2013 au Brésil à l'occasion de la journée internationale des femmes. Les Brésiliens filmés y répètent "Un homme vrai ne bat pas sa femme !" Et les informations données entre chaque prise sont :
- 1 Brésilienne sur 5 affirme avoir déjà été agressé à son domicile.
- 6 Brésiliennes sur 10 connaissent une femme victime de violences conjugales.
- Le partenaire (mari ou amoureux) est responsable dans plus de 80% des cas de violences signalés.
- Le machisme (46%) et l’alcoolisme (31%) sont pointés comme les principaux facteurs qui contribuent à la violence.
- 52% des femmes  victimes de violences pensent que les juges et les policiers négligent le problème.
- La peur continue d’être le motif de principal (68%) empêchant la dénonciation des agresseurs