Un documentaire sur le viol met l'Inde sens dessus dessous

Leslee Udwin, la réalisatrice britannique de India's Daughter se défend d'avoir fait une oeuvre sensationnaliste et contre l'Inde.
Leslee Udwin, la réalisatrice britannique de India's Daughter se défend d'avoir fait une oeuvre sensationnaliste et contre l'Inde.
AP

"India's daughter" produit par la BBC devait être diffusé à la télévision indienne le 8 mars 2015. Mais ce film qui revient sur le viol d'une étudiante à New Delhi en décembre 2012, point de départ d'un mouvement de protestation sans précédent, a été interdit par le gouvernement de Narendra Modi. Une censure où se mêlent indifférence aux violences contre les femmes et fierté nationale sur fond de réveil anticolonialiste.

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Le film de la réalisatrice britannique (auparavant connue comme actrice et productrice) Leslee Udwin remue "la plus grande démocratie du monde", encore plus, semble-t-il, que les viols à répétition qui s'y perpétuent. Co-produit par la BBC, India's Daughter (Fille de l'Inde) était programmé sur la chaine britannique et l'une des grandes télévisions indiennes anglophone, la NDTV 24x7, symboliquement pour la Journée internationale des droits des femmes. Mais, dès le 1er mars, une violente campagne se met en place. Le documentaire est non seulement retiré de la programmation télévisuelle, mais youtube où il a été mis à disposition pour contourner ce bannissement, est sommé de le proscrire. Le géant de la vidéo virale obtempère immédiatement - on ne peut pas se mettre un marché potentiel d'un milliard et demi d'habitants.

Un nationalisme entaché
Le Premier ministre indien Narendra Modi, du BJP (parti du peuple indien) ultra nationaliste et hindouiste, a fait valoir deux motifs pour la censure : l'un des violeurs aurait été interviewé dans sa prison sans autorisation, un entretien d'autant plus choc que la parole est ainsi relayé sans mise en garde ; le film donnerait une trop mauvaise image de l'Inde. Un comble pour la cinéaste qui lance un appel dans le grand quotidien The Hindu  (et à travers d'autres médias) au gouvernement indien afin qu'il revienne sur sa décision : "L'interdiction m'est proprement incompréhensible parce que ce que le film est comme un miroir tendu aux propos du Premier ministre Modi dans toutes ses déclarations sur l'égalité entre les sexes depuis qu'il est au pouvoir. Il a parlé de restaurer les valeurs morales en Inde, de l'égalité à rechercher pour les femmes, de l'éducation des filles, ce qui est en total osmose avec le film."

A la Une de The Hindu du 9 mars 2015, Leslie Udwin dénonce "<em>un suicide du gouvernement indien sur la scène internationale</em>" après l'interdiction de son film.
A la Une de The Hindu du 9 mars 2015, Leslie Udwin dénonce "un suicide du gouvernement indien sur la scène internationale" après l'interdiction de son film.


Le film revient sur l'agression sexuelle contre une étudiante en médecine, un soir de décembre 2012 , dans un autobus de New Delhi, alors qu'elle rentrait du cinéma avec son compagnon (qui a été lui gravement blessé). La mort de la jeune femme de 23 ans avait déclenché un mouvement de protestation sans précédent dans le pays , prompt à se réveiller à chaque nouvelle affaire fortement médiatisée. Il donne la parole aux "acteurs" de ce drame : famille, enquêteurs, juges, avocats mais aussi à l'un des accusés. Cet entretien où Mukesh Singh, condamné à mort en attente de son appel, ressasse sa défense ad nauseam  - "elle était habillée outrageusement, elle n'avait pas à sortir le soir, c'est de sa faute, etc" -  alimente les polémiques, tant pour les propos ainsi relayés et amplifiés, que pour les conditions dans lequel ils ont été obtenus.
 

