Un projet 2.0 pour combattre le harcèlement sexuel de rue

La britannique Laura Bates a lancé, il y a six mois, The everyday sexism project, un site où les internautes du monde entier peuvent partager leurs mésaventures sexistes. L’initiative rencontre un franc succès au Royaume-Uni et au-delà.

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« Un soir, je rentrais de l’université. Il n’était pas trop tard, mais je ne me sentais pas en sécurité. Un homme s’est collé à moi et m’a violemment pincé les fesses. Cet épisode m’a beaucoup marquée. Quand j’ai essayé d’en parler, on m’a dit que j’en faisais tout un flan. C’est ainsi que je me suis rendue compte que nous étions victimes de ce genre de situation tous les jours et partout », témoigne Laura Bates .

« Certains hommes ne comprennent pas qu’ils ne sont pas en train de nous faire des compliments, ils nous agressent - poursuit-elle - ils croient qu’ils peuvent juger de la tenue d’une femme ou du galbe de ses jambes. »

Cette journaliste de 26 ans a décidé de démontrer que traiter une femme de « salope » sur la voie publique « n’est pas acceptable ». Aidée d’une connaissance, la Britannique a monté The everyday sexism project, un site à l’interface épurée. Sur la page d’accueil, une brève description du projet et surtout beaucoup d’espace ouvert aux internautes pour dénoncer les violences sexistes du quotidien. Et tout ça en quelques clics.
Le site sélectionne également des témoignages adressés directement au compte Twitter du projet ou postés sur sa page Facebook.


« Mon père a raconté à ses amis que ma sœur et moi sommes allées à l’université chercher un mari. »
Comme cette anecdote piochée sur le compte Twitter, il y en a des centaines : des pères machos, des compagnons un peu trop paternalistes, des moments gênants tournés en dérision… Mais aussi des confessions de femmes qui ont trouvé dans la publicité du web une façon de raconter des expériences très intimes : « J’ai été agressée sexuellement et quand j’ai enfin trouvé le courage de le dire, le seul conseil qu’on m’a donné a été de tourner vite la page et de ne pas en parler. »


Toutes les femmes logées à la même enseigne

Plus de 7.000 messages y ont déjà été publiés et les contributions dépassent les frontières britanniques. Des Américaines, des Australiennes, des Françaises et bien d’autres s’expriment librement et en toute discrétion. Ce qui fait dire à Laura Bates qu’il n’y a aucune différence entre les pays quand il s’agit de harcèlement de rue : « Dès qu’une fille est dans un milieu hostile, elle baisse les yeux et marche vite. Peu importe le pays ou la langue, je pense que c’est partout pareil. »

Cette diplômée de littérature de la prestigieuse université de Cambridge est, la première, surprise du succès de sa plate-forme. Les médias anglais s’en font l’écho, au point que le Huffington Post et le quotidien The Independent lui ont ouvert leurs colonnes pour parler des sujets qui lui tiennent à cœur comme la thématique du plafond de verre, le sexisme, la place des femmes dans la politique et l’entreprise.

Le web, l’allié du féminisme d’aujourd’hui

La viralité propre au web a largement contribué à la réussite du projet. Une fois le site mis en ligne, le tag #everydaysexism s’est propagé très vite sur Twitter (l’étiquette qui permet d’identifier des sujets précis sur le réseau social), d’abord dans les cercles dits féministes et ensuite auprès du grand public. « Les réseaux sociaux sont une aide formidable pour nous faire connaître, mais ils en sont aussi l’extension du projet. »

Cette initiative fait bien sûr penser au site Vie de meuf en France ou au documentaire très polémique Femme de la rue, tourné à Bruxelles, et qui a déjà influencé la législation belge. La journaliste, qui collabore régulièrement avec des associations féministes, revendique la filiation. Même si son site existait avant la diffusion de ce film: « J’aimerais que ce qu’on publie ait autant d’impact en Grande-Bretagne que ce film. »

L'horreur de la fameuse page 3

« Il a la vertu de mettre en lumière ce que nous pouvons vivre au quotidien. Ce problème réside dans le fait que personne ne réagit. Quand une femme se fait peloter les seins dans les transports publics, personne ne la défend. Cette attitude est très ancrée dans nos mœurs. Nous en sommes venus à oublier qu’une insulte à caractère sexuel est un délit aux yeux de la loi britannique », s’indigne-t-elle.

« Ce comportement ne changera pas du jour au lendemain. Mais il y a des signes encourageants, une campagne a été lancée contre The Sun, plus précisément contre la fameuse page 3 du tabloïd où la photo d’un mannequin en petite tenue est affichée tous les jours. »

Des Femen par ci, des marches de salopes par là... Des initiatives d’envergure internationale se multiplient pour (re)donner aux femmes la place qu’elles méritent. Serions-nous en train de vivre une deuxième révolution sexuelle ? Laura Bates veut bien le croire : « Quand nous apprenons que quelqu’un est en train de se battre pour nos droits à l’autre bout du monde, ça nous donne la force de faire de même. »