Une nouvelle saison de prix littéraires (presque) sans les femmes

L'auteure canadienne Alice Munro.
L'auteure canadienne Alice Munro.

La saison des prix vient de s'achever. Plus de 2 000 prix littéraires existent en France, et seulement 10 % de femmes sont lauréates aujourd'hui. « Insuffisant » pour Sylvie Ducas. Auteure de La littérature à quel(s) prix ?, elle analyse depuis 15 ans l'histoire des prix littéraires. Rien que le reflet de la production, rétorque un juré du Goncourt : « La majorité des auteurs ne sont pas des femmes. » Bataille d'arguments... L'occasion néanmoins de faire le point sur la manière dont les auteures sont récompensées. Ou pas. 

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“Trop de Bonheur“ aux éditions de l’Olivier.
“Trop de Bonheur“ aux éditions de l’Olivier.
La saison des prix s'achève avec la remise du Prix Nobel à la fille d’Alice Munro. Alice Qui ? Alice Munro , la nouvelliste canadienne. Agée de 82 ans, elle envisageait, disait-elle sans que l’on y croit trop, de se retirer de l’écriture. Trop fatiguée pour se rendre à Stockholm, le Nobel, 1,2 million de dollars (quand même !) a été remis à sa fille Jenny. Elle devient la 44e femme récompensée en 113 ans.

Le choix des jurés avait semblé inattendu, d’autres comme le Japonais Murakami ou les Américains Philip Roth et Joyce Carol Oates semblant plus proches du Graal.

Alice Munro, nouvelle star à 80 ans passés. Les ventes de ses oeuvres ont littéralement explosé : multipliées par 44 dans son pays, par plus de 40 en Italie, 37 en Australie ou encore par 26 en Irlande.

Il ne faudrait jamais rien lire avant de se faire sa propre idée. L’avis de certains critiques qualifiant sa prose de « lumineuse et ironique » me laissa d’abord dubitative. La première nouvelle Dimensions me glaça durablement et j’ai poursuivi ma lecture avec un rien d’appréhension. Laquelle me donna envie de mieux connaître la personnalité de l’auteur, petite femme aussi souriante sur ses photos que sa littérature irradie d’une lumière noire.

« La reine de la nouvelle contemporaine »

Alice Munro vit dans l’Ontario, sa région d’origine, bien que toute sa vie, elle n’ait pensé qu’à fuir sa famille. Fille d'un éleveur de visons et d'une institutrice, elle a 19 ans quand elle signe sa première nouvelle, Les Dimensions d'une ombre. En 1951, elle épouse James Munro dont elle a quatre filles. En 1963, le couple ouvre à Victoria une librairie Munro's Books qui existe toujours.

L’Ontario, ce lieu choisi entre tous, elle le décrit  comme « l’endroit le plus intéressant du monde ». Son Nobel de littérature la fera assurément mieux connaître dans son propre pays. Ailleurs, en Amérique du Nord, on l’appelle la « Tchekhov de l’Ontario » pour l’importance qu’elle accorde aux ressorts psychologiques de ses personnages, même les plus primaires. Le jury du Nobel ne s’y est pas trompé. « Petites gens, grands sentiments », a résumé le comité pour justifier son choix.

Muro récompensée, la nouvelle aussi

C’est vrai que la nouvelle est un format frustrant. A peine installée dans l’histoire que déjà elle s’achève. Sauf à considérer avant tout l’exercice de style. Il faut lire pour s’en convaincre Un jour rêvé pour le poisson-banane de Salinger ou Les trois roses jaunes  de Raymond Carver.

Ce manque d’attrait de la nouvelle, Margaret Atwood, autre grande de la littérature canadienne, l'expliquait ainsi au Guardian à l’annonce du Nobel : « Bien que beaucoup d'écrivains américains, britanniques et canadiens de premier ordre pratiquent cet exercice, il y a une tendance répandue mais fausse de lier la longueur à l'importance. »
Peut-être est-ce cette longueur qui rend supportables les histoires d’Alice Munro. Plus développées le seraient-elles ? Comme Dimensions, l’histoire de cette mère dont on tue les trois enfants ? Ou Trous-Profonds, où une mère (encore) revoit son fils volontairement disparu sans retrouver son affection.
 
