Une légère brise rafraîchissante au Yémen

Des étudiantes manifestent à l'Université de Saana, au Yémen, demandant le départ du président Ali Abdullah Saleh - 17 septembre 2011 AFP/Mohammed Huwais
Des étudiantes manifestent à l'Université de Saana, au Yémen, demandant le départ du président Ali Abdullah Saleh - 17 septembre 2011 AFP/Mohammed Huwais

Avec humour et une provocation subtile, Hind Aleryani, journaliste et écrivaine yéménite poursuit sa déambulation, entre présent et passé, à travers les printemps arabes. Retour au Yémen, qui fut l'un des premiers pays à se soulever, avec ce nouveau récit, pour sentir la brise légère et agréable de la révolution qui subrepticement change le cours des choses.  Le texte a d'abord été publié par Alarabiya English.

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Tout au long des printemps arabes, j’ai souvent entendu les mots « changement » ou « ça change ». Pourtant malgré l’agréable brise de printemps arabe qui souffle, vous ne voyez pas tant de métamorphoses lorsque vous visitez le Yémen. La corruption est partout ; tout reste comme cela était, et peut-être même encore pire qu’avant. Et pourtant, sans parler de politique ici, il y a bien quelque chose qui s'est passé.

Pendant mes études au Yémen, je passais d’une Université réservée aux Filles à une université mixte, en raison de la pensée stérile à laquelle j’étais exposée dans la première (voir mon précédent article «  Il est 10h10 et je ne suis pas devenue une terroriste »). Cependant, le mélange entre étudiantes et étudiants signifiait alors seulement qu’au lieu de voir une seule couleur dans le hall – celle du vêtement noir porté par les filles -, on pouvait avoir l'œil attiré par toutes les autres couleurs qui paraient les jeunes hommes dans le même hall. Pour le reste, il restait une barrière irréductible entre nous, même si nous parlions ensemble lors de très rares occasions, et uniquement de sujets fondamentaux, comme ceux concernant nos études. De fait, une fille qui s’affichait trop à échanger avec les garçons pouvait voir sa réputation entachée, et une fille à la réputation entachée mettait en péril toutes les chances de se marier.

J’avais alors une amie issue d’une tribu très conservatrice. Elle était la première fille de sa famille autorisée à poursuivre ses études, et dans cet entourage, étudier dans une université mixte assombrissait des possibilités de mariage. Je me souviens que le frère de mon amie s’abstenait de parler à sa sœur entre les murs de la faculté, de peur que l’on pense qu’il était son petit ami. Quand il voulait lui signifier qu’il rentrait à la maison et qu’elle devait venir avec lui, il arrivait vers nous en faisant tinter ses clés de voiture. Nous entendions ce son spécifique et savions alors que notre amie devait partir avec son frère. Cela ne nous gênait nullement à l’époque, et je dois admettre que nous n’étions pas peu fières de montrer que nous ne discutions jamais avec de jeunes hommes, signe évident de nos bonnes manières.

J’ai changé depuis, tout comme semble-t-il de légères transformations frémissent au Yémen, ainsi que je l’ai remarqué durant ma dernière visite.

Grâce à la révolution et à l’entremêlement de jeunes hommes et femmes sur la grande place où elle s’est déroulée, on peut voir les unes et les autres marchant en groupe, vers des cafés, des manifestations ou des événements culturels, parlant et riant ensemble. Cela aurait été inconcevable hier encore, c’est à dire juste avant le printemps arabe. Quand j’ai interrogé une jeune femme là dessus, elle m’a dit : « je ne suis pas certaine que la société tout entière ait changé ; quelques uns d’entre nous ont changé, mais d’autres nous critiquent encore. Mais ce qui a vraiment évolué, c’est que nous ne tenons plus compte de leur opinion. Comme nous le faisions. »

J’ai aussi noté chez les femmes Yéménites une certaine audace et de la force, des goûts comme je n’en n’avais jamais constaté auparavant, et là encore je ne parle pas de politique. Ainsi, cette force je l’ai sentie à l’occasion d’un événement ordinaire, lorsque l’une de mes amies, qui enseigne à l’université, m’a invitée dans un café très fréquenté. J’entrais dans le café avec un peu d’appréhension : nous étions des femmes et il n’y a pas beaucoup de femmes dans les cafés et même si elles y vont, elle s’installent dans une section réservée pour ne pas être vues. Je pensais que nous allions rejoindre cet espace discret, mais à ma grande surprise mon amie m’entraina nous assoir dans la section des hommes. Je m’écriais : « mais c’est la partie des hommes ! », et elle me dit : « ne t’inquiète pas. Mes amies et moi même les avons habitués à notre venue ici ou même dehors, en terrasse. Nous ne voulons pas être confinés derrière les rideaux. » Je sentis alors la force de cette femme. Et je fus heureuse comme rarement.

Oui, il y a vraiment du changement. Pourtant, je ne dois pas non plus oublier de mentionner ici que les parents de cette amie dont le frère évitait de lui parler à l’université, ne l’ont pas autorisée à travailler. Elle attend toujours qu’un homme accepte l’idée d’épouser une fille qui a étudié dans une université mixte…

Des Yéménites protestent contre leur gouvernement dans la capitale, Sanaa, le 27 mars 2011. AFP/AHMAD GHARABLI
Des Yéménites protestent contre leur gouvernement dans la capitale, Sanaa, le 27 mars 2011. AFP/AHMAD GHARABLI

Le blog de Hind Aleryani (en arabe)

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour NOW. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe. Elle est aussi la cofondatrice de Eradah foundation for Qat (khat)-free nation, une association qui lutte contre la consommation de drogue (le khat) lors de toutes les cérémonies yéménites.