Un jour, Na Li a soufflé un vent de liberté

La joueuse chinoise Li Na en finale de Roland-Garros face à Francesca Schiavone, le 4 juin 2011/AFP.
La joueuse chinoise Li Na en finale de Roland-Garros face à Francesca Schiavone, le 4 juin 2011/AFP.

Le destin peut se montrer beau joueur. Il vous fait passer de l'ombre à la lumière en quelques secondes. Quand ce jour-là elle entre sur le court, c'est le cours de l'histoire qu'elle va bouleverser. La petite balle jaune est retombée du bon côté de la ligne, elle a fait d'elle une héroïne. Na Li, l'esprit rebelle, est devenue la fierté de la Chine.

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Deux voyelles, deux consonnes et un besoin de liberté. Son prénom Li, son nom Na. En chinois, on inverse, on dit Na Li. Elle est née à Wuhan, cette ville du centre de la Chine connue pour ses usines de construction automobile.

Ce samedi 4 juin 2011, Na Li est en France, à Paris. Elle dispute peut-être le match de sa vie. Cette finale, elle finit par la gagner. A 29 ans, elle remporte le tournoi de Roland Garros, elle devient la première Asiatique à gagner un titre du Grand Chelem. Le destin, décidément, aime bien jouer des tours. Il y a 22 ans, cette même nuit du 3 au 4 juin, Tiananmen se soulevait. On lui demande alors si elle croit avoir créé, à sa manière, une révolution. « Je ne suis qu'une joueuse de tennis. Je n'ai pas à répondre à cette question. Sur le court, je suis concentrée sur mon jeu, c'est tout ». Pudeur personnelle ou réserve politique. Pour une fois, Na Li garde ce qu'elle pense pour elle.

AU NOM DE LA LIBERTE

Enfant, elle commence par le badminton. Sa mère lui prédit une grande carrière. Et puis un jour, quelqu’un lui dit qu’elle a le talent pour jouer au tennis. «  Au quoi ? »,  répond-t-elle alors, ignorant tout de cette discipline mal aimée dans son pays. Elle a 9 ans. Elle change de raquette et fait son entrée sur le circuit professionnel en 1996, l'année de ses 14 ans, l'année aussi de la mort de son père.

Na Li grandit au gré de ses envies. Son esprit rebelle la rend populaire. Elle se teint les cheveux de toutes les couleurs et arbore un tatouage sur l'omoplate. La championne de Wuhan s’affirme. Elle bataille un temps avec la Fédération Chinoise de Tennis. Elle se plaint des entraînements aux cadences infernales imposés pour les Jeux Olympiques de Pékin. Elle conteste, proteste et claque la porte d’un système qui ne lui convient plus. Elle refuse qu'il gère son emploi du temps et encaisse 60% de ses gains. Na Li quitte le pays et s'installe à Hong-Kong.

NA LI L'INDOMPTABLE

Sans entrave ni parti pris. Elle mène la vie qu'elle s'est choisie. En 2002, la jeune femme interrompt sa carrière sportive. Elle décide de suivre des cours de journalisme à l’université de Wuhan. « C'était une période où je ne jouais que des petits tournois. Il fallait que je trouve autre chose ». L’épanouissement prend parfois du temps.
Après deux années d'étude, elle estime qu'il est temps de retrouver les courts de tennis. Elle remporte ses premiers tournois officiels.

Il n'y a pas que ses déclarations qui sont généreuses. Na Li tient à offrir un peu de cette chance qu'elle a reçue. Elle remet un chèque de 135 000 dollars à un orphelinat de Wuhan. L'établissement recueille les enfants dont les parents sont morts dans le tremblement de terre du Qinhai, en avril 2010.

La joueuse ne tolère pas le compromis. En janvier dernier, elle est en finale à l’Open d’Australie. Elle perd. Elle procède alors à quelques petits ajustements. Elle congédie son entraîneur, qui est aussi son mari. « C’était trop dur. En privé ou sur les courts, je ne savais plus à qui je parlais, au mari ou à l’entraîneur. Depuis 3 ans, on passait 24 heures sur 24 ensemble, j’étais fatiguée ». Bien évidemment, Jiang Shan reste son partenaire dans la vie et à l'entraînement, et aussi son premier supporteur. Na Li peut ainsi continuer à le disputer quand elle rate ses revers à deux mains.

LA FIERTE DE LA CHINE

La séparation des pouvoirs lui réussit plutôt bien. La voilà sacrée reine des premières. Première Chinoise à quitter le système, première Chinoise à entrer dans le Top 5, première Chinoise à remporter un titre du Grand Chelem. Ca la fait rire quand certains font remarquer qu'elle n'est plus une débutante. « Peut-être que les joueuses asiatiques grandissent dans leur sport un peu plus tard que les joueuses européennes. En tout cas, je ne me vois pas vieille, je me sens toujours très jeune ! »

A Roland Garros, ce samedi 4 juin 2011, la jeune femme a écrit une page de l’histoire de son pays. Des millions d'écrans de télévision sont restés allumés tard dans la nuit en Chine. Ils étaient nombreux, là-bas, à suivre son match historique. Sa victoire en a fait pleurer plus d'un. « Na Li forge l'Histoire », titrait en première page le quotidien China Daily. Sur la photo grand format, on voyait la joueuse embrasser le trophée. « Je sais que c’est important pour le tennis chinois. Quand les gamins voient ça, ils se disent : "Eh, c’est pas mal, et peut-être qu’un jour moi je le ferai aussi, et peut-être mieux encore". J’espère que le tennis en Chine va pouvoir se développer vraiment ». On l'interroge sur ce qu'elle aurait rédigé si elle avait été, à ce moment-là, étudiante en journalisme. Un sourire éclaire son visage. Elle aurait écrit ça. « Le rêve est devenu réalité ».