Des femmes étonnantes

« Dans l’univers d’Alice Munro, les femmes tiennent la vedette. Pas par féminisme. Les discours, les revendications, ce n’est pas pour elle. Simplement, les femmes sont là, ingrates, dégingandées, larges de hanches, fortes du menton, coincées par leurs mesquineries, leur folie et la morale – bien rigide – dont elles sont les gardiennes. »
Ainsi les décrivait Martine Laval, il y a bien longtemps dans Télérama. Et d’Alice Munro, elle même « acerbe, terriblement acerbe ». On ne saurait mieux dire...

Parfois insupportables, parfois fortes comme des arbres, les femmes chez Munro. Mais à travers elles, passe un petit vent de désastre que la plupart de ses personnages parviennent à traverser. Pleins de failles mais survivantes. Cette résilience confère une grande force à ses nouvelles, quelque chose de réjouissant qui s’exprime à une deuxième lecture.

Mais d’autres n’y survivent pas, comme dans « Jeu d’enfant ». Lire Alice Munro, c’est accepter d’être ballottée d’un état à un autre d’une nouvelle à l’autre, d’osciller entre allégresse et atterrement, mais toujours dans le plaisir d’une langue cernant au plus près ses personnages. On les touche du doigt, ils sont là. Leur part d’ombre aussi, c’est ce qui nous les rend si proches.

Féminin/pluriel : quelques autres prix 2013

Le Femina 2013 a récompensé Leonora Miano pour son livre Saison de l'ombre (Grasset, 240 p., 17 euros). Créé en 1904 par vingt-deux collaboratrices du magazine « la Vie heureuse » (ainsi s’est-il appelé jusqu’en 1919), le prix se voulait une alternative féminine au Goncourt qui ne récompensait que des hommes.

Il va à un livre qui n’a rien d’heureux puisqu’il raconte de façon directe le début de la traite négrière. Dans un village africain, douze hommes du clan des Mulongo (imaginaire) disparaissent. Les témoins racontent. Son départ : « Un rapport d’enquête intitulé «la Mémoire de la capture» de Lucie Mami Noor Nkake ». Leonora Miano s’est demandée comment les Subsahariens se transmettent cette mémoire, sachant que les populations précoloniales n’écrivaient pas. « Ce qui m’a touchée, c’est le terme «capture». Il déplace la perspective. On ne parle plus seulement de commerce. On demande aux gens: vous souvenez-vous qu’on vous a arraché des proches? » in L’Express.

Le Médicis essai 2013 pour la Fin de L'homme rouge de Svetlana Alexievitch (Actes Sud, 542 p., 24,80 euros). Le prix fondé par Gala Barbisan et Jean-Pierre Giraudoux en 1958 voulait donner un coup de pouce à un auteur débutant ou dont la notoriété n’est pas en rapport avec le talent.

Svetlana Alexievitch est biélorusse. Elle étudie l’« Homo sovieticus » depuis son premier livre, publié en 1985, et la tragédie qu’a été à ses yeux l’URSS. Son objectif : témoigner avec ses armes d’écrivain, à partir de centaines d'heures d'entretiens, raconter la petite histoire d’une grande utopie. « Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’"Homo sovieticus" condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique qui ne fut suivie d’aucun procès de Nuremberg malgré les millions de morts du régime. » Le 26 novembre, L’homme rouge s’est vu décerné par la rédaction du magazine Lire, le prix du meilleur livre de l'année 2013.

 

Le Prix de Flore 2013 est attribué à Tout cela n'a rien à voir avec moi de Monica Sabolo (Editions JC Lattès, 140 p., 19 euros). Fondé en 1994 par Frédéric Beigbeder, il est décerné par un jury de journalistes à un jeune auteur au talent jugé prometteur. Au Café de Flore, haut lieu de la littérature germanopratine, comme il se doit.

Beigbeder a avoué s’être entiché de cet objet littéraire non identifié, que l’on doit à la rédactrice en chef des pages culture du magazine féminin Grazia. Il tient du carnet perso, illustré de photos, augmenté de reproductions de messages Facebook, d’articles encyclopédiques. Et se veut un traité sur le chagrin d’amour, résolument nouveau.

Il me fait penser à une version papier de Mon oncle d’Amérique, le film de Resnais réalisé en 1978. Le professeur Henri Laborit y intervenait dans son propre rôle de scientifique pour éclairer certains ressorts du comportement humain. Le film comprenait plusieurs niveaux de lectures : scénario, représentations mentales des protagonistes et expériences sur les rats éclairant le comportement des personnages. Difficile d’inventer...

 

Coup Coeur. Le livre de Monica Sabolo a emporté le morceau devant En bande organisée de Flore Vasseur (Editions des Equateurs, 318 p., 19 euros). Mon coup de coeur perso.
Je ne doute pas être pardonnée de glisser dans cette page consacrée aux primées 2013, une auteure qui a seulement frôlé le nirvana. En sélection pour les prix de Flore et Interallié, Flore Vasseur propose une plongée hallucinante dans la finance européenne et internationale. Si hallucinante que le lecteur croit toucher aux rives de la S.F, politique certes mais science-fiction quand même, plongeant dans les arcanes du complot, moins romanesques que cauchemardesques.

Le monde politique a beau jeu de tacler le « tous pourris », responsable à leurs yeux de la montée des extrêmes et du populisme. La dernière livraison de Flore Vasseur leur sera un acide sur la plaie. Comment quelques bébés requins sortis de HEC sont devenus un ¼ de siècle plus tard les acteurs et les complices d’un capitalisme frelaté entraînant le monde dans sa chute.

Ce pourrait être un thriller économique de plus si Flore Vasseur n’était elle-même une ancienne de HEC, cette École des hautes études commerciales, suspectée de collusion avec le monde de la finance. Un questionnement répandu à l’exemple de ce qu’on peut lire sur la question dans Wikipédia. « Dans les années 2000, l'importance des effectifs de jeunes diplômés qui entrent dans la finance suscite des interrogation, comme pour les écoles d'ingénieurs, au vu de l'éloignement par rapport aux missions commerciales auxquelles préparait, historiquement, leur enseignement, dans un contexte où la finance est accusée d'asphyxier l'industrie. »

Ce n’est pas la première fois (ni la dernière, on peut le parier) que des « repentis » flinguent leur ancienne école. Ainsi en 2010, Tom Schmitz diplômé d’HEC déclarait il y a quelque temps dans Libération : « L’école encourage l’acceptation passive d’un système fondé sur l’argent, l’irresponsabilité et l’égoïsme. Elle enferme les futurs décideurs dans un environnement artificiel, menant à des comportements absurdes. Enfin, elle verrouille la place de ses diplômés dans la hiérarchie sociale, assurant ainsi un impact maximal à la philosophie douteuse qu’elle transmet ».

Ou encore Florence Noiville et son livre J’ai fait HEC et je m’en excuse. Encore une ancienne élève qui stigmatise là « l’incapacité de son Ecole (mais aussi d’autres structures de formation au management) à apercevoir, sur les dix dernières années, les dysfonctionnements du système économique et financier, et les conséquences d’un « capitalisme sans garde-fou ».

Sur la forme, le livre de Flore Vasseur est novateur. Premier livre 2.0, les flashs-codes permettent une lecture argumentée, référencée. Qui ne rendent que plus flippante encore sa fresque sur la « grande OPA de la finance sur l'humanité ».

 

Isabelle Soler : à propos de l'auteure

Journaliste à la rédaction de TV5Monde depuis une dizaine d’années, je suis toujours bluffée par l'hystérie de parution lors de grands événements tels la rentrée de septembre ou la remise des prix littéraires. Après avoir dépouillé au printemps 2012, tous les ouvrages liés à la présidentielle française, pour Terriennes, je me pencherai sur la littérature de et autour des Femmes : thématiques, essais, romans, coups de coeur ou coups de gueule… Je vous propose un décryptage régulier de la littérature francophone.