Je ne permettrai à personne de salir ma réputation


Leslee Udwin se défend d'avoir interrogé l'un des violeurs sans consentement administratif. Elle a, dit-elle, suivi tout le processus légal, et a reçu un permis en bonne et due forme de se rendre à la prison Tihar, le plus grand centre de détention de toute l'Asie du Sud Est, non loin de la capitale. Et elle récuse les soupçons de chercher à faire oeuvre à sensation, donc commerciale : "je ne permettrai à personne de salir ma réputation en disant que j'ai réalisé ce film pour des raisons commerciales. J'y ai investi mon propre argent et je suis endettée à hauteur de 120000 livres sterling (environ 170 000 euros, ndlr). Je l'ai offert gratuitement à la chaîne NDTV 24x7, parce que je ne voulais faire aucun bénéfice sur la version indienne. Et je peux vous faire le serment que nous n'avons pas donner une seule roupie pour obtenir une interview."

Même ceux qui défendent le film ne sont pas toujours tendres. Et l'on voit là se profiler le passé douloureux entre ces deux pays, le Royaume Uni et l'Inde. Le film sur cette actualité ravageuse de l'Inde, à savoir le viol comme marque de fabrique de cet immense Etat fer de lance de la croissance économique mondiale, est produit au sein de l'ancienne puissance coloniale. Dans sa recension globalement laudative de India's daughter, à propos de ce qu'elle appelle cette "banalité du mal", clin d'oeil à l'oeuvre de la philosophe Hannah Arendt, la jeune commentatrice Radhika Santhanam s'interroge cependant : "Le documentaire n'est pas exempt de problèmes. Et le premier d'entre eux est qu'il ne montre pas assez que le viol est une horreur universelle, malgré ce que la réalisatrice affirme. Il ne parle que d'un seul cas qui a, dit-elle encore, choqué le monde entier, mais il ne fait qu'effleurer la réalité indienne, et laisse de côté le monde… (.../...) Par ailleurs, il est certainement beaucoup plus commode d'interroger un violeur et sa famille s'ils sont issus de classes sociales pauvres que s'ils appartiennent à la haute société bien éduquée. Du coup le film s'attarde sur les pauvres comme intrinsèquement misogynes alors que la réalité est bien loin de cette constatation. Aurait-elle fait un tel film sur quelqu'un comme Dominique Strauss-Kahn, également accusé d'abus sexuels ?" (Rappelons que les charges contre l'ancien directeur du FMI ont été abandonnées dans les affaires du Sofitel de New York  et du Carlton de Lille, ndlr)

Un portrait sans fard de la société indienne
Dans le Times of India, la chevronnée éditorialiste Sagarika Ghose est beaucoup plus tolérante : "Le film ne ménage aucun effort dans la traque et la rencontre de presque tous les participants à la tragédie, ce travail sur le terrain sans relâche compose un portrait jamais vu de la société indienne, qui nous fait froid dans le dos. Rien dans ce film sérieux n'est vulgaire, offensant ou glorifiant pour le viol. Et loin d'être une « insulte » à Nirbhaya (la victime), le film est à bien des égards un hommage à son formidable courage."

A la Une du Telegraph, le père de Nirbhay, la jeune victime de décembre 2012, invite ses concitoyens à se regarder franchement dans le miroir tendu par le film India's Daughter, qu'il soutient toujours
A la Une du Telegraph, le père de Nirbhay, la jeune victime de décembre 2012, invite ses concitoyens à se regarder franchement dans le miroir tendu par le film India's Daughter, qu'il soutient toujours


Depuis une semaine, le scandale du film banni occupe les Unes des quotidiens indiens, indice d'une population à vif sur la réputation entachée de leur pays et bouleversée par les horreurs de l'impunité dans les affaires des violences faites aux femmes. Dernier avatar de ce sujet : deux hommes, accusés d'agressions sexuelles, ont été lynchés par une foule en colère, convaincue de la nécessité de faire justice elle-même, vendredi 6 mars, dans deux villes du Nord de l'Inde. Il semble urgent de rétablir la primauté du droit, de quelque côté que ce soit.

Retour sur la polémique autour de India's Daughter en vidéo

India's daughter, la polémique
Récit de Radio Canada - Durée 1